PEINTURE MORALE
Deux éléments, on l'a vu, déterminent la forme spéciale de l'éloquence sacrée; deux influences doivent agir sur l'orateur pour achever en lui le prédicateur. C'est l'objet propre de la parole, c'est l'auditeur à qui la parole s'adresse.
En abordant cette seconde partie de nos études théoriques, nous sera-t-il permis de détendre quelque peu le ton, et le lecteur voudra-t-il bien, pour un instant, se laisser mettre lui-même en scène ?
Qu il faut, dès le moment de la composition, parler à quelqu'un, — écrire ou préparer une conversation, et de quelle nature, — dialoguer d avance avec l'auditoire même inconnu, mais pressenti.
Deux hommes dans l'auditeur : l'homme éternel et l'homme du jour, le cœur humain et les dispositions accidentelles. — Distinguer et unir ces deux hommes suivant leur importance relative.
Vous avez un confrère, homme de talent et de bon vouloir, attaché par principes et par goût à la prédication solide et traditionnelle, effrayé plutôt que séduit par les nouveautés hasardeuses, encore en âge de recevoir un conseil et d'assez bonne composition pour l'accepter.
Vous le surprenez un jour à domicile, dans le feu de la composition oratoire, et, du droit de l'amitié, vous sollicitez une confidence, qui vous est accordée de bonne grâce.
Il vous lit son premier point. Vous en reconnaissez la
Ofj«) LES LOIS
valeur Le fond est plein de substance, la diction, littéraire, élégante même. « A la bonne heure! dites-vous; voilà des pensées vraiment chrétiennes, et vous avez un mérite qui n'est pas absolument universel, celui de dire quelque chose '.Mais avez-vous bien songé que vous le disiez à quelqu'un? » Et, sans laisser le prédicateur sur son premier étonnement, vous continuez : « Oui, vraiment, tandis que vous écriviez ces pages, votre auditeur eait^il là présent à votre pensée, et commenciez-vous deja de Im adresser la parole? Le morceau est littéraire, académique, irréprochable à la lecture; mais je vous attends en chaire, et ie vous défierais presque de ne pas le réciter, de ne pas le chanter plus ou moins. Non que la perfection de a forme puisse jamais faire obstacle au naturel du débit; mais, à cette perfection même, il manque une partie essentielle, la vie, l'accent personnel et communicatif 1 accent de l'âme parlant à l'àme. Vous avez fait une belle dissertation et mieux valait préparer un entretien, tranchons le mot, une conversation. » > i- ot
Ici, votre interlocuteur se récrie. c< Qu'est-ce a dire. La causerie vagabonde et abandonnée, le décousu, e sansgêne ! Et la dignité de la chaire, qu'en faites-vous !
J'y tiens autant que personne. Toutefois, on pourrait observer que, si l'éloquence de la chaire se fait, ici ou la, familière à l'excès, triviale même, elle se meurt ailleurs de solennité factice, de dignité froide et compassée. Saint Chrysostome, saint Augustin, ces admirables causeurs, déro-eaient-ils aux convenances du genre? Mais, entendons-nous. La conversation que je voudrais porter en chaire ne ressemble pas à un babillage d'oisifs qui tuent le temps en devisant de choses et d'autres, ou d'amis moins préoccupés de ce qu'ils disent que du plaisir d'être ensem-
1 C'est à peu près, et avec moins de rudesse originale, ce que disait M Boyer d Saint-Sulpice au jeune abbé Pie, a propos d un rofqu'ill avaient entendu ensemble : « C'-t bien. Pas trop de gâchis! pas trop de gâchis! >> Nous tenons ce mot du Cardmal même.
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ble. Mon idéal serait plutôt Tentretien d'hommes sérieux traitant un sujet grave comme eux-mêmes. Les dialogues de Platon ou de Cicéron, les soirées de Saint-Pétersbourg sont des conversations, je suppose. Celle qui nous convient sera bien suivie, gouvernée par une raison forte, sachant où elle va, n'allant qu'où elle veut. Je l'imagine soutenue et toujours digne parmi ses inégalités nécessaires, montant et descendant selon que les objets la soulèvent ou la laissent retomber, familière sans devenir triviale, sublime sans cesser d'être ad hominem. Conversation, c'est-à-dire par-dessus tout, parole vraie et d'allure vivante, bien personnelle à son point de départ et à son point d'arrivée. N'envisageons pas tout d'abord le discours chrétien comme une pièce de théologie littéraire, mais comme l'épanchement vrai d'une àme dans d'autres âmes. Voilà mon programme en deux mots.
