‹ La prédicationChapitre 174 sur 218 · Gisbert. Ch. viii, p · texte numérisé non relu

Gisbert. Ch. viii, p

2. Saint François-Xavier. Lettre au P. Gaspard Barzée. Mars 1549.

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Mais jusqu'où sied-il de pousser dans cette voie? Comment se donner sans inconvénient grave des connaissances pourtant nécessaires ?

La difficulté croît ici avec le péril. Si indulgent que nous puissions être envers l'époque où la Providence a marqué notre place, force nous est Lien de l'avouer : l'homme actuel, pris en masse, est loin de Dieu; la vie et la pensée modernes sont étrangères à Dieu; si bien que, à les fréquenter de trop près, on risque de perdre beaucoup du côté de Dieu. Ce n'est pas nous qui conseillerons au prédicateur de suivre, sans en rien laisser perdre, le mouvement des théâtres ou de la presse légère, voire de se mettre en habit laïque pour aller tout examiner en personne. Nous souffririons même de le voir négliger pour la littérature courante, fût-elle sérieuse, le commerce des Pères et des Écrivains sacrés. Et malgré tout, rien ne l'exempte de connaître l'état présent des esprits, la formule moderne de l'éternel sophisme, l'aspect et, pour ainsi dire, le costume actuel de l'invariable convoitise. 11 ne peut ni traiter la libre pensée contemporaine comme on faisait le libertinage d'esprit au grand siècle, ni enfermer la prédication morale dans la trilogie classique, plaisirs, honneurs, richesses; ni parler à nos auditoires démocratiques du même ton qu^aux courtisans de Louis XIV. Il est très vrai que, dans une juste mesure, l'homme des vérités éternelles a besoin d'être l'homme de son temps. Et pour mieux entendre cette obligation délicate, nous pouvons, ce semble, la réduire à quatre questions pratiques.

Jusqu'où lui sied-il de pousser l'observation de la vie contemporaine, surtout par les côtés où cette vie est en hostilité plus flagrante avec la foi et la loi de Dieu? La réponse est nette et péremptoire : jusqu'au péril de son âme exclusivement. Est-il superflu de le redire ? Ni la théologie morale étudiée, ni le rôle de médecin des âmes n'autorisent le prêtre à s'accorder indiscrètement et sans précaution tous les spectacles et toutes les expériences. Il est homme, il est faible, il donne prise comme un autre à toutes les

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contagions. S'il entre en explorateur dans certaines régions périlleuses, que ce soit avec une intention pure de curiosité humaine, avec la conscience loyale de n'obéir qu'à des devoirs d'état, le tout garanti au besoin par la direction qu'il doit recevoir ou plutôt chercher comme le simple chrétien, lui maître et pasteur en Israël, mais disciple et brebis quant au gouvernement de lui-même. Certes une des plus fatales erreurs dont nous ayons à préserver aujourd hui le grand nombre, c'est la superbe d'esprit qui s'arroge le droit de tout voir, la présomption de goûter à tout sans péril. Or, sauf les exigences vraies du ministère, le prêtre se doit à lui-même la prudence qu'il enjoint aux autres. Il y va de sa dignité, de sa paix intime; il peut y aller do son salut.

Mais ensuite, et l'expérience légitimement acquise, jusqu'oii la laisser voir? Dans quelle mesure se montrer au fait des idées, des formules et surtout des mœurs du jour?

Autant qu'il le faut pour éviter les contresens, les anachronismes qui feraient sourire, et cette banalité fade qui ne sait pas argumenier ad hommem. Il importe, en un mot, que l'auditeur se sente connu pour se sentir atteint et dominé. Mais, passé certaines limites, il est des minuties d'expérience et des actualités de langage qui produiraient plutôt surprise et scandale. Le monde n'accorde ni intérêt ni confiance à qui le connaît trop peu ; mais, à vrai dire, il s'étonne et se scandalise du prédicateur assez mal inspiré pour affecter de le trop bien connaître. Frivole même et corrompu, le monde garde habituellement ce sens pratique du vrai, ce goût de nature qui veut chacun à sa place et dans son rôle. Il estimera le prêtre s'il voit en lui le citoyen d'une patrie supérieure, condescendant de bonne grâce à toucher aux choses humaines, d'ailleurs n'en prenant que le nécessaire et pour les relever jusqu'à Dieu. Mais quel mépris amer, si un prêtre pouvait jamais ressembler de près ou de loin à un déshérité, à une manière de déclassé honteux, cherchant à se refaire en idée une place au festin des

