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ACTION A EXERCER SUR L'AUDITEUR

Le voici donc en face de moi, au pied de ma chaire ou déjà présent à ma pensée dans le cabinet de travail oii mon discours s'élabore, cet auditeur, cet homme qui est mon frère, ce chrétien dont je réponds à Dieu, Je le connais, je lis au fond de son âme, je suis en mesure de l'y faire hre lui-même. Or tout cela n'est que le prélude et la condition d'une influence plus directe. Il faut maintenant me préoccuper d'agir sur lui avec toutes les énergies de la parole. Chargé par état de le conserver ou de le ramener à Jésus- Christ, je veux le saisir à la fois par toutes les puissances de son àme, à quoi je ne réussirai qu'en employant toutes celles delà mienne dans un effort intense et bien concerté. C'est la loi. Que mon intelligence aborde vivement son intelligence pour y faire entrer, comme par la brèche, la conviction et la lumière. Que mon imagination présente à son imagination la vérité rayonnant des plus sensibles couleurs. Que ma volonté émue, mais résolue plus encore, porte à son cœur la contagion des émotions saintes et des résolutions vigoureuses. A ce compte, peu importe le fini de mon talent ou la culture de mon auditoire. Je suis un homme qui parle à un homme, une âme qui se communique à une âme. Je suis prédicateur, je puis être apôtre, et, eussé-je le malheur de rester incomplet et incorrect, je commence d'être éloquent, car la véritable éloquence est là.

Étudions donc, dans ses principaux détails, cette action directe à exercer sur l'auditoire, ce travail de l'âme sacerdotale s'appHquant à l'âme du fidèle, s'y ajustant, pour ainsi dire, comme Élie au fils de la veuve de Sarepta^ pour

lui conserver ou lui rendre la vie de la grâce. Image touchante et d'ailleurs exacte, par un côté du moins. Il est vrai, nous agirons d'autant plus puissamment sur l'auditeur que nous nous serons plies avec une plus charitable souplesse aux exigences légitimes de sa nature et à ses dispositions du moment.

Action sur 1 intelligence, fondement de toute influence morale. — La lumière, premier besoin de l'homme. — Popularité, condition première de l'action. — Ce qu elle suppose : ampleur, simplicité, brièveté, ordre. — • Question des divisions énoncées. — Originalité de bon aloi.

Dans le concert des facultés humaines, il est de fait comme de droit que l'intelligence marche la première. Toute action morale surPùme commence par la conviction de l'esprit. Le vrai, le vrai lumineux et facile, est l'aliment propre de cette faculté maîtresse, et, malgré toutes les dépravations imaginables , il est exact et consolant de penser qu'elle n'en perd jamais absolument le goût.

Nous aurons peut-être à gémir sur le triste état de l'inteUigence contemporaine telle que nous l'a faite, et dans la foule et môme dans certain nombre de croyants, la prétendue liberté de penser. Mais si languissante et amoindrie qu'elle puisse être à l'endroit des choses sérieuses, des choses divines, si paresseuse et découragée qu'on la suppose; encore faut-il nous le redire à nous-mêmes : elle est et demeure l'intelligence humaine, et la vérité bien mise en lumière est toujours capable de la réveiller, de lui rendre son premier ressort. Frivolité, paresse, frayeur des conséquences, défiance étrange de l'absolu, scepticisme à la mode, bien des causes peuvent affadir l'appétit du vrai, mais^ans l'éteindre, pas plus qu'on ne met à néant l'indestructible nature. Le prédicateur comptera donc toujours sur ce fond de l'esprit, qui est l'amour même de la vérité ; bien plus, il n'oubliera pas un phénomène, singulier peutêtre mais incontestable : c'est que, plus on appuie sur ce

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fontl, plus on lui donne ou on lui rend de consistance. En bâtissant dessus, on le refait à la lettre. Le tout est de bien bâtir.

Et que veut dire cette expression fig-urée? Car ici plus qu'ailleurs peut-être il faut avoir en horreur rapprochant ou le vague. Elle veut dire enseigner, enseigner encore, enseigner toujours, dogmatiser, raisonner, catéchiser avec toute la clarté pénétrante dont la parole est capable. Ce devoir s'imposait à nous de par la nature même de l'objet que Dieu nous confie ; le voilà qui nous est signifié tout de nouveau par les exigences de l'âme. Ne regardons pas à la surface, n'écoutons pas outre mesure ces rumeurs d'opinion factice qui nous demandent des spectacles et des émotions tels qu'on les va chercher au théâtre : cris d'enfants, appétits de malade, à l'encontre des vrais besoins et des désirs profonds. Allons d'abord à l'intelligence, présentons-lui, comme il doit être présenté, le pain substantiel de la doctrine, et elle nous tiendra bientôt quittes de ces friandises de haut goût qui amusent et ne nourrissent pas.

