Fénelon. Second dialogue su7' l'Eloquence
Mais avait-il droit de mesurer purement et simplement les devoirs du prédicateur aux lois universelles de l'esthétique? N'oubliait-il pas quelque peu que l'utilité des âmes est ici la loi suprême? Pour nous, sans nous attardera une discussion peut-être oiseuse, remontons au principe, à la nature même de l'éloquence sacrée : la lumière est là.
La prédica;tion n'est assurément pas un pédantisme, ni même tout à fait un enseignement scolaire. Orientée d'office vers les conclusions morales et pratiques, elle commence par l'esprit pour finir ailleurs. En premier lieu toutefois et dans son essence profonde, elle est et demeure un enseignement, un thème offert à la méditation et qui doit rester dans la mémoire. Et quel orateur serait si modeste, si peu sérieux pour tout dire, que de ne prétendre même pas à laisser quelque chose de précis dans le souvenir de ses auditeurs ?
Voilà qui semble tout d'abord appeler une division, et une division qui n'ait pas honte d'elle-même. « J'approuve fort, écrivait saint François de Sales, qu'au premier point l'on dise rondement, primo^ au second, secundo, et qu'ainsi le peuple se rende compte de l'ordre suivi*. » Ce lui est en effet double gain. Dès l'abord il voit mieux où on le mène, en quoi l'esprit trouve d'ordinaire une facilité de plus, une vraie jouissance. On peut quelquefois lui agréer en le surprenant; mais ce ne peut être la règle ordinaire que de présenter en façon d'énigme les pensées saillantes et la marche même du discours. Dans les sujets de morale appliquée, on aura lieu çà et là de voiler un temps et d'insinuer peu à peu telle proposition impopulaire. Cas d'exception que tout cela, et malgré tout la loi demeure : il y a plaisir pour l'intelligence à bien savoir d'avance où elle va. Mais encore est-ce tout bénéfice pour la mémoire que de pouvoir se reprendre à quelques données précises et logiquement enchaînées. Au temps de l'homélie, l'auditeur de bonne
1. Sane probo ut ad punctum primxini rolunde dicatur primo, ad alterum secundo, atque ita pojjulus ipso ordiaem perspiciat. (Lettre à larchcvèque de Bourges, André Fremyot, Y.)
volonté, qui voulait suivre l'avis de saint Chrysostome et repasser à part lui ce qu'il avait entendu à l'église, avait dans le texte du saint livre ses points de repère tout trouvés. Aujourd'hui, sous le règne, trop exclusif à notre gré, du sermon-thèse, le tidèle qui n'estime pas la prédication un divertissement littéraire sans conséquence, en est réduit à ses souvenirs, et ces souvenirs sont grandement aidés par une division nettement énoncée et plusieurs fois reproduite. Attention plus aisée, souvenir plus durable. Auprès de ce double besoin des âmes, les considérations d'esthétique générale nous semblent peu de chose, l'exemple des orateurs profanes encore moins*.
Il est clair d'ailleurs que les divisions ne seront ni compliquées ni subtiles ; faites pour aider l'esprit, elles auraient mauvaise grâce à le charger ou à Téblouir. Donc, point de ces « énormes partitions » justement censurées par La Bruyère ; point de ces lentes et lourdes entrées en matière, oii rexojde fait l'efTet d'une pièce rapportée et mise là pour la montre, tandis que le sujet se dégage et s'établit avec peine à travers une longue proposition capable de représenter à elle seule un premier point de juste étendue. Vieil usage, encore sensible dans les premiers sermons de Bossuet, mais dont lui-même devait s'affranchir, au moins en partie. L'esprit est impatient d'être au fait, et mieux vaut cent fois le mettre vivement et prestement en face de l'objet qu'on lui propose. Si l'on nous permet cette comparaison un peu profane, un bon sermon est comme un bon drame ; de l'un et de l'autre il faut dire :
Le sujet n'est jamais assez vile expliqué. Ainsi la proposition et la division — deux choses qui
1. Il est étrange, par exemple, d entendre Gisbert alléguer Cicéroii et Démosthcne. L'avocat, l'orateur politique, ne sauraient offrir à la prédication un modèle complet et décisif en tous les points. On reconnaît là ce classicisme légèrement superstitieux dont les meilleurs esprits du grand siècle avaient peine à se défendre. Ne les suivons pas en cela, mais n'allons pas nous jeter à l'autre extrême.
