‹ La prédicationChapitre 157 sur 218 · Esprit de saint François de Sales, xviii, 29. — Cf. x · texte numérisé non relu

Esprit de saint François de Sales, xviii, 29. — Cf. x

3. Il y a quelques années, dans une ville de province, un ouvrier

sans dire que, si la foi des simples est troublée, notre devoir est de courir à son secours. Mais, puisque la discussion est souvent inévitable, apportons-y du moins toutes les précautions capables d'assurer la victoire, non pas simplement la victoire logique et de droit, mais la victoire pratique et de fait, celle qui laissera les fidèles en plein repos dans leur foi.

Pour cela, n'amoindrissons pas la difficulté, ce qui n'est jamais de bonne guerre; ne la dédaignons pas, si pitoyable soit-elle en elle-même. Hélas ! il n'en faut pas davantage pour perdre les âmes, comme il ne faut qu'une goutte de poison pour tuer. Par contre, n'allons pas la fortifier outre mesure, l'embellir par générosité folle, pour faire montre de hardiesse, d'impartialité^; n'allons pas rendre, en un mot, l'énoncé plus séduisant que la réfutation ne sera péremptoire. Que si, manque de théologie ou de savoir dire, nous nous sentions mal préparés à répondre, mieux vaudrait nous taire, même en présence de l'objection connue. Mais, Dieu nous préserve de cette humiliante extrémité! Travaillons d'ailleurs, et sans relâche, à nous en préserver nous-mêmes.

Voilà pourquoi l'âge d'apprendre ne passe jamais pour le prêtre. Voilà pourquoi, bien qu'attaché de préférence à

argumentant contre la confession, citait en latin le texte : Quorum remiserilis peccata...

1. Impartialité, mot équivoque. Pour le scepticisme contemporain.^ il implique souvent le désistement de toute certitude, la remise en question du point débattu ; et cela, non par forme de doute méthodique, mais en toute réalité. A ce compte, l'homme qui reste convaincu ne saurait être impartial. A ce compte aussi, le prêtre et le chrétien se feraient honneur de ne pouvoir l'être. Mais, dans la langue des esprits clairs et droits, impartialité ne veut pas dire autre chose que sincérité complète. On est impartial dès qu'on ne supprime ou ne déguise rien de la vérité. Manifestement, le prédicateur peut et doit l'être, sans frayeur comme sans péril. C'est dire précisément qu'il n'a pas besoin d'amoindrir l'objection qu'on lui oppose. Ce n'est pas dire qu'il doive lui faire la part plus belle que de raison. Maladresse chevaleresque, mais toujours maladresse, et, comme nous l'avons oui dire à Bourdaloue, le bon sens doit être de tout.

l'objet de la prédication 323

creuser le fond immuable des vérités divines, il ne peut se croire exempt de suivre les polémiques actuelles, d'étudier les formes changeantes du sophisme, qui, au fond, ne change pas. Voilà pourquoi il ne lui est pas permis de dire : « Mon siège est fait, mes sermons sont écrits depuis longtemps et invariables comme l'Évangile mèuie. » Victorieux de la routine, il saura regarder en face l'objection courante, reconnaître l'éternel sophisme sous son déguisement du jour, et y opposer le mot simple, court, précis, péremptoire, le mot qui n'enlève pas tout mystère, mais qui dissipe tout malaise et suffit à la loyauté.

En somme, voici, croyons-nous, le grand point en cette délicate matière. Comment procède l'esprit rationaliste? Comment procède l'esprit catholique?

Lun va tout d'abord et tout droit au dogme qu'on lui présente, le toise du regard, lui demande compte de luimême et prétend le juger par voie d examen direct, bien résolu de ne l'admettre que toute objection levée. L'autre envisage avant tout le principe, l'autorité bien établie de Jésus-Christ révélateur et de l'Église enseignante ; c'est de là qu'il reçoit le dogme, c'est à cette lumière qu'il cherche modestement une plus entière intelligence ; c'est là-dessus qu'il se repose en définitive et se tranquillise malgré les obscurités de détail.

Or, tel est bien l'ordre pratique auquel il importe d'habituer fortement les âmes. Qu'on l'expose avec insistance ; qu'on en mette au jour la profonde, la divine sagesse ; mais surtout qu'on le suppose et qu'on le pratiijue sans relâche. Impossible de faire mieux pour paralyser l'objection et désarmer l'orgueil critique, pour calmer les curiosités inquiètes et assurer la vigueur paisible delà foi.