Qu'on nous pardonne d'y insister. Nous voyons là le secret du succès apostolique. La prédication languit, selon nous, parce qu'elle se préoccupe trop souvent d'émouvoir avant d'avoir enseigné ; parce que, fît-elle étalage d'optimisme, elle se défie trop, par le fait, des ressources de l'intelligence moderne; parce que, s'il est vrai qu'un temps est venu oii 1 on ne supporte plus la saine doctrine, on se prend quelquefois à en tirer une conclusion bien différente de celle de l'Apùtre, n'osant plus enseigner là oii il nous crie d'enseigner plus et mieux que jamais. Nous croyons, quant à nous, que, aujourd'hui comme toujours, rien n'égaie en intérêt la vérité catholique ; nous croyons que l'exposition lumineuse de cette vérité demeure notre première chance de succès^ comme notre premier devoir. Nous oserions dire que nous le savons, et, si nous ne pouvons prétendre à l'autorité d'une longue expérience personnelle, cette conviction est pourtant fondée sur un bon

nombre de faits absolament dénionslratifs. Oui, nous l'avons vu souvent, quel que soit l'auditoire, une pa^e de doctrine précise, quand elle se détache vivement de l'ensemble, saisit et réveille mieux que toutes les considéralions et tous les mouvements imaginables. C'est quelquefois, hélas! l'effet du rayon de soleil parmi les brouillards.

Mais comment prendre Tintelligence et y raviver l'appétit profond du vrai? Après l'exemple des maîtres, après ce que nous avons dit à propos de l'exposition dogmatique, il suffira de quelques détails complémentaires.

Ramenons tout à la notion de popularité, telle que nous l'avons définie et justifiée. Popularité, communication : puissance universelle, partout de mise, toujours identique dans son fond, dans ses procédés généraux, dans son charme; puissance d'aller atteindre au fond de l'homme actuel les éternels ressorts de la nature ; popularité où il faut viser toujours, mais surtout quand on s'efforce d'agir directement sur l'intelligence, car c'est là peut-être qu'on est le plus en péril de manquer le but.

Or, quand il s'agit de toucher à l'inteUigence, popularité dit surtout trois choses : ampleur, simpHcité, originalité véritable.

Voulons-nous être apostoliques, soyons populaires. Voulons-nous êtres populaires, soyons clairs. Voulons-nous être clairs, soyons amples, soyons complets. Ampleur dans le développement, condition de la lumière facile et délicieuse. Pourquoi la pensée de détail est-elle obscure? Le plus souvent, parce qu'elle est inachevée dans l'expression et dans lesprit même de l'orateur, manque d'énergie et de patience à la mener jusqu'au bout d'elle-même. Pourquoi l'ensemble du discours est-il vague et nébuleux? Parce que mille choses y sont touchées en courant, aucune approfondie. Intérêt, lumière, puissance : on gagnerait tout à se défendre contre cette précipitation, contre cette inquiétude fiévreuse passée des habitudes de la vie dans celles de la pensée.

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L'esprit contemporain ne se pose guère, dira-t-on ; il voltige, il effleure, il dévore, satisfait d'entrevoir et demandant toujours du nouveau.

Sans doute, il est commode d'obéir à cet empressement capricieux, de courir, nous allions dire de caracoler brillamment à la surface des choses. Mais le prédicateur a mieux à faire que de flatter la maladie régnante. Son rôle est de travailler à la guérir, et ce rôle n'est. Dieu merci î ni impossible, ni même sérieusement difficile. Qui ennuie? Les longueurs, le délayage, le flux de mots qui disent peu. Mais qui attache et intéresse ? L'ampleur patiente et progressive. C'est la loi de nature, et nos contemporains n'y échappent pas. L'intelligence humaine vous saura toujours gré de la prendre comme par la main, puis delà mener au but, sans la condamner aux haltes fastidieuses ou au piétinement sur place, mais sans lui permettre les bonds et les écarts. Marcher pas à pas mais avancer toujours, voilà son allure naturelle et son besoin véritable. Ce qu'elle veut, c'est que le développement soit large et en même temps plein, progressif, enchérissant toujours sur lui-même.