— Soit. Mais n'oubliez-vous pas un point qui le rend malaisé dans la pratique? En bonne foi, comment concevez-vous une conversation sans interlocuteur? On réplique à l'avocat, on interrompt l'orateur parlementaire, et cela même, qui peut déconcerter un novice, anime, soutient, dirige une parole sûre d'elle-même. Or, voilà qui nous manque, à nous autres. ?sous disons, il est vrai, sermon^ homélie, entretien, et ces mots sembleraient justifier votre thèse; mais les faits y résistent. Le discours chrétien est une harangue, un long monologue.
— En apparence, oui; en réalité, non. Ce doit être un continuel dialogue avec la pensée intime de l'auditoire, et même c'est bien cela de fait. Certes, le prédicateur serait trop malheureux et trop nul, qui n'arriverait pas à faire penser ceux qui l'écoutent. Eh bien I cette pensée, que votre parole éveille, lui réplique, la suit ou la devance, Faccepte ou la combat. Réplique muette, il est vrai; mais nous sommes faibles, languissants, morts, si nous n'avons pas su la deviner, la saisir. Deviner, c'est une difficulté de notre rôle, mais une nécessité aussi. Le silence religieux des écoutants nous rend plus malaisée la vie, la communi-
cation expansive; mais après tout, elle demeure indispensable, et, pour y atteindre, nous sommes plus étroitement obligés d'entendre ce qu'on ne nous dit pas. En préparant ses plaidoiries, je ne sais plus quel orateur ancien faisait mentalement, au rapport de Cicéron, trois personnages ensemble, le sien propre, celui de l'adversaire et celui du juge. Selon Berryer, on est deux à la tribune pour composer le discours : l'orateur et l'assemblée. Ainsi en est-il du prédicateur, aux interruptions près. A lui de les pressentir, de les suppléer.
— Bon pour l'improvisateur. Il peut, je l'admets, se diriger en quelque mesure d'après les impressions qu'il lit sur les visages et dans les attitudes. Mais je n'improvise pas, moi, j'écris, et mon auditoire n'est pas là, devant ma table.
— Heureux l'improvisateur de bon aloi, j'entends celui qui, ayant écrit, tout écrit même, n'est pas si complètement esclave de son texte qu'il ne puisse y changer quelques détails selon les dispositions de l'auditoire et modifier son plan de bataille en face de l'ennemi ! Vous n'osez vous croire parvenu à cette puissante souplesse. Modestie, peut-être; mais vous y viendrez, et alors seulement vous serez le prédicateur que j'attends. Toutefois, il s'agit présentement d'autre chose. Mon auditoire n'est pas là, dites-vous. Eh bien! laissez-moi vous l'avouer, c'est précisément ce que je regrette. Ici même, dans votre cabinet de travail, il faut l'avoir devant les yeux, il faut lui parler, l'interroger du regard et l'écouter penser pour lui répondre; il faut, plume en main, le prendre à partie et corps à corps. Faire autrement, c'est risquer d'être abstrait, impersonnel, froid, pour tout dire. Et voilà pourquoi je me permettais de vous demander tout à l'heure : N'auriez-vous pas oublié de parlera quelqu'un?
— Vous faites grand honneur à ma puissance d'imaginer. Mais il me semble que vous oubliez, vous aussi, quelque chose. Prenez garde, s'il vous plaît, que je ne travaille pas pour mon auditoire ordinaire. Ce discours n'est
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pas mon prône de dimanche; il sera prêché à cinquante lieues d'ici, dans une ville que je ne connais pas encore, à des gens que je n'ai jamais vus. Au reste, je n'ai pas la coquetterie de ne me répéter jamais; j'entends que cette composition me serve plus d'une fois et en plus d'un lieu. Si par avance je rassemble en idée autour de ma table tous les auditoires possibles, je risque fort de n'évoquer qu'une abstraction et de m'escrimer contre des fantômes. N'en convenez-vous pas?
— Non, pas tout à fait, avec votre permission. A défaut de toutes ces personnalités concrètes et distinctes que je ne vous oblige pas de deviner, vous pouvez au moins vous rendre présent l'homme, l'homme tel que vous l'a déjà montré l'expérience, l'homme de tous les temps et de tous les lieux, Fhomme auquel parlaient également saint Ghrysostome et saint Augustin, Bossuet et Bourdaloue, l'homme qui, aujourd'hui encore, comprendrait et goûterait les vieux maîtres, comme, au cinquième siècle, il eût compris et goûté nos grands prédicateurs français.
— Et ne voyez-vous pas que vous me rejetez dans Tabstraction pure? Cet homme-la n'a qu'un tort, celui de n'être nulle part.