III. — Vue précise, possession tranquille ; cette foi doit encore avoir, dans les âmes, un autre caractère. Elle y veut être, non comme les talents du serviteur paresseux, à l'état de capital enfoui, improductif, mais à l'état de fortune toujours exploitée, toujours grandissante.

Révélation achevée en Jésus-Christ, vérité immobile, im-

muable comme Dieu môme, parce qu'elle est, comme lui, pleine et parfaite dès l'abord, en sorte qu'il y aurait également blasphème à la supposer capable de progrès ou de déclin ; — mais connaissance toujours active, toujours étendue, éclairée, fixée par un effort qui est l'honneur et le devoir de l'intelligence chrétienne ; en deux mots, progrès dans la science de l'immuable : voilà qui est clair au sens commun catholique, mais qui l'est moins à l'hégélianisme inconscient de plusieurs. De ce côté, le progrès ne s'entend plus que dans Thypothèse d'une vérité mobile, toujours en voie de se faire, de se défaire et de se refaire à nouveau. Et, tandis que, par une inconséquence bizarre, on excepte de celte loi les certitudes mathématiques, on l'applique en rigueur aux vérités religieuses. Notre foi est chose inerte, somnolente, morte, parce qu'elle n'admet pas d'amendements au Credo, pas de codicilles au testament de Jésus- Christ révélateur ^.

A nous donc de rendre à la notion de progrès sa valeur et sa portée véritables ; à nous de montrer ce progrès possible dans les frontières immobiles du vrai, réalisé pour i'àme individuelle par le développement quotidien de son instruction religieuse, réalisé pour tous par les définitions de rÉghse, dont chacune est une victoire sur le doute, un pas en avant dans la lumière invariable. A nous surtout de procurer ce progrès, de le montrer possible en le faisant chaque jour plus réel. C'est oij triomphe la prédication dogmatique ; c'est pour en venir là qu'elle enseignera sans trêve ni lassitude, éclaircissant le détail et déployant l'ensemble i7i omiii j)atientia et doctrina.

IV. — Le dogme enfin doit être dans l'âme comme un trésor et une noblesse, comme tout ce qu'il y a de plus pré-

1. On osl quelquefois frappé de stupeur en voyant des hommes qui ne veulent pas être hostiles demander courtoisement à l'Église l'abandon de tel dogme qui, d'après eux, a fait son temps. Il ne leur tombe pas même dans l'esprit qu'un dogme est vrai ou faux à toujours, et que 1 Église, qui le propose au monde, n'en peut disposer à sa fantaisie, parce qu'elle le tient de Dieu.

l'objet de la prédication 323

cieux et de plus haut. La foi doit être fière^ magnifique, triomphale, malgré le préjugé rationaliste et d'autant plus. Humiliation, disions-nous, mais humiliation glorieuse, toute glorieuse en fin do compte.

Et ici les positions sont nettement tranchées. L'orgueil veut ne rien devoir qu'à lui-même : plutôt ignorer que de savoir par l'autorité d'autrui ; plutôt les ténèbres que la clarté qui ne serait pas une conquête personnelle. Quant à la raison chrétienne, elle accepte l'autorité et s'en estime ; elle met son honneur à posséder la lumière, elle ne se juge pas amoindrie de la tenir de Dieu ; c'est trop peu dire, elle se fait gloire d'avoir Dieu seul pour maître. De quel côté est le vrai sens de la dignité humaine ? Et comme il est bien vrai que l'orgueil se connaît mal en fierté !

Eh bien! Cette sainte fierté de croire, il faut tout d'abord que la prédication ne la conlriste pas. Quoi de plus navrant, de plus révoltant pour le fidèle, que de nous entendre jamais présenter sa foi timidement, presque honteusement, comme une sorte de faiblesse chère au cœur, demander grâce pour elle, solliciter pour elle une part de la tolérance dédaigneuse accordée par le scepticisme contemporain à toute opinion inoffensive! — Mais c'est peu de ne pas désoler dans les âmes la fierté du vrai; nous avons à la soutenir de tout notre pouvoir. Plus l'opinion dit aux chrétiens qu'ils sont des mineurs intellectuels, attardés par le sentiment dans je ne sais quel régime mental inférieur ; plus nous sommes tenus de les avertir que leur foi même fait d'eux l'élite du monde, la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple acquis de Dieu pour publier les merveilles de Celui qui les a appelés des ténèbres à son admirable lumière^.

