Voir le paragraphe 1 de ce chapitre, n" ii
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celte insistance patiente que nous avons recommandée ailleurs.
Mais quoi qu'on fasse, le capital est, croyons-nous, de ne rien perdre de nos avantages, de maintenir éncrgiquement les âmes sur le terrain de la certitude possédée, de leur faire nettement comprendre qu'elles n'ont qu'à repasser et non pas à découvrir, à revoir un théorème, non à résoudre un problème et à dégager une inconnue. Ne semblons jamais remettre en question les bases de leur croyance. Point de doute méthodique apparent, affîclié : la plupart le distingueraient mal du doute réel. Fût-ce pour un moment et par simple artifice logique, ne permettons pas au fidèle de supposer qu'il a cessé d'être chrétien. Dans l'état actuel des esprits, en présence des dangers sans nombre qui les environnent, il y aurait là une grave imprudence. Que le prédicateur prenne garde à ne pas descendre volontairement de la position victorieuse où le place la foi de l'auditoire. Voilà qui nous tient surtout à cœur, et sur la question de méthode nous ne dirons rien de plus.
Quant au reste, on n'attend certes pas de nous le plan complet d'une démonstration chrétienne. Indiquons seulement quel ordre de vues nous paraît le plus fécond, le plus facile et le plus sûr.
Dans la pratique, deux arguments nous offrent surtout ce caractère, étroitement liés d'ailleurs, au point de se compénétrer l'un l'autre : l'argument historique et l'argument psychologique ou moral.
Pour le croyant comme pour l'incrédule, ce serait une méprise dangereuse d'envisager avant tout la religion comme un système de propositions, comme une doctrine à entendre, comme une sorte de philosophie divine. Elle est bien cela, sans doute; mais tout d'abord elle est une histoire, une série, un réseau de réalités historiques dont Pâme est investie et comme enlacée de toutes parts. Ce qui nous atteint et nous saisit immédiatement, c'est le fait du témoignage rendu depuis l'origine jusqu'à nos jours à la
révélation divine, témoignage du miracle, de la sainteté, du martyre. Ce fait immense, à la fois actuel et ancien comme le monde, en introduit pour nous un autre qui est le nœud de toutes choses et la raison déterminante de notre foi : Dieu a parlé, Dieu a révélé.
Mais qu'a-t-il dit après tout? Des faits : les uns éternels en eux-mêmes, comme sa propre existence ou la Trinité; les autres liés au temps, mais sans limites quant à la durée de leurs conséquences, comme la création de Tàme immortelle, le péché d'origine, l'Incarnation, la Rédemption. Il a posé des faits, comme l'Eglise, les sacrements, la grâce. Il a dit des faits à venir, comme le jugement et la vie future. — Partout des faits, mais surtout, à la base de notre croyance, un fait dominant, la Révélation, et, pour nous le rendre manifeste, le genre de preuve oij repose toute histoire, le témoignage.
Tel est le caractère premier de la religion. Ainsi la présentaient les Apôtres; ils racontaient ce qu'ils avaient vu, ils attestaient avant de consentir à discuter. Ainsi devonsnous la présenter nous-mêmes. En chaire ou dans la controverse privée, devant l'incroyant ou le fidèle, c'est parce côté qu'il faut prendre les choses, c'est à la question de fait qu'il faut ramener les esprits toujours enclins à s'y dérober ou, tout au moins, à n'en pas concevoir assez bien l'importance première et absolument décisive.
Etablir le motif rationnel de croire, c'est donc établir par voie de témoignage un point d'histoire, la réalité de la Révélation. Pour ce faire, trois voies sont possibles.
On peut partir de l'origine même des choses et suivre pas à pas l'ordre des temps. L'Ancien Testament une fois reconnu valable, à tout le moins comme narration lidèle, on y lira les premières manifestations divines, la promesse, l'attente, la préparation figurative de Celui que Dieu doit envoyer. L'Evangile viendra ensuite, et, en le confrontant avec la Loi dont il est le terme, en le rapprochant de l'Église dont il est la source, on aura vu s'affirmer et se dérouler dans les faits tout le plan divin.
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On peut s'établir du premier coup au centre de l'histoire, aller droit au témoin par excellence, au témoin suprême, Jésus-Christ, Notre-Seigneur. Par sa parole, par ses œuvres, par sa sainteté, par sa résurrection, il atteste son Père tout en sattestant lui-même. Et pour recueillir le bénéfice de ce divin témoignage, pas d'autre effort critique à faire que de contrôler la valeur historique de 1 Évangile. Gela fait, on n'a plus qu'à y lire tout ce qui montre Jésus- Christ Dieu, et dès lors tout le reste s'illumine. Sans autre enquête, j'accepte déjà de plein droit et en toute assurance PAncien Testament que Jésus-Christ couvre de sa sanction infaillible; j'accepte l'Église que je le vois investir de son autorité.
