Voir Gisbert, ch. ix
peut-être au dévergondage passé dans nos habitudes littéraires, à cette licence de tout dire que plusieurs tiennent pour une conquête, mais qu'il serait fâcheux de transporter dans la chaire à titre de hardiesse et de sincérité. Dieu seul est juge des personnes; quant au genre, la conscience et le bon sens lui doivent rester également inexorables.
Qui nous rendra la peinture morale des Pères, celle de nos grands maîtres français : exacte et courageuse, délicate et profonde à l'occasion, mais toujours nette et populaire sans plus de raffinement pour l'esprit que de satisfaction maligne pour les côtés les moins bons de la nature ; toujours chaste d'ailleurs, jusque dans certaines audaces trop fortes aujourd'hui pour nos mœurs devenues moins simples en devenant moins pures ; toujours chrétienne, surnaturelle, apostolique, marquant parfois le vice au fer rouge mais incapable de le caresser jamais du pinceau ? L'analyse du cœur a toujours compté parmi les puissances et les gloires de l'éloquence sacrée. Bourdaloue y a mis sa pénétration effrayante; Bossuet, sa précision vigoureuse et son imagination admirablement dramatique ; saint Augustin, sa finesse et sa bonté ; saint Chrysostome, sa hardiesse d'apôtre ; le divin Prédicateurlui-mêmCjtoutel'énergie et toutela mesure à la fois. Il serait déplorable de laisser jamais perdre cet avanlagc, de remplacer jamais la peinture sérieuse et salutaire de l'âme par je ne sais quels tableaux d'imagination et de sentiment, capables tout au plus d'amuser un temps les tètes légères et les cœurs énervés. Serait ce pauvreté de fond et manque d'observation, ou bien encore sacrifice, de tout point mal avisé, à un faux goût plus bruyant dans ses manifestations qu'il n'est vraiment répandu et redoutable? Chose plus triste encore : serait ce timidité, manque de courage à poser sur les plaies de l'âme contemporaine une main respectueuse et compatissante mais- dévouée jusqu'à rénergie ? Nous avons eu lieu déjà de nous l'avouer. En voyant la sainte hardiesse des maîtres, on incline à se demander si la prédication du jour n'est pas, en comparaison, bien pâle et bien timide ; si elle n'a point par moments
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Pair de trembler (levant ceux qu'elle doit reprendre et qui peut-être lui sauraient gré de trembler moins.
Assurément, la matière ne manquerait pas au peintre moraliste Hésitations, inconséquences, faiblesse et dépérissement de Tàme chrétienne ; désordres de la vie de famille, perle du respect, mollesse ou néant de l'éducation première; soif du gain rapide, spéculations effrénées, luxe fou, frivolité misérable contrastant chez plusieurs avec la foi et la pratique essentielle de la religion ; curiosité, fureur de tout voir et de tout lire, soit par esclavage à l'égard de la mode, soit par présomption ou indépendance d'orgueil; plaisirs mondains, exhibitions scandaleuses : que de thèmes à exploiter, et que ne dirait pas Bourdaloue si Dieu le renvoyait sur terre ! Moins libre sans doute et obligée par le malheur des temps à une moins rude franchise, la chaire d'aujourd'hui n'est-elle que prudente, ne descend-elle jamais jusqu'à la pusillanimité? Ne semblerait-il pas que, trop heureux de voir briller dans beaucoup d'àmes une dernière lueur de christianisme, le prédicateur tremble de l'éteindre, si peu qu'il fasse pour l'aviver? Questions graves, questions délicates. On ne peut que les poser devant la conscience : à elle de répondre avec le sens pratique du possible, mais surtout avec le souvenir présent des responsabilités du ministère et à la lumière anticipée des jugements de Dieu.
Quoi qu'il en soit des situations personnelles qui déterminent pour chacun la forme et la mesure du devoir, il reste cette vérité dont nous pouvons tous nous assurer le bénéfice. La clef de ces, difficiles problèmes est dans la droiture apostolique de l'intention. Entre les éléments de la parole sacrée, la peinture morale est un de ceux oii la pureté surnaturelle des vues sertie mieux les intérêts même du talent, le renom et le supcès de l'orateur apôtre. A Favanlage suprême de mettre la conscience en repos, elle joint, comme par surcroît, celui de garantir mieux que tout le reste l'observation des lois générales de la prudence et des règles vraies du genre.
Donnez-nous un prêtre connaissant l'homme et la vie, pour avoir exercé sur lui-même et sur les autres sa puissance naturelle d'observation. Supposez de plus, — condition grave mais après tout facile, — qu'il sache bien salano^ue et dise précisément ce qu'il veut dire. Que faudra-t-il encore et par-dessus tout, pour achever en lui le moraliste, pour le tenir dans le droit chemin entre la rigueur indiscrète et la complaisance timide? Un cœur souverainement épris de la gloire de Dieu, un cœur oiî la fougue native, l'humeur et, pour tout dire, l'amour-propre soient bien réellement sacrifiés à l'intérêt des âmes ; incapable, et de mollir devant la crainte de leur déplaire, et de s'emporter contre leurs résistances, comme s'il avait une domination personnelle à soutenir ou à venger. A ce compte, le prêtre saura les toucher avec une fermeté douce, avec ce respect affectueux mais résolu, oii l'on sent à plein la force du ministère et la charité du ministre, l'autorité de Dieu jointe à l'humilité compatissante del'homme faible et pécheur lui aussi. Un tel prédicateur a vite conquis le droit de tout dire, et l'on peut répondre qu'il n'en abusera pas.