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profanes et leur disant : « Vous voyez, je suis des vôtres! » Quelles humiliations, pour une folle coquetterie de vanité ! Non, si avant que le prédicateur ait pu plonger dans l'observation des misères et des frivolités de la vie moderne, il lui est bon de réserver une part de son expérience, de ne pas la jeter tout entière à la face de ses auditeurs ^ l

Demandons-nous encore dans quelle mesure le prédicateur doit aimer l'homme actuel, aimer son temps. Il a mission d'agir sur l'âme, et Ton n'agit bien sur elle qu'en l'aimant. Placé par le Maître à ce poste difficile et glorieux de la prédication contemporaine, responsable à Dieu des âmes de ce siècle et de ce pays, ce lui est une nécessité d'office de les aimer sincèrement, profondément et jusqu'à leur dévouer toutes ses forces.

Mais comment les aimer ? Qu'aimer en elles? Pas de question plus pratique et sur laquelle il soit plus fâcheux de se méprendre.

Qu'il aime donc tout ce qui le mérite encore dans l'âme telle que les circonstances l'ont faite. Et d'abord, ses qualités naturelles, fussent-elles compromises, menacées par l'absence de la foi et la révolte contre la grâce. Et quelle compassion, tout à la fois attendrie et indignée, ne lui donnera pas ce spectacle ! Comment ne pas s'éprendre d'une affection douloureuse et d'autant plus active, pour ces admirables dons de nature semés de Dieu avec profusion sur les générations contemporaines, et en péril de s'éteindre ou détourner à la ruine éternelle de ceux qui les ont reçus ! Ames élevées qui se débattent parmi les ombres de l'incroyance, âmes des petits et des simples, âmes franches et bonnes qu'on écarte de la source de la vie, âmes d'enfants sevrées de Jésus-Christ par une entreprise exécrable: partout des trésors de noblesse native, de bonté, de vive ardeur, d'espérance et de courage, mais gaspillés et pro-

1. Ces observations appelleraient, à titre de complément, quelques mots sur le style convenable au prédicateur moderne. Nous les dirons dans l'Épilogue.

fanés par Timpiété moderne comme une moisson foulée aux pieds d'animaux immondes. Quel prêtre peut voir tout cela sans répéter le cri du Maître : Misereor super turbam? Cri de l'amour souffrant et irrité, non pas irrité jusqu'à maufliro sans rémission les auteurs de tant de ruines, mais jusqu'à grandir à l'infini le courage de la résistance apostolique. Et voilà ce que nous aimerons d'abord dans les âmes qui nous entourent, ces qualités naturelles, faites pour Jésus-Christ comme la fleur pour le soleil, et qui vont sécher et périr parce qu'on les dérobe à son influence. Au reste, le prêtre ne s'y trompe pas. Génie, honneur, bonté, force, délicatesse, toutes les beautés naturelles de l'âme ne sont rien au prix de la moindre grâce. Elles ne valent, après tout, que par Dieu qui les a faites, et pour Dieu qui en réclame l'hommage. A rencontre du naturalisme moderne, le prêtre se refusera toujours à les adorer ; mais il les aimera pour Dieu, mais il mettra toutes les forces de son désir et de son cou rage à les sauver en les rattachant à leur source et à leur fin. A plus forte raison aimera-t-il tout ce que l'âme contemporaine a conservé de Jésus-Christ. Car, au fond, c'est lui que son amour vise en elle, c'est Jésus-Christ encore présent ou toujours possible, Jésus -Christ qu'il y retrouve avec joie ou qu'il s'efforce d'y rétablir. Encore une fois, que l'homme de ce temps se résigne à n'être point adoré en lui-même. Le prêtre lui est trop sincèrement dévoué pour lui mentir de cette sacrilège manière. Il aime son temps comme il en eût aimé un autre, et pour le même motif éternel oii se fonde le véritable amour. Il aime son temps comme le soldat aime son poste, comme un fils aime sa famille, qu'il n'a ni faite ni choisie, assez bien né pour la préférer à toutes les autres, bien qu'assez juste pour s'avouer les avantages dont elle manque ou même les taches qui la déshonorent. Le prêtre n'accepte pas tout de son époque; il ne répéterait pas cette triste parole tombée un jour^ hélas! d'une bouche sacerdotale : « J'aime tout de mon temps, jusqu'à ses défauts. » Son amour est charité; il n'est pas engouement ni complaisance. Le prêtre est l'ami sérieux de l'âme contemporaine ;

