Homélie xvu sur saint Matthieu
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nous que la première des obligations est de savoir*. » Et cependant, après le précepte nettement connu, tout n'est pas fait encore. Quand on descend des hauteurs de la théorie dans la mêlée des circonstances pratiques, l'application peut faire doute, et le cas de conscience apparaît. Or, s'il est impossible à l'àme de se conduire en tout par ellemême ; si la direction, tant honnie de plusieurs, est une nécessité, une loi de Providence ; encore faudrait-il souhaiter à chaque fidèle assez de lumières pour trouver seul et se dicter à lui-même la solution des problèmes usuels. Chacun a besoin d'être un peu casuiste, d'avoir la conscience formée.
Ferons-nous donc de la casuistique en chaire? — Sobrement et avec précaution. Quand on prêche les commandements, par exemple, qui empêche de poser, sous l'orme de complément au principe, quelques cas pratiques et simples, d'en donner la solution en l'appuyant dune explication brève et de bon sens'? Le mal serait de jouer avec la conscience, de l'éblouir par des cas exraordinaires pour faire devant elle parade de subtihté. Et quelle aberration ! Quoi I troubler, scandaliser peut-être avec ces bizarreries sa tranquille droiture 1 L'hypothèse est-elle chimérique? Plaise à Dieu! Tel esprit peut puiser dans l'étude de la casuistique un goût du curieux, de l'étrange, du raffiné, dont il ne se défendra pas assez bien, même en chaire. Le péril est réel mais non pas inévitable, Dieu merci ! Bourdaloue avait professé cette noble science et elle n'avait fait qu'aiguiser son ferme bon sens. Jamais il ne subtilise, jamais surtout il ne porte dans la prédication ce qu'on a droit de nommer les allures de la casuistique, son esprit au moins extérieur et apparent. Code pratique du confesseur plus que du fidèle, elle est moins la règle antécédente des actes qu'une jurisprudence à leur appliquer après coup, pour savoir jusqu'où et sous quelles conditions il est loisible de
1. Sur l'aveuglement spirituel, 2^ partie. Carême, mercredi de la quatrième semaine.
les absoudre. Ne lui demandez pas la générosité chrétienne : son rôle est plutôt de fixer le droit rigoureux, l'obligation stricte, de marquer la frontière exacte et extrême du péché mortel. Voilà pour lui donner, aux yeux peu clairvoyants de la foule, je ne sais quelle apparence étroite et procédurière bien éloignée du véritable esprit chrétien. Le seul fait de la jeter en pâture à la curiosité publique est justement reproché à Pascal comme une scandaleuse imprudence, et le prédicateur serait gravement téméraire d'en faire autant, même avec le zèle en plus et les applications calomnieuses en moins.
En somme, pour former la conscience chrétienne, le capital est d'y graver profondément la loi intérieure de crainte et d'amour tout ensemble. A ce compte et en attendant le secours de la direction, la solution spontanée des problèmes pratiques sera exacte, plutôt généreuse, et si l'âme incline envers elle-même à une rigueur excessive, le prédicateur et surtout le confesseur seront là pour la garder du rigorisme et du scrupule.
V. — Nous venons de nommer plusieurs fois la générosité. Tel est en effet le couronnement nécessaire de la morale dans les consciences chrétiennes. Commencée par un sentiment profond des droits du Père céleste, do la justice, du devoir, elle se doit achever par un sentiment tout autre, à tout le moins par une intention de reconnaissance et de courtoisie déhcate. Il est vrai, l'accomplissement du précepte suffît au salut. Mais le précepte lui-même emporte l'obligation d'une générosité au moins initiale ; mais qui prétend se borner au précepte pur est moralement assuré d'en déchoir ; — mais encore, bien que la générosité habituelle et passée en état de vie soit chose de pur conseil, l'esprit commun du christianisme est tout au moins un esprit de reconnaissance, et la morale de la loi d'amour ne se peut dispenser tout à fait d'être généreuse. La crainte à la base, l'amour au sommet : l'édifice n'est complet qu'à ce prix, et il appartient à la prédication de le construire et de le consolider dans les âmes. Ou, si l'on veut, elle doit
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monter et descendre sans relàciie celle gamme de senliments donl la note supérieure est l'amour.
Il est, en fait, deux chrislianismes pratiques. L'un, arrêté dans la préoccupation du sàlut, prendrait volontiers pour devise exclusive le mot du jeune homme de l'Evangile : Quid faciendo vitam œternam possidebo? Certes, il n'y a point là d'égoïsme. Nous nous aimons invinciblement nous-mêmes, et c'est la bonne et noble manière de nous aimer. Mais on peut dire que la générosité est absente. Foi et crainte, avec le degré de charité rigoureusement indispensable : rien de plus. — L'autre christianisme pratique joint à celte préoccupation du salut, il fait même prédominer sur elle, sans l'oublier ni la détruire, celle de la reconnaissance, de la lutte et, comme disait François de Sales, delà a contention d'amour )) avec Dieu, avec Jésus-Christ Notre-Seigneur. Il transporte à nos procédés envers Jésus-Christ et envers Dieu la délicatesse, la courtoisie, la hauteur de sentiments dont nous faisons gloire dans nos relations humaines. Sa devise préférée, la formule de son intention dominante, serait plutôt le cri du Psalmiste : Quuid retribuam Domino pro omiiibus quœ retribuit mihi? Le chrétien de cette école ne cesse pas de s'aimer, mais il aime Dieu surtout, et c'est là son grand mobile.
Ces deux religions ainsi définies, quel est le rôle de la prédication? De travailler à les unir, ou, ce qui revient au même, à établir la seconde, puisque la première y est comprise. Prêchons directement cette générosité si bien fondée en raison, si glorieuse à l'homme, si féconde en vertus. Avant tout, supposons-la constamment dans l'exposé des motifs de bien faire. Par l'insinuation, par l'exemple, par la sainte contagion de nos dispositions personnelles, habituons doucement et fortement les consciences à unir au motif de crainte le motif de délicatesse.
Point d'illusion d'ailleurs, point d'équivoque. La douceur fausse, le sentimentalisme moderne, si déplaisant en chaire et si funeste, prendrait aisément le change et supprimerait
la crainte sous couleur d'affranchir l'amour. Non, que riiomme ne sépare pas ce qui est uni par Dieu même. Or l'architecte divin a uni pour jamais la base au faîte, la crainte, qui est le commencement de la sagesse, à l'amour qui est la plénitude de la loi. Nous reviendrons ailleurs sur toutes ces choses * ; mais il importait de les marquer dès à présent, pour achever de nous représenter notre devoir de moralistes. Au reste, cette union est bien Tesprit de l'Eglise, et elle a pris soin de nous l'apprendre dans une de ses plus admirables prières : « 0 Dieu ! donnez-nous d'avoir tout ensemble et pour toujours la crainte et lamour de votre saint noui, parce que vous ne privez jamais du bienfait de votre gouvernement ceux que vous établissez dans la solidité de votre amour 2. » Ainsi la solidité de l'amour est garantie par le fondement de la crainte, et la crainte et l'amour unis sont les deux forces de la Providence, du gouvernement divin sur les élus ^.