— A quoi il faut joindre l'avantage d'être partout. Cet homme dont je vous parle et que j'appellerai, s'il vous plaît, par une hyperbole inoffensive, l'homme éternel, c'est la nature humaine, supposé le péché d'origine et la grâce ; c'est l'esprit humain, c'est le cœur humain, avec son fond toujours le même d'inclinations bonnes ou mauvaises, avec son tempérament invariable de sympathies et de répugnances à l'endroit de la lumière surnaturelle, d'amour et de haine pour les vérités de Dieu. Il n'est nulle part, dites-vous. Oui, sans doute, à l'état abstrait, isolé de ses caractères accidentels de temps, de lieu, de situation et d'humeur. Mais sous ces caractères variables, partout vous le rencontrerez, partout vous aurez affaire à lui. Il vous attend à cinquante lieues comme à cent lieues ; au pied de toutes les chaires oii vous redirez jamais les pages que je viens d'entendre, il
sera là, toujours le même. Voilà pourquoi je souhaiterais que vous l'eussiez évoqué d'avance, pris d'avance pour collaborateur. Encore n'est-ce pas seulement l'homme, l'homme invariable et éternel, que vous deviez, en écrivant, placer en face de vous, à côté de ce crucifix qui vous inspire. C'est déjà l'homme du jour, le catholique français du jour, qui, sur tous les points du territoire, est bien tel que vous l'avez pu voir ici. A l'envisager constamment, aie prendre vivement à partie, vous auriez ffagné un certain mordant, une certaine vie à la fois militante et persuasive, que je désire encore dans ces pages, d'ailleurs excellentes. Tousseriez plus communicalif, plus populaire, car ce mot, bien entendu, ne dit pas autre chose *. Communication, popularité, mérite indispensable à la chaire. Vous l'avez admiré chez saint Chrysostome, chez saint Augustin chez notre sublime Bossuet, chez notre grave Bourdaloue. Et d"où leur venait-il, pensez-vous ? De ce que, en écrivant leurs sermons ou en méditant leurs homélies familières, ils avaient en vue leur auditeur et le visaient, si vous me passez le mot, en pleine poitrine. La forme expansivc ou populaire est née chez eux de ce dialogue incessant qu'ils établissaient entre leur pensée et la pensée pressentie du fidèle ; dialogue intime, demeuré manifeste dans les formes du style, dans l'apostrophe continuelle, dans le mélange d'interrogations et de réponses qui font du discours un entretien véritable, parfois une bataille, un duel à mort, comme disait madame de Sévigné. En somme, vous n'aurez d'action, de puissance qu'à la condition de communiquer avec votre auditoire, et
1 On se rappelle ce que nous avons dit de la vraie et méritoire popularité, en revendiquant pour Bossuet cette gloire essentielle du bon prédicateur. (1'"'= partie, cli. v .J Grâce à Dieu, cette manière de voir ne nous est point personnelle, et Mf' Dupanloup n a pas parlé autrement dans l'Introduction de ses Entretiens sur la prédication populaire. Selon l'érainent prélat, elle méritera ce titre, non par le'fait de s adresser exclusivement aux illettrés, mais ;ï la condition d'entrer dans toutes les âmes, puisque toutes les âmes, sans distinction de rang social, composent h'icn réellement \c peuple chrétien.
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vous ne le ferez du haut de la ciiaire que si vous avez commencé de le faire dans votre cabinet... »
Voilà, croyons-nous, quelque chose de ce que pourrait dire un prêtre avant l'expérience de la parole. Et cet ordre d'idées l'amènerait encore à insister vivement sur une distinction indiquée tout à l'heure, mais trop féconde à nos yeux pour qu'il suffise d'y toucher en passant.
Oui, dans ce « cher auditeur, » dont le souvenir ne doit pas nous quitter, dont la collaboration muette nous est si précieuse, ilv a deuxhommes qui n'en font qu'un, bien que différents quelquefois jusqu'à sembler se contredire ; deux hommes qu'il nous faut démêler et unir tout à la fois ; deux hommes dont les relations bien entendues nous sauveront de mille erreurs pratiques et nous donneront le secret de la communication victorieuse, la clef de la popularité vraie.
Il V a d'abord l'homme invariable, l'homme eVe^v^e/, dont nous n'avons pas à refaire le portrait. Gardons-nous de le prendre pour abstraction pure ; il est le fond de toute réalité, le fond même de la nature commune
Il y a ensuite l'homme de ce temps et de ce lieu, de cette situation particulière, de cettedisposition présente ; l'homme accidentel^ indéfiniment mobile, « ondoyant et divers. » Ne disons pas trop vite et sans restriction : « C'est là l'homme réel, l'homme concret, l'homme actuel, m II en est plutôt la surface ou la forme dernière ; il le détermine et l'achève, mais nous nous tromperions grandement de croire qu'il le fait tout entier.