On peut enfin partir du fait actuel des vertus chrétiennes, prendre comme donnée initiale la note de sainteté rayonnant aujourd'hui dans 1 Église. Elle ne va pas seulement à la distinguer des communions schismatiques, elle est le miracle moral, témoignage de l'action surnaturelle de Dieu, témoignage décisif à l'égal du miracle phj'^sique et du miracle intellectuel. Suivez-la en remontant le cours des âges, comme le voyageur à la recherche des sources ignorées d'un fleuve. A travers le temps allez des effets à la cause : à l'origine de toutes ces merveilles de foi, de pureté, d'abnégation, de charité, d'héroïsme, vous trouverez Jésus-Christ, le Jésus-Christ de TÉvangile historique, le Saint par excellence, fondant d'ailleurs toute la sainteté des âmes sur l'affirmation de sa mission céleste, de sa divinité personnelle. Vous le verrez encore projeter sa lumière sur les siècles antérieurs et revendiquer de plein droit comme sienne toute la sainteté alors existante au monde, puisqu'elle vivait de son attente et s'inspirait de son esprit.
Ainsi donc, suivre dans un sens ou dans l'autre le cours de l'histoire religieuse, ou encore la prendre tout d'abord à son centre, à son sommet : triple méthode qui sera familière à l'apologiste, au prédicateur. Il saura, comme les anges de la vision, monter ou descendre cette échelle écla-
tante qui unit la terre au ciel. Il saura, selon le temps et le lieu, entraîner les âmes à sa suite le long de cette voie triomphante de la démonstration par l'histoire, ou, tout au moins, leur faire parcourir telle ou telle partie du chemin. Quel que soit son point de départ préféré, il marche à coup sûr et il rencontrera la lumière. Mais à vrai dire, entre les trois voies indiquées, la plus facile n'est pas celle qui commence aux origines, à l'Ancien Testament. Il y trouvera des questions incidentes et, pour ainsi parler, des discussions latérales, qui, sans lui barrer la route, pourront relarder sa marche et embarrasser inutilement les esprits. Voulant aller au vrai par la ligne la plus courte, il fera mieux, croyons-nous, ou de s'attacher sans relard à Jésus - Christ môme, ou de s'orienter vers ce soleil du divin système en s'appuyant tout d'abord au miracle actuel et permanent de la vertu. Ces deux méthodes prêtent moins aux arguties de l'esprit et aux objections de la science fausse; elles intéressent plus vite et plus sûrement à la religion tout ce qu'il y a de droit et de généreux dans la nature.
Il y a plus. La troisième, tout en restant partie intégrante de la preuve historique, constitue en outre l'argument psychologique ou moral, indiqué plus haut comme l'une des deux armes de l'apologétique élémentaire. Aussi bien est-il au niveau de toutes les intelligences, également décisif pour les plus hautes, où il balance victorieusement les objections même insolubles, et pour les plus étroites, où il fonde l'adhésion rationnelle sur l'infaillible instinct de la conscience. Les nègres que baptisait saint Pierre Claver se rendaient, sans grand raisonnement peut-être mais sans erreur possible, à cet argument souverain de la vertu. El quand les doctes ont multiplié les recherches et agité longuement tous les problèmes, si l'orgueil ne domine pas en eux la droiture naturelle, c'est encore cet argument suprême qui emporte le plus souvent les résistances de Tesprit.
Non qu'il y ait là je ne sais quelle fascination de sentiment, je ne sais quelle surprise de cœur aveuglant la
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raison sévère. Sophisme courant, calomnie en vogue, mais sophisme et calomnie. Rien ne satisfait mieux la raison que le principe oii l'argument s'appuie. Si le vrai et le bien ne sont pas de pures idées, ils sont liés entre eux par un nœud indissoluble ; la vérité seule produit la vertu et, par suite, la vertu devient le signe authentique, indéniable de la vérité. Voilà qui n'est contestable, qu'au scepticisme pur. Voilà qui est d'ailleurs si profondément imprimé dans la conscience humaine, que, là même oii rhabitude des négations radicales a dépravé l'esprit, le spectacle de la vertu remue au fond de l'àme tout ce qui peut y rester encore de sens droit et honnête, et réveille, malgré qu'on en ait, l'indestructible instinct qui atteste l'existence de la vérité. Présentez vivement à l'incrédule le fait de la sainteté chrétienne : loyal, il s'émeut ou du moins s'étonne; déloyal, il nie avec dérision et quelquefois avec rage; donnez-lui la puissance, il va s'acharner à détruire ces vertus importunes et à les rendre impossibles. Pourquoi ces dénégations et ces colères? Ne serait-ce pas que le fait, une fois admis, ramène forcément au principe; que la sainteté, une fois reconnue, gêne, malgré tout, la conscience qui veut se reposer dans le refus de la vérité?