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on ne l'en fera pas idolâtre, ni même courtisan. Et qu'at-elle donc à y perdre ■?Et comment Taimeraitil, s'il ne mettait tout son effort à lui conserver ou à lui rendre Jésus- Christ?

La question en soulève une autre. Comment sied-il au prédicateur de juger l'époque actuelle? — Telle qu'elle est, répond avant tout le bon sens. Qu'il l'apprécie au vrai, sans la méconnaître ni la flatter. Mais, en se maintenant exact, le jugement conserve encore une demi liberté d'incliner dans un sens ou dans un autre. Quand il s'agitde prononcer sur les hommes, sans préjuger ni s'aveuglerd'avance, on est maître d'apporter à Fexamen des faits une disposition indulgente ou plutôt sévère. Laquelle est préférable au prédicateur? Vaut-il mieux qu'il s'applique avoir ses contemporains en beau ?

Oui certes, à parler généralement. Mieux lui vaut, sans aucun doute, voir, apprécier, exploiter de préférence tout ce qui leur reste encore de bonté naturelle et surnaturelle. N'est-ce point là qu'il trouvera son point d'appui? On ne commence de relever une âme déchue qu'en lui rendant J'estime d'elle-même ; et comment faire, si on ne l'estime par quelque côté? Quelle prise garder sur l'homme à qui on laisserait voir qu'on n'espère plus rien de lui? Au reste si la disposition indulgente est nécessaire dans l'intérêt surnaturel de l'auditoire, l'est-elle moins pour soutenir le courage du prédicateur? Absolument parlant, quand il aurait le malheur et le tort de n'espérer plus, il devrait tenir etlutter jusqu'aubout pour l'acquit de sa conscience, comme le soldat, même après la bataille perdue, se fait tuer à son poste si la retraite n'a pas sonné. Mais c'est là de 1 héroïsme, et l'héroïsme nef se peut demander à tout le monde, ni s'ériger en état constant et normal. A bien prendre les conditions vraies de la vie humaine, Ja nature a besoin d'espérance pour agir. Voilà pourquoi, si le prêtre se sentait dominé par un invincible pessimisme, il faudrait lui conseiller de quitter la cbaire et d'aller plutôt dans quelque cloître prier pour ceux qu'il désespère de convertir.

Ainsi, dans la mesure du raisonnable et du possible, il est nécessaire, il n'est que juste, de s'appliquer de préférence à voir en beau l'ànie contemporaine. Mais, par ailleurs, que cette limite ne soit pas franchie. L'homme de Dieu ne saurait être une dupe volontaire ; son indulgence ne peut aller jusqu'à lui faire atténuer la loi, non plus qu'à Taveugler sur les actes qui la contredisent. Il lui faut marcher droit et ferme entre deux erreurs : ici, le zèle emporté, le découragement amer qui maudit son temps et le réprouve en masse; là, le faux bon sens pratique, prompt à déclarer avec un haussement d'épaules que ce temps n"a rien à envier aux autres, que toutes les époques se valent, que rien n'est nouveau sous le soleil, que tous les saints ont estimé leur siècle un siècle de fer. Pauvres sophismes, o{i l'on se jetterait volontiers par une sorte de réaction dépitée contre les analhèmesou les lamentations des pessimistes !