Ou voit d'ailleurs que ces deux hommes ne sont pas égaux en valeur, en importance. Le fond de nature est plus que les accidents de surface. Que s'ils le modifient, voire même jusqu'à une certaine profondeur, ils ne l'étouffent jamais. Toujours l'àme invariable se retrouve sous ces couches superposées. Qui la touche la fait jaillir, et quelquefois avec tant de force, qu'elle soulève et rejette pour un moment tout ce décor accessoire. Mais n'anticipons pas, et notons sans plus tarder qu'à ces deux hommes, subsistant dans l'unique personnalité de l'auditeur, doivent correspondre
deux éléments, deux formes de communication populaire.
A rhomme éternel, une forme invariable comme luimême. Chose évidente. Ni le fond de l'âme ne change, ni ses exigences immédiates, H y a donc pour la satisfaire, pour la saisir et la toucher puissamment, des conditions partout les mêmes, des secrets universels, bons à porter dans toutes les chaires. Le prêtre contemporain peut les apprendre de saint Jean Chrysostome ; le prédicateur de village peut, on l'a vu, les emprunter à Bossuct.
Quant à l'homme accidentel, il faut que, pour le saisir, la parolecommunicative prenne une forme spéciale, un accent variable, suivant les temps et les lieux. N'appuyons pas sur cette loi maniîcsie de décorum oratoire, qui veut le discours ajusté aux dispositions actuelles de ceux qui Fécoutent. Voyons plutôt sans retard à quoi Ton s'expose en méconnaissant pratiquement les vérités élémentaires que nous venons de rappeler.
A ne viser que l'invariable nature humaine sans prendre assez de garde aux circonstances particulières, on se mettrait en grand hasard de manquer le but. On se heurterait à une barrière de préjugés, de dispositions actuelles qui défendent Taccès de l'âme ; et, faute d'avoir compté avec les accidents de surface, on n'atteindrait pas l'homme éternel, qui en est, pour ainsi dire, enveloppé. N'exagérons rien pourtant. Si vraie que soit la loi générale, ces barrières extérieures seraient bientôt forcées ou tournées par une connaissance profonde du cœur et une habileté vraie à en loucher les invariables ressorts. Tel prédicateur novice pourra faire sourire par quelques gaucheries, par une certaine inexpérience du monde et de l'état présent des esprits * chose fâcheuse assurément. Toutefois, si Ton commence de sentir en lui l'observateur sérieux de l'universelle nature, s'il connaît l'homme et les grands moyens de le prendre, on lui pardonnera aisément de ne pas savoir encore assez bien la vie moderne. Au reste, il aura vite fait d'apprendre les quelques détails qu'il ignore, et, capable comme il est de reconnaître et de pressentir le fond de l'âme, il les péné-
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trera eux-mêmes plus avant que l'observateur superGciel.
Aussi craindrions-nous davantage une préoccupation exclusive, ou seulement excessive, des circonstances accessoires, de l'homme accidentel. Quand on ne songe guère qu'à la surface, on s'expose fort à ne la point dépasser ; or, c'est bien au-delà et dans l'intime quil faut aller chercher la victoire. Ajoutez qu'on peut se donner à peu de frais un vernis d'actualité sans profondeur ni consistance ; qu'on peut prendre, dans les lectures courantes et dans les dissipations mêmes d'une vie trop répandue, un bagage d'allusions, un langage à la mode, une apparence d'être au courant et au niveau des choses contemporaines ; le tout sans connaître la nature profonde ni se rendre capable de la saisir. Disons le mot pratique. Si le prédicateur s'inquiète plus que de raison d'être de son temps, il peut rencontrer des périls encore plus redoutables que la seule impuissance. N'est-ce point la pente qui mène aux actualités peu séantes, à une certaine mondanité de pensée, d'expression, de tour, aux concessions regrettables, aune façon de présenter les choses de Dieu qui les amoindrit et les dénature pour les teindre aux couleurs de l'époque ?
En résumé, la vie communicative, la popularité de bon aloi, est, après la grâce de Dieu, la meilleure force de la parole sacrée. Or, le prédicateur ne se la donne qu'à une condition. Il faut que, bien avant de monter en chaire, dès le moment oii il médite ou rédige son discours, il ait en vue son auditeur et ne le quitte pas des yeux. Il faut qu'il distingue et unisse tout à la fois, dans sa stratégie apostolique, les deux hommes qui font l'homme; qu'il les attaque ensemble, mais en mesurant ses efforts à leur importance respective, traversant l'homme du jour pour atteindre aux profondeurs de l'homme invariable, ne cherchant l'actualité que pour arriver plus sûrement à poser le doigt sur les éternels ressorts du cœur.