L ALDITEIR
n'en font qu'une — auront hâte do se produire. Pour une raison analogue, elles ne seront pas maniérées, curieuses, retournées outre mesure, avec un cliquetis d'assonances qui leur donnerait Tair d'un jeu d'esprit. Avouons que notre grand Bourdaloue n'est pas en cela toujours imitable, bien que nombre de ses divisions soient des chefs-d'œuvre de logique élégante et simple. Mais qui n'abonde jamais un peu dans le sens de ses qualités ? Le mieux est de partager le sujet avec une précision rapide, mais, avant tout, sans formules convenues, sans uniformité routinière. Où est, par exemple, la « nécessité indispensable et géométrique )) d'offrir toujours à l'auditeur u trois sujets admirables de ses attentions ? » Pourquoi trois points et non pas deux ou même quatre ? Serait-ce en vertu de l'axiome: 0)nne trinitm perfectum ?
Il y a plus, bien que tenant pour les divisions manifestes, nous admettons volontiers que la loi souffre dispense. Une courte exhortation morale ne peut-elle marcher sans cet appai-eil? La division est de mise là oii elle commence d'être utile, dès qu'apparaît l'enseignement proprement dit, mais surtout dès qu'il se prolonge. Point de cadre a priori, point de moule obligé. La règle, à la fois invariable et souple, est dans la nature du sujet déterminant pour sa grande parties exigences actuelles de l'auditeur. Qui mesure tout là-dessus fait tout à propos ; il est clair, simple, populaire, il saisit l'intelligence et la satisfait.
Pour la dominer pleinement, il ne lui manquera plus que de joindre à l'ampleur, à la smiplicité brève, ordonnée, lumineuse, cette qualité souveraine qui s'appelle l'originalité de bon aloi. Mais qu'il est facile de prendre le change! Soit erreur de jugement, soit prétention masquant la faiblesse, plus d'un s'est fait bizarre, excentrique, par trop d'envie de paraître original. Plus d'un a mis l'originalité à penser autrement que tout le monde, alors qu'elle gît au contraire à penser plus profondément ce que tout le monde pense, à dégager avec une netteté puissante ce que tout le monde a plus ou moins vaguement dans l'esprit.
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Mais n'est-ce poini, là le talent même, et Torateur est-il bien avancé quand il s'entend dire en d'autres termes : Soyez un homme de talent?
Oui sans doute, Toriginalité bien entendue fait le talent et quelquefois le génie. Mais elle a ses degrés, et, à bien l'entendre, l'esprit le plus modeste se rend capable d'y arriver pour sa part. S'il est ordinaire, est-il obligé d'être commun? Donnez-lui la claire notion de l'originalité véritable, et il dénouera, il étendra ses aptitudes, il se trouvera des puissances qu'il n'eût jamais soupçonnées. Qu'y faut-il donc après tout? Le travail de la réflexion poussé vigoureusement d'après une direction exacte. Le moyen est sûr, et il n'y en a pas d'autres pour qui veut élever sa parole, si simple soit-elle, au-dessus delà vulgarité, du terre-à-terre ; c'est — qu'on souffre le mot — à prendre ouàlaisser. Je suis commun, froid, pâle, impuissant, pour tout dire, si je suis superficiel; etje reste superficieltant queje neme résous pas à la réflexion courageuse, au saint labeur de la méditation. Mais encore où l'appliquer? A l'objet et à l'auditoire tout ensemble. Enrichissons-nous de doctrine, pénétrons plus avant la matière de notre prédication actuelle, et les pensées vont jaillir. Ne composons jamais sans nous mettre en face de l'auditeur et nous tranformer en lui. Entrons dans son intelligence, évoquons ses idées courantes, les habitudes de sa vie, les spectacles familiers qui l'entourent. Allons chercher là ce trésor de moyens termes, d'analogies, d'allusions, dontnous composerons nos développements et notre style. Voilà comment on se fait original et voilà qui est possible à tous, au curé d'Ars comme à Bossuet.
Action sur l'imagination, la sensibilité, la volonté. — Respect pour l'équilibre naturel des puissances de l'âme. — A cela près, que le prédicateur ait de l'imagination, qu'il soit poète. — Qu'il ait de la sensibilité et la montre. — Sensibilité dans le mouvement oratoire et dans la continuité du discours. — L'onction, ce qu'elle est, ce