Or, on ferait aux auditoires modernes une trop sensible injure en les supposant incapables de reprendre sroùt à cette méthode saine et forte, naturelle et humaine par excellence. Trop de faits témoignent encore du contraire. Là même oii la frivolité semble avoir prescrit contre la nature, que l'on essaye d'être ample sans lenteur ni monotonie ! On surprendra peut-être, mais la surprise passera vite, et après viendra la jouissance, parfois même le ravissement. Il est bien vrai, cela suppose chez le prédicateur un fonds solide, une véritable richesse de pensées. Celui-là seul aura l'ampleur sérieuse et attachante, qui est homme de doctrine et de méditation. 3Iais qui oserait s'en plaindre ? N est-ce pas de tout point notre devoir? Et qui pourrait exciper de son insuffisance native? La question de talent est ici hors de place. Assurément tout le monde ne peut pas être ample à la façon de saint Ausrustin ou de Bossuet,

parlons plus juste, au degré où atteignent ces génies; mais qui se pourrait croire incapable de savoir et de réflexion? Enfin serait-on en peine de concilier labondance avec la brièveté nécessaire? En vérité, rien n'est plus simple. Qu'on mette moins de cboses dans chaque discours et Ton trouvera le temps d'approfondir.

Ampleur mais simplicité aussi, et nous prenons cette notion dans toute son étendue, excluant par là tout ce qui peut faire ombre dans l'intelligence, tout ce qui nuit de manière ou d'autre à la clarté prompte et facile. A ce compte, la brièveté s'impose tout d'abord, entendons la brièveté quant à la durée totale du discours. Si nous disions que, sauf quelques auditoires d'élite, celui des conférences par exemple, on ne peut guère demander à la foule une heure d'attention soutenue, nous aurions avec nous saint François de Sales. L'aimable Saint jugeait qu'à prêcher une demi-heure on n'est pas trop court, et nous croirions compléter sa pensée en ajoutant d'une façon générale qu'on est bien long quand on dépasse trois quarts d'heure.

On nous objectera peut-être Bossuet, mais plus encore Bourdaloue. Sur ce point, notre confession est déjà faite et ces illustres exemples ne nous ébranlent pas. Personne du moins ne sera tenté de leur appliquer l'observation qui va suivre. C'est que la longueur outrée, quand elle ne vient pas d'un plan trop vaste, est d'ordinaire la marque d'une véritable faiblesse d'esprit et de caractère. Qu'il s'agisse d'être ample ou bref, ce qu'il y faut, c'est toujours la vigueur, le plein gouvernement de la pensée. Saint François de Sales le disait encore dans sa langue naïvement spirituelle : « C'est le propre d'un cheval puissant et à léchine forte, quand il part promptement et est ferme en son arrêt. Une haridelle qui court la poste ira plusieurs pas après qu'on lui aura tiré la bride. Qui est cause de cela, c'est la faiblesse. Il en est ainsi d'un esprit. Celui qui est fort finit cil il lui plaît, parce qu'il a un grand empire sur ses mouvements et un raisonnement ferme. Un débile parle beau-

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coup et s'évanouit dans ses pensées, étant ennemi de la conclusion *. »

Qui veut prendre et tenir l'intelligence ne sera donc pas « ennemi de la conclusion ; » mais en revanclie, il le sera du désordre. Étant donné la nature de l'esprit, la nécessité que Dieu lui a faite de cheminer lentement parmi les idées pour les assembler et les comparer à coup sur, il va de soi que le discours n'est pas une promenade de fantaisie, mais une marche vers un but. Il y faut un ordre sensible, une visible unité. L'intellig-ence le réclame, et aussi la mémoire de l'auditeur, où nous avons assurément la prétention de laisser quelque chose.

Unité large, il est vrai, ordre qui na pas besoin d'être compassé, moins encore miroitant et factice. L'homelie, dans sa forme primitive et absolue, avait pour guides ou points de repère les parties successives du texte sacre ; le sermon-thèse, nous le savons, a poussé quelquefois jusqu'au luxe les symétries et les élégances méthodiques. On peut en être plus sobre, et nous le souhaitons, mais on n a jamais le droit de marchera l'aventure. Que les développements se tiennent, s'appellent, s'engendrent les uns les autres. Que, sous couleur de verve et d'impétuosité oratoire, on ne contraigne pas l'esprit d'aller par sauts et par bonds. Que dans la plus grande chaleur du discours et dans les morceaux qui s'adressent plus directement à la sensibilité, règne encore un ordre logique, moins sévère, moins appa* rent sans doute, mais réel, enchaînement spontané des objets et des sentiments qu'ils éveillent. Aurait-on peur de ralentir ou de refroidir la pensée? Erreur contre nature et démentie par l'expérience. Non vraiment, on ne satisfait pas une faculté en en molestant une autre, et pour émouvoir le cœur on a mauvaise grâce à déconcerter ou à violenter la raison.

Est-il besoin d'écarter une objection empruntée à l'exemple même du Prédicateur divin ? Oii est l'ordre, où est

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