Gisbert, ch. xiv, p
l'objet de la prédication 341
L'apologétique. — L'apologétique aux incroyants. — La conférence.
— Pourquoi nous ne nous y arrêtons pas. — L'apologétique élémentaire à 1 usage des fidèles. — Observations quant au mode. Supposer toujours la foi, 1 autorité. — Deu.K arguments principaux.
— L histoire. — Triple voie de démonstration. — L argument moral. Principe : la sainteté signe du vrai. — Fait : 1 âme étudiée dans ses relations avec la foi ; — l'âme chrétienne comparée en tout à l'àme infidèle ; — l'àme de Jésus-Christ.
L'apostolat contemporain serait trop incomplet sans une part sérieuse d'apologétique. Part assez variable du reste suivant Tauditoire et le point de vue.
Adressée aux incroyants, destinée à préparer la foi supposée absente, l'apologétique a créé dans la chaire contemporaine un genre nouveau, la conférence ; car tel est bien le sens, au moins principal, de ce mot assez élastique d'ailleurs. Quant au genre lui-même, nous ne voulons pas y insister longuement, trouvant là moins à proposer d'utiles conseils qu'à méditer de beaux exemples. Tout au plus signalerons-nous une ou deux erreurs possibles et de conséquence fâcheuse.
Est-il besoin de dire que nous ne marchanderons à cette prédication spéciale ni l'admiration ni la reconnaissance? Nous avons là de trop précieux souvenirs de famille ; mais surtout depuis bientôt quatre-vingts ans, de Frayssinous au R. P. Félix, et de Lacordaire au R. P. Monsabré, ce ministère a produit ou préparé de trop beaux fruits pour n'être pas grandement cher à toute àme catholique. Toutefois malgré le brillant qui s'y attache, malgré l'éminence des services rendus, il demeure vrai que, par son objet et son caractère, la conférence, telle que nous l'avons définie, est, de soi, un genre inférieur ou, si l'on veut, extérieur à l'éloquence chrétienne entendue selon la rigueur des choses : ministère du seuil et du parvis plutôt que du temple, enseignement destiné par nature aux infidèles plus qu'aux croyants. S'il est possible que l'ambition s'y
complaise, le zèle s'y résigne plutôt, et, tout on le pratiquant par nécessité, incline d'instinct à l'élever au-dessus de lui-môme, jusqu'à la prédication proprement dite. C'est la préoccupation légitime et sainte qui a vite créé les retraites pascales de Notre-Dame et qui est assez visible dans les conférences mêmes du R. P. Monsabrô.
Nous parlons de Notre-Dame, parce que ce genre d'éloquence n'a pas de tribune plus glorieuse, et que, s'il est né ailleurs *, c'est là seulement qu'il a pris l'essor avec Lacordaire. Mais il n'est pas. Dieu merci ! confiné dans la métropole parisienne, et de plus, on se tromperait fort de croire qu'il doive être partout ce qu'il est là, docte, brillant, magnifique. A côté de cette haute apologétique, il y a place pour une autre, identique en substance, également décisive à la loyauté, mais inférieure en profondeur érudite, en appareil logique, en éclat oratoire, plus populaire en un mot.
Toutefois une erreur plus grave et plus périlleuse encore serait d'estimer la conférence comme le seul genre aujourd'hui possible 2, au moins dans les grandes villes, et de prétendre y ramener la prédication tout entière. Ne serait-ce pas supposer la foi morte et ravaler les fidèles au rang de simples catéchumènes ? Or notre crainte en ce point n'est peut-être pas toute chimérique. Sans faire entrer en ligne de compte l'entraînement de la mode, le goût du nouveau, le dédain pour la prédication traditionnelle, il semble que le zèle même puisse parfois se laisser prendre à une illusion ou préoccupation bizarre, celle de viser l'incrédule
1. On sait que les premières conférences ont étéprêchées par Frayssinous aux Carmes (1801). puis dans la chapelle des Allemands attenante à Saint-Sulpice. puis à Saint-Sulpicc même (1806 à 1809, 1814 à 1822).
2. Si l'on nous pardonne de paraître jouer sur les mots, nous dirons (|ue trois façons de voir nous sembleraient fâcheuses : croire que la conférence n'est de mise qu'à Paris ; croire qu'elle doive de nécessité prendre partout le même ton qu'à Paris ; mais surtout croire qu elle soit désormais la seule forme convenable dans toutes les chaires de ville, ou tout au moins dans celles de Paris.
absent plutôt que le fidèle assis au pied de la chaire. Un croyant illustre s'en plaignait déjà il y a cinquante ans. « Je voudrais, disait L. Yeuillot, que le prédicateur ne perdît jamais de vue ce qu'il a surtout à faire : c'est de rendre chrétiens les chrétiens. — Mais les incrédules ? — Les incrédules ne viennent pas au sermon, ou bien ils vont entendre Ravignan et Lacordaire qui semblent faits tout exprès pour les vaincre. Si l'un d'eux s'aventure dans nos paroisses, il trouvera son compte à écouter quelque bonne instruction, qui établira nettement un dogme et la morale
nette et pure qui en découle Le grand service à rendre
aux incrédules, c'est de faire que les chrétiens soient chrétiens. Si ce petit nombre de fidèles, qui fréquentent assidûment les églises, étaient vraiment ce qu'ils devraient être, s'ils avaient la science et l'amour, ils changeraient le monde*, w Paroles de grand sens, et qui, pensons-nous, devraient avoir pour le prédicateur la valeur d'un axiome. Revenons donc présentement aux fidèles, à ces familiers de la foi, pour lesquels saint Paul réclame le meilleur de nos soins '^. Une certaine part d'apologétique leur est également nécessaire, avec cette différence profonde, qu'il ne s'agit plus de préparer la croyance mais de l'affermir. Ici, par la grâce de Dieu, le maître chrétien n'a plus la contrainte, le regret, l'humiliation de s'en tenir aux raisons humaines, de laisser dans l'ombre, comme encore douteuse, l'autorité des Écritures, de l'Église, de Jésus-Christ. Cette autorité divine est en possession des âmes, s'il ne vaut pas encore mieux dire que les âmes en ont le bénéfice et la joie. Et si elle présente ses titres à reviser, ce n'est point qu'on les conteste, mais c'est afin qu'on les apprécie davantage. Par là même nous rentrons dans la prédication proprement dite ; le prêtre se retrouve dans toute la gloire et la sainteté de son ministère, parce que l'auditeur est bien réellement et pleinement chrétien.