Assurément, l'homme éternel n'a pas varié, ni ses convoitises, ni ses faiblesses; mais comment oublier que Ihomme actuel, que le temps actuel est travaillé par l'esprit de la Révolution radicale, c'est-à-dire entraîné dans un courant d'athéisme, de révolte directe et formelle contre la notion même d'un Dieu quelconque? Mille gens sont aujourd'hui positivistes, qui ont à peine entendu prononcer le nom du système; or le fond dernier du système, c'est bien le mot fameux d'Auguste Comte : « L'humanité se substitue définitivement à Dieu. » Faut-il pousser plus loin? Sans doute encore, pareille substitution est vieille dans les faits comme le péché du premier homme ; nous savons qu'elle est implicite au fond de tout mépris grave de la loi divine, puisque le contempteur met pratiquement son vouloir, son moi superbe, à la place du vouloir et de l'Être même de Dieu. Mais que cette substitution impie passe en formule et en système; que Dieu soit formellement détrôné au bénéfice de l'humanité collective; si tout cela n'est que le dernier mot logique du philosophisme, du protestantisme, voire même des trois concupiscences conjurées; il faut pourtant bien

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reconnaître que c'est là l'esprit pur de l'Antéchrist et que jamais cet esprit ne s'était ainsi affiché parle monde*. Résultat d'une longue évolution : qui en doute? Mais il est indubitable que cette évolution en est à son dernier terme log-ique. Sur la pente des négations radicales, l'esprit humain peut reculer, Dieu merci ! mais comment veut-on qu'il avance? Ou il n'y a plus d'histoire, ou cette déchéance officiellement notifiée à Dieu par l'homme est quelque chose de neuf. Sachons donc le reconnaître, mais sans nous en effrayer outre mesure. Les doctrines de l'impiété sont à l'extrême limite du possible, et l'efl'ort est immense pour mettre les faits au même point. Et cependant, faits et doctrines, tout peut être arrêté, ramené, relevé de ces abîmes de folie; et c'est précisément à quoi la prédication contemporaine doit travailler avec une vue nette des réalités, mais avec une inconfusible espérance.

Que le prêtre aime donc le temps où l'a placé la Providence, qu'il le juge au vrai, sans complaisance ni aigreur; qu'il le connaisse et, pour cela, qu'il l'étudié en observateur bienveillant mais sincère, prudent mais courageux. Outre que la grâce d'état lui est une garantie contre les périls de son rôle, par ailleurs, si le spectacle des choses contemporaines est capable de nuire à son âme, il peut aussi lui profiter. Vu comme il doit l'être, le tableau d'un monde qu'on veut faire apostat nous ramène à Dieu par contraste. Plus

1. Nous conjurons le lecteui' de vouloir bien croire que nous ne lui prédisons pas la venue prochaine de l'Antéchrist ; nous lui avouerons même que nous avons en défiance et en dégoût les prophéties où quelques âmes chrétiennes vont de temps à autre suspendre leurs espérances. Mais tout le monde a pu lire dans saint Paul que l'Antéchrist sera l'homme de péché, le fils de perdition qui s'ojjpose et se dresse contre tout ce qui s'appelle Dieu ou est honoré sous ce titre, et cela au point de s'asseoir lui-même dans le temple de Dieu et de se donner comme étant personnellement Dieu (II Thess., ii, 3, 4). Constatons simplement l'identité absolue des prétentions, et concluons de plein droit que l'Antéchrist, s'il ne vient que dans quelques milliers d'années, ne dépassera pas doctrinalement ce que nous voyons et entendons aujourd'hui.

il olfre de scandales et Je hontes, plus nous nous sentons rejelés dans le vrai de toute l'énergie de nos tristesses et de nos dégoûts. Esprit sagace et ferme, intention toute pure, charité toute sacerdotale : voilà dans quelles dispositions il nous convient d'aborder l'étude expérimentale du siècle. Regardons l'homme actuel avec les yeux et le cœur de Jésus-Christ même, afin d'atteindre en lui avec force et douceur l'homme éternel, le chrétien de toutes les époques, le fond de la nature humaine et de l'âme baptisée. C'est là qu'il faut aller saisir la victoire; c'est uniquement pour cela que l'actualité peut avoir quelque mérite et quelque prix.