Dès lors si nous nous occupions directement des incrédules, nous oserions dire au prédicateur : « N'insistez pas sur le principe; n'offrez pas, n'acceptez pas même volontiers et tout d'abord la discussion métaphysique sur les bases de l'argument, sur l'existence réelle de la vérité, de la vertu, non plus que sur leur connexion nécessaire. C'est le terrain où vous attend le sophisme et où l'orgueil de l'intelligence entend bien se retrancher. Avant tout, allez au fait, déployezde dans tout son éclat, et, tôt ou tard, des profondeurs de la conscience le principe remontera spontanément jusqu'à l'intelligence rebelle. Il se peut qu'on le rejette; hélas! il n'est pas d'infaillible secret pour convertir. Mais vous aurez fait tout le possible et vous aurez introduit par la voie la moins périlleuse l'argument le plus décisif peut-être à la bonne foi. »
Quant aux fidèles, nul inconvénient à développer devant eux la relation essentielle qui unit le bien au vrai. Leur esprit n'est pas en divorce, en rupture violente, avec le fond de leur nature d'iiomme. Admettant les éléments de la thèse, ils sont capables et dignes de l'entendre exposer. Toutefois et par cette raison même que la thèse ne leur fait pas de doute, mieux vaut, ce semble, la rappeler seulement en traits précis et énergiques, puis insister de toutes manières sur le fait, sur l'âme chrétienne, telle qu'elle apparaît dans l'histoire en regard des autres âmes.
C'est là, pour le prédicateur, l'occasion d'une étude immense, désespérante même par son étendue, s'il fallait, avant d'en bénéficier, l'avoir parcourue tout entière. A parler en rigueur, l'hagiograpliie n'est qu'une province de ce domaine ; la vaste collection des Bollandistes n'est qu'un document au procès. Ce n'est pas seulement la sainteté canonisée qu'il sied d'appeler en témoignage. Que de traits admirables et vraiment révélateurs, dans la biographie, écrite ou non, de chrétiens plus imparfaits peut-être et qui n'auront jamais les honneurs du culte public ! Encore n'estce pas tout. A l'âme qui s'inspire de Jésus-Christ, il faut opposer l'âme qui l'ignore ou le refuse ; autrement ni le fait n'est prouvé ni l'argument n'est valable. C'est l'infidèle, c'est l'hérétique, c'est l'apostat, c'est l'indifférent, c'est Fincroyant de toutes nuances, c'est l'athée de profession, c'est l'ennemi, le persécuteur, dont il faut prendre sur le fait la vie morale, la psychologie intime, en la démêlant du chaos des contradictions involontaires ou calculées, en la recomposant au vrai, malgré les illusions ou les hypocrisies dont elle s'enveloppe.
Etude immense encore une fois, étude à jamais indéfinie, puisque de nouveaux faits ne cessent de naître sous les pas de l'observateur. — Impossible de l'épuiser. Heureux qui pourrait en fixer les traits principaux dans un ouvrage d'ensemble, lequel serait un des plus splendides monuments élevés de main d'homme à l'honneur de la grâce, du surnaturel, de Jésus-Christ ! Mais qu'on y prenne bien garde.
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Il ne s'agit pas pour le prédicateur d'élever l'édifice complet, de l'exposer complet aux yeux de la foule. Ici les matériaux valent déjà par eux-mêmes et isolément. L'argument de la sainteté peut se prêcher d'ensemble ; il peut encore plus souvent se détailler, se monnayer, pour ainsi dire, sous toutes les formes et en toute rencontre. Considérez maintenant le travail qui le prépare. Une fois le cadre tracé, tous les traits de vertu, d'élévation morale, tous les vestiges épars de Tàme y prennent leur place et, du même coup, leur valeur. N'en eùt-on colligé qu'un petit nombre, c'est déjà un riche appoint pour l'apologétique élémentaire. Et quand on ne les chercherait pas, quand on se contenterait de noter en son lieu logique le trait qui se présente de lui-même dans la diversité infinie des lectures ou dans l'expérience du ministère, quel prêtre n'aurait pas amassé en quelques années un véritable trésor aussi précieux à lui-même qu'aux fidèles ? Ayez un plan, un cadre, et laissez venir.