Tout cela ne va pas sans une profonde connaissance et de la nature humaine et de ses modifications accidentelles. Arrêtons-nous quelques moments à ce grave devoir.
Connaissance de l'auditeur. — Nécessité de la pousser à fond par l'observation de soi-même, des autres et de la vie. — Obligation particulière de connaître l'homme actuel, la vie contemporaine. — Jusqu'où doit aller cette connaissance? — Jusqu'où doit-elle paraître? — Dans quelle mesure sied-il au prédicateur d'aimer son époque ? — Comment doit-il la juger ? — S'il vaut mieux la voir en beau.
Que la science du cœur humain nous soit nécessaire, à nous, obligés par état de le conquérir à Dieu, c'est chose trop évidente. Mais n'est-il pas à propos de nous en avertir nous-mêmes tout de nouveau? Combien serait incomplet, combien désarmé, le prêtre qui posséderait les principes et ignorerait l'homme, le magistrat des âmes qui aurait la claire vue du droit sans celle du fait oii il a mission de l'appliquer, le prédicateur qui s'enfermerait dans la thèse rigide et tiendrait l'hypothèse pour non avenue ! Ce spéculatif pur est-il absolument introuvable? Peu importe. Au moins, s'il existe quelque part, il n'est pas fait pour la chaire, et nous craignons que, dans la spéculation même, son ignorance de l'homme ne le rende parfois incomplet. Pour le prédicateur, un mot de bon sens dit tout : on n'agit pas sur ce qu'on ignore, et c'est sur l'homme que nous devons agir.
Et jusqu'où le connaître? Jusqu'au fond et cent fois mieux qu'il ne se connaît. Chose, après tout, moins difficile qu'on ne pourrait croire, en ce sens du moins que nous trouvons dans notre désintéressement une garantie de clairvoyance. La passion ferme les yeux ou les égare, et voilà pourquoi il est si rare de se voir soi-même tel qu'on est. Mais dès qu'il s'agit d'autrui, l'amour-propre n'est plus en cause, et nous pouvons pénétrer l'âme avec une sûreté de coup d'œil qu'elle n'a point pour elle-même. Travaillons donc à la connaître en tout, dans ses dispositions naturelles, bonnes, indifférentes ou mauvaises, comme dans ce fond commun de sympathies ou de repu-
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g^nances à l'endroit de la vérité, delà grâce, du surnaturel. Que tous CCS grands traits d'expérience humaine soient bien nettement présents à notre esprit, bien expliqués d'ailleurs, bien liés entre eux et avec toutes choses par une claire vue des conséquences du péché originel et de la Rédemption, bien éclairés, en un mot, parles données générales de la philosophie et de la foi. Quand on sait pénétrer l'homme et le lui faire sentir, on le surprend, on lui plait, et déjà on le domine. Qui nous donnera cette puissance, ou, plus exactement, qui la développera, car nous l'avons de nature? L'observation de nous-mêmes et d'autrui.
La première, si elle s'affranchit, Dieu aidant, des illusions de l'amour-propre, est la plus frappante et la plus féconde. C'est qu'elle atteint plus immédiatement son objet. Aussi bien, notre propre cœur, tel que la conscience nous le révèle, n'est-il pas le point.de comparaison où nous rapportons les expériences du dehors, le critérium où nous les mesurons toutes ? Le prédicateur ne vivra pas replié sur lui-même dans une angoisse pleine de scrupules, ni concentré en lui-même par une sorte de face à face égoïste, à la manière de tant d'hommes qui se contemplent pour s'adorer. Mais les nécessités de son ministère, autant que l'intérêt supérieur de son âme, le veulent courageusement attentif à lui-même, soit pour se gouverner en tout, soit pour trouver dans son cœur le secret des autres et leur en faire prendre conscience au besoin.
Est-il vrai, pourtant, comme Fa dit un jour Lacordaire, que l'on ne comprend pas assez bien les passions à moins d'en avoir été « victime ^ ? » A ce compte, les meilleurs et les plus purs seraient les plus inhabiles à l'apostolat. Plutôt croire avec Montalembert qu'en laissant échapper cette assertion aventureuse, l'illustre conférencier était injuste envers lui-même^. Et de vrai, nous portons en nous le germe de toutes les passions humaines : voilà qui suffit à