La peinture des mœurs. — Art nécessaire et populaire, mais périlleux. — Séduction de l'esprit, de la malice, de la hardiesse et de l'effet à tout prix, — Timidité à vaincre. — Pureté du zèle, condition du fruit apostolique et du succès humain tout ensemble.

Connaissant l'homme, on est en mesure de le figurer au naturel, de le contraindre à se reconnaître et à prendre conscience de lui-même. Un premier fruit de la science du cœur et de la vie est l'art de la peinture morale.

Art nécessaire, qui ne le voit? Le prêtre parle pour amener les hommes à la pratique intégrale de la sagesse chrétienne. Qu'il les élève donc et tout d'abord à ce premier degré, de sagesse qui est la connaissance de soi. Ils ont besoin de se connaître, et ils s'ignorent, ils s'oublient, ils se flattent. Voilà qui nous fait plus étroite l'obligation de les avertir.

Art populaire aussi. La vie morale est le plus intéressant des spectacles, mais de plus chacun pour son compte aime assez qu'on l'avertisse de lui- môme, dans une certaine mesure au moins. Fût-il un peu molesté par la peinture, il ne hait pas de se voir pris sur le vif. C'est qu'il y a en lui une certaine force intime qui dit : « C'est vrai » et trouve à le dire un je ne sais quel ciiarme austère. La

conscience jouit et souffre tout à la fois ; elle souffre Je se voir condamnée, elle jouit de la vérité qui la condamne et du juste regard qu'on la force à jeter sur elle ; elle souffre de son désordre, elle jouit de l'ordre qu'on lui rappelle et oii par là même elle commence de rentrer. N'est-ce pas Fexpérience de tous nos repentirs?

La peinture morale est donc un art populaire et puissant à proportion. Bien peindre l'àme, c'est déjà l'émouvoir. En outre, dès qu'elle se voit connue, dès qu'elle rend hommage à la justesse du coup d'œil qui la pénètre, elle se sent dominée, elle n'est pas loin de se livrer en toute confiance à qui la révèle à elle-même avec respect et amour. Mais ce même art est délicat et périlleux ; on ne l'exerce pas sans avoir à lutter contre des séductions de plus d'une sorte.

Notons en premier lieu la séduction de l'esprit, la tentation de jouer avec le talent d'analyse et les diflicullés du sujet. De là une pente facile à raffiner, à quintessencier, à subtiliser jusqu'à n'être plus compris. De là les peintures prolongées, étendues à l'excès, les détails accumulés qui s'étouffent les uns les autres, les finesses trop déliées pour un auditeur même attentif et intelligent, mais qui n'entend les choses qu'une fois et sans retour possible. On lit et on relit la Bruyère, mais les analyses morales qui tombent de la chaire sacrée veulent être aisément saisies du premier coup. Ici donc il importe particulièrement de se proportionner à l'auditoire, sans oublier d'ailleurs que le plus humble entend à merveille la peinture des mœurs, pourvu que les mœurs qu'on lui peint soient bien réellement les siennes et que les traits soient pris dans le cercle de ses idées et de son expérience à lui. Le campagnard et l'artisan se reconnaîtront volontiers dans le tableau de leurs préoccupations familières et de leurs défauts d habitude ; mais on les dérouterait sans doute si l'on appliquait là les analyses pénétrantes de Bourdaloue ou les descriptions splendidement imagées de Bossuet.

Une autre séduction plus fâcheuse encore serait celle de

la malignité, le plaisir, assez mesquin d'ailleurs, des allusions, de la satire personnelle qui mettrait des noms propres dans l'esprit de l'auditeur. Les personnalités, fussent-elles plutôt flatteuses, ont assez mauvaise grâce dans la chaire, et Bourdaloue lai-même aurait eu grand tort, à notre humble avis, si, comme le veut madame de Sévigné, il avait mis un jour en trois points la conversion de Trôville.