Nous voulons être pratique, et, dès lors, on nous permettra, on nous saura gré peut-être, sinon de composer tout ce cadre, au moins d'en esquisser les linéaments principaux. Or on pourrait, croyons-nous, l'envisager sous trois aspects ou le diviser en trois parties.
La première, — mais nous ne tenons guère à cet ordre, — serait une étude spéciale des relations de l'âme avec la foi. Comment s'en rapproche-t-elle, sous l'influence de quels désirs, à l'encontre de quels obstacles intimes? Et peu importe sa condition, sa culture; le barbare du cinquième siècle ou le sauvage du dix-neuvième apportent ici leur document, tout comme saint Augustin ou Turenne, Schouvaloff ou Veuillot, Hurter ou Newman *. Considérez maintenant l'àme croyante. Sans vous préoccuper encore de ses vertus, reconnaissez l'attitude intellectuelle et morale que donne la possession du vrai : assurance, paix, humilité glorieuse, fierté modeste mais triomphante. Envi-
1. On retrouve là le thème de quelques-unes des belles études de Msr Baunard . La Foi et ses \'ictoires. ii'e et 2^ séries.
sagez enfin l'àme qui s'éloig;ne de la foi ou qui refuse d'y venir. Qui la détache du vrai ou qui l'en tient éloignée? Qu'y a-t-il au fond des sophismes dont elle se leurre ? Quel dégoût du bien ! Quelle fièvre de malsaine indépendance ! Quel orgueil ! Mais quelle soufirance par ailleurs ^ ! La seconde partie du plan, — immense celle-là, — serait le tableau comparatif de l'àme chrétienne et de Tàme non chrétienne. Au début du ministère ou dès le temps du noviciat ecclésiastique, chacun peut préparer ce travail en décomposant et classant les principaux éléments de la vie morale : vertus, sentiments, affections fortes ou tendres de l'homme dans sa gouverne intime, dans ses relations de famille ou de société. Yoilàlesgrandes lignes du cadre, sous lesquelles viendront peu à peu se ranger les faits de détail. A ce compte, rien ne se perdra, ni souvenir historique ni observation personnelle. On se composera ainsi toute une psychologie expérimentale en partie double : d'une part l'àme telle que Jésus-Christ l'a faite, d'autre part l'âme telle qu'elle se fait elle-même faute de connaître ou d'accepter Jésus-Christ. Dieu donne au prêtre un peu de méthode et de suite ! Dieu lui donne ce goût d'observation, ce sens de la vie morale qui fait le charme et l'honneur de l'histoire, de la biographie, de l'hagiographie contemporaines! Avec cela, le voilà bientôt riche de témoignages plus éloquents que tous les raisonnements et les aperçus imaginables. Le voilà fort et armé de toutes pièces pour établir, non sur des considérations abstraites ou des affirmations générales, mais sur des faits précis et parlants, que le surnaturel est l'unique gardien de la nature, que toute bonté originelle, que toute dignité humaine, que toute noblesse et toute générosité, toute délicatesse de conscience, trouve dans le seul Christianisme une garantie d'intégrité constante, de plein épanouissement, d'élévation transcendante et surhumaine. Le voilà en mesure de faire saillir aux yeux que l'àme s'élève ou déchoit de toute manière dans la mesure précise de ses
1. Voir, comme type, le Doute et ses victimes, du même auteur.
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relations avec Jésus-Christ, comme l'or resplendit ou pâlit suivant qu'on l'approche ou qu'on l'éloigné d'une source lumineuse. Or nous persistons à croire que l'apologétique savante ou populaire n'a pas d'argument plus victorieux.
Ou peut-être en peut-on concevoir un, mais qui n'est autre chose que le couronnement de celui-là même, et y tenant comme le faîte à l'édifice ou la statue au piédestal. Par delà toutes les âmes chrétiennes, il y a l'âme de Jésus-Christ ; au sommet de cette magnifique étude psychologique, il faut mettre ce que nous avons droit d'appeler la psychologie personnelle de l'Homme-Dieu. Mais cette indication introduit le chapitre qui va suivre, et nous l'y retrouverons pour la développer plusàTaise. Contentons-nous de la placer ici comme le dernier trait de notre esquisse et de rappeler en terminant une proposition déjà énoncée ailleurs. Dans la pratique de l'apostolat, que l'on s'adresse à l'incroyant ou à l'infidèle, il nous semble que la meilleure preuve de Jésus- Christ est la sainteté de l'âme chrétienne, et que la meilleure preuve de Dieu même est la sainteté de Jésus- Christ.