Au reste, ni orgueil ni dédain. Les croyants savent qu'ils tiennent de plus haut leur privilège, et pour qui re-

1. Vos vero genus electuiu, regale sacerdolium, gens saucta, populus acquisitionis. ut virtutes annuntietis ejus qui de tenebris vos vocavit in admirabile lumen suum (I Petr., ii, 9). — Voir, dans la suite de cet ouvrage, le livre II, ch. in, 1.

fuse de le partager ils n'ont qu'une compassion pleine d'amour. Mais, humbles pour eux-mêmes, ils sont fiers, magnifiquement fiers, pour la vérité qu'ils possèdent et pour le Dieu qui la leur donne. Sentiment complexe mais harmonieux, mais souverainement rationnel, et qui déjà leur fait une attitude sans exemple dans l'histoire intellectuelle et morale de l'humanité. Fierté humble, qu'il appartient à la prédication de leur apprendre, de nourrir et d'exalter en eux sans crainte, en déployant à leurs yeux l'ensemble du dogme et ses perspectives infinies, en leur montrant jusqu'à l'évidence combien la donnée chrétienne est par ellemême glorieuse à notre pauvre nature ; fierté humble que la prédication doit respirer encore plus qu'elle ne la conseille ; accent vrai de cette conviction savante, ardente, expansive, indiquée plus haut comme le premier secret de l'art de convaincre, et qu'il fait bon rappeler parce qu'elle est, en fait de prédication dogmatique, le premier et le dernier mot.

La morale, la Loi. — Qu il faut la prêcher. — Comment.' — Principe : qu'elle soit dans nos di.scours telle que nous la voulons dans les consciences. — ï. Rationnelle, religieuse, chrétienne. — II. Commencée par le sentiment du droit de Dieu. — III. Continuée par la science des préceptes. — IV. Suffisante à la solution des problèmes pratiques les plus usuels. — De la casuistique en chaire. — V. Couronnée j^ai" 1 esjjrit de générosité. — Crainte et amour.

Après l'intelligence, la volonté ; après la vérité, la loi ; après le dogme, la morale.

Le rôle du moraliste d'office, du prédicateur, est double. Il embrasse, pour ainsi parler, le droit et le fait, le code de la vie chrétienne à promulguer, la police pratique des mœurs chrétiennes, ce qui suppose la connaissance de l'âme, la peinture vive de ses dispositions bonnes ou mauvaises, la censure de ses fautes et défauts. En nous occupant de l'auditeur, nous aurons à considérer cette seconde

l'objet de la prédication 327

partie de la tâche. Bornons-nous présentement à la première, et, sous le nom de morale, entendons la règle des mœurs, la loi de Dieu.

Manifestement nous sommes tenus de la prêcher et de la prêcher tout entière. C'est le complément nécessaire de la religion, c'est le besoin et le droit des fidèles, c'est l'ordre exprès de Jésus-Christ. Tout ce qu'on a dit des réticences en matière de dogme trouve ici son application rigoureuse : inutile d'y revenir.

Quant au mode, partons du même principe qui régit l'exposition dogmatique. Mesurons notre enseignement moral sur les qualités que nous voulons donner à la conscience. Que la morale soit dans nos discours telle que nous la voulons dans les âmes : rien de plus simple et de plus fécond.

I. — Or, nous la voulons avant tout rationnelle, religieuse, chrétienne.

Rationnelle, c'est-à-dire fondée sur des notions précises et des vérités certaines, par cette raison de bon sens vulgaire, que la volonté suit l'intelligence, qu'on ne veut jamais sans avoir vu. Nous avons honte de le rappeler; mais la faute en est auxuliras delà morale indépendante, qui prétendent isoler le devoir de toute notion métaphysique, tant ils ont peur d'y rencontrer quelque chose de divin *,

Et n'est-on pas encore humilié d'avoir à dire que la morale doit être religieuse, fondée sur Dieu, seul principe valable, et de l'ordre essentiel des choses, et de l'obligation d'y conformer notre vie ? Les modérés, qui nous y condamnent, offrent du moins au bon sens et à la foi une admirable revanche; ils sont à leur manière une réfutation péremptoire de l'athéisme. Regardons-les se travailler à établir le devoir sur une autre base que la nôtre. Nul argument ne vaut le spectacle de leur impuissance. Il est trop clair que le genre humain ne peut vivre sans une mo-

Page 1