Qu'on fasse au nom de Jésus-Christ la censure des mœurs générales ; mais, sauf peut-être le cas des scandales éclatants, de quel droit noter distinctement une personne ou une catégorie? Et comment les maîtres de la charité chrétienne se feraient-ils complices de la malignité publique? Aux siècles de foi dominante, la liberté était grande à cet égard, la licence même quelquefois. Un zèle qui n'était pas toujours selon la science et la discrétion, s'en prenait volontiers aux ordres religieux, aux grands, aux rois, aux princes môme de l'Eglise. On tançait directement tel auditeur ou bien encore on lui décochait quelque épigramme détournée mais très sûre d'arriver à son adresse. Tout le monde sait le mot d'Henri IV : « J'aime à prendre ma part du sermon, mais je n'aime pas qu'on me la fasse. » Un peu plus tard, le petit Père André, décrivant l'équipage de l'Enfant prodigue avant sa ruine, s'avisait de lui attribuer en grand détail la livrée d'une dame présente au sermon *. Des habitudes de courtoisie plus délicate et aussi les oppositions que la prédication rencontre aujourd'hui ont mis ces libertés hors d'usage, et ce n'est pas nous qui nous en plaindrons. Au reste, il ne semble pas que l'humeur satirique soit de nos jours la tentation ordinaire. Ne serait-ce pas plutôt la timidité? Loin de noter indistinctement les personnes, le prédicateur n'inclinerait-il pas plus facilement à ménager outre mesure les vices et les défauts

1. La duchesse de la Tréuiouille. Voir Jacquinet. Les Prédicateurs du dix-septième siècle avant Bossuet. — Cf. Aubcrliu. Littérature du moyen âge. — Lenieiit. Satire au moyen dge, — au seizième siècle.

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collectifs? Il sent trop bien qu'il est impossible d'y toucher sans désobliger ceux qui en tiennent, et il lui faut du courage pour s'y résigner, nièaie dans la mesure indispensable. Mais nous y reviendrons.

Voici encore un péril à redouter pour le moraliste : l'ambition, la recherche de l'effet, le désir de briller et de frapper coûte que coûte. Il est malheureusement assez notoire que la prédication moderne est allée quelquefois bien loin sur cette pente, et, si résolu que nous soyons à nous interdire le blâme, la satire encore plus, comment paraître ig-norer ce que personne n'ignore, ce dont toute âme catholique a souffert? Comment le zèle a-L-il pu jamais espérer quelque chose de certaines peintures hardies jusqu'au scandale? Par quelle aberration, que par momenls on aurait crue tournée en gageure, la chaire a-t-elle été, à certains jours, moins réservée dans ses propos que les tri- Lunes profanes? On a vu des pères de famille interdire à leurs femmes et à leurs Qlles de suivre tel orateur. Des jeunes gens ont avoué qu'ils allaient au sermon pour entendre parler comme on ne parlait pas dans le salon de leur mère.

Exceptions, Dieu merci 1 rares exceptions, mais trop bruyantes. La charité doit y voir une simple erreur d'esprit, un simple renversement du sens chrétien et sacerdotal, et c'est bien là le dernier mot de son indulgence. Mais n'y aurait-il pas à craindre que la malignité de plusieurs soupçonnât dans cette parole aventureuse une ambition irréfléchie de tout dire pour montrer qu'on sait tout, voire même une complaisance d'imagination, plus ou moins inconsciente, pour des objets auxquels Ihonneur du prêtre veut qu'il demeure étranger? Ce serait une calomnie sans doute, mais qui pourrait se consoler d'y avoir donné prise? Il est vrai, de pareilles témérités de pinceau ne sont pas absolument nouvelles ; on en trouverait quelques traces jusque dans notre dix-septième siècle pourtant si digne et si sérieux *. Le nôtre en a eu plus souvent le spectacle, grâce

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