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qu'elle n'est pas. — Action sur la volonté.^ triomphe de la parole. — Il y faut un patient effort.
Toutefois la victoire de Dieu ne se termine pas dans Tintelligence; la volonté est la position décisive que notre parole doit assaillir et emporter, mais en traversant l'imaffination etla sensibilité, comme des intermédiaires communément indispensables. Convaincre et déterminer, faire voir et faire vouloir, tels sont les deux points extrêmes de la stratégie apostolique et déjà de toute éloquence vraiment et sérieusement populaire. D'ailleurs, la nature de l'homme étant donnée, il est nécessaire de peindre pour achever la conviction et d'émouvoir pour obtenir la résolution finale. Couleur et chaleur, image et sentiment, action directe sur l'imasination et le cœur : moyens de haute importance, condition normale du triomphe, mais qui ne sont pas le triomphe même et qu'il importe de maintenir à leur rang de conditions et de moyens. Dieu garde le prédicateur de s'y tromper, de mettre là le but et le capital de l'éloquence, d'amuser l'imagination, d'amollir la sensibilité ou de la violenter en la remuant outre mesure! Engagé dans cette route, il pourrait rencontrer l'effet, la popularité fausse, la vogue de quelques jours, ou de quelques années; il n'y trouverait ni les beautés vraies et profondes, ni le succès durable, ni surtout la puissance du bien.
Il est une hypothèse douloureuse, qu'il faudra sans doute écarter finalement comme une chimère, mais qu'il est bon d'évoquer un instant, parce qu'elle porte en soi l'indication d'un grave péril et marque la dernière limite d'une tendance OLi le zèle même peut nous entraîner.
X'entamons pas ici le procès de notre littérature; avouons-en les mérites, ce sera de grand cœur. Mais ne nous dissimulons pas non plus le mal qu'elle a fait à ]'àme contemporaine. Romantisme, fantaisisme, réalisme, naturalisme, tous ces noms des lettres émancipées couvrent une seule et même chose : au fond et comme dernier terme, une insurrection radicale des sens contre l'esprit; mais
tout d'abord et pour en venir là, une rupture dans la hiérarchie naturelle de l'âme, une prédominance malsaine des facultés inférieures contre la raison et la volonté. A force de tableaux criards, de mollesse sentimentale ou d'émotions violentes, on a exalté l'imagination et le cœur de la génération actuelle ; mais on les usait par là môme et on leur ôtait le goût du raisonnable et du contenu. N'est-il pas vrai que, devant certains auditoires, si la parole du prêtre veut rester grave, digne, mesurée, elle peut craindre d'être réputée incolore, froide, insipide peut-être? Et si, dominée par cette crainte, elle veut se mettre à l'unisson d'un certain goût moderne, où ira-t-elle ?
Imaginons qu'appliquant à faux le désir louable d être de son temps et de parler aux contemporains leur langage, un prédicateur se fasse quelque peu romantique, réaliste, naturaliste d'allure et de style, c'est-à-dire qu'il exagère d'une façon habituelle et notable la part de l'imagination et du sentiment. Le voilà, lui, cet homme de Dieu, étrangement exposé à déchoir de son rôle, à envenimer une des plaies qu'il a mission de guérir. L'Église, qu'il représente, a-t-elle prétendu en faire un amuseur de limagination publique? L'a-t-elle envoyé pour troubler la santé des âmes, pour travailler à les afiaiblir, à les démoraliser? Travail inconscient, la chose est trop manifeste, et la supposition contraire ne saurait entrer même un instant dans la pensée. Travail indirect et lointain, nous le voulons encore; mais quel homme de bon sens en pourrait nier la réalité ?
Dieu merci ! le bon sens n'est pas janséniste, il ne transformera jamais en attentat contre la morale un écart d'imagination ou même un pur excès de sensibilité. Mais il affirme, preuves en mains, que 1 excès habituel, que la vie habituelle de rêve etde sentiment, est un premier désordre, un régime énervant qui prédispose les âmes aux faiblesses morales proprement dites, au sensualisme par-dessus tout, et il conclut de plein droit que développer ou entretenir cette vie en elles, c'est travailler à les démoraliser. Voilà,
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pour une grande part, l'œuvre des lettres modernes, on n'exagère pas de dire, voilà leur crime. Et maintenant supposons que, par exubérance native, par aberration littéraire, par entraînement de mode, par un faible secret pour la popularité facile et bruyante, un prédicateur se laisse engager dans cette voie. Est-ce detout point impossible? Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, la chose arrivait jamais, quelle responsabilité pour ce prêtre, sacré de Dieu médecin des âmes et devenu, si peu qu'on le suppose, complice de leurs empoisonneurs! L'imagination et la sensibilité contemporaines s'offrent bien souvent à nous dans un état d'exaltation contre nature. Et comment toucher sans précaution ces facultés délicates et maladives? C'est bien ici qu'il faut entendre avec une ferme exactitude le devoir de se faire tout à tous, la nécessité dcs'accommoderàl'auditoire. Donnons satisfaction à ses exigences légitimes, condescendons à ses faiblesses innocentes; mais point de connivence, encore moins de coopération positive, à d'autres faiblesses qui ne vont point sans faute ou sans danger. Aussi bien qui oserait soutenir que. pour se faire coloré, chaleureux, et par là même populaire, il puisse être nécessaire ou même utile de violenter la nature de Ihomme et celle des choses, de sortir de la mesure et de prendre congé du bon sens?
Or nous ne mettons pas d'autres barrières aux élans des puissances mitoyennes de l'àme. Restez homme, c'est-àdire raisonnable, usant de l'image pour achever la pensée et du sentiment pour déterminer la volonté souveraine. Restez homme de Dieu, restez prêtre, honorant trop la foule pour l'amuser, et ne cherchant à lui plaire que pour la gagner à Jésus-Christ. A cela près, ayez l'imagination vive, splendide, enchantée, l'imagination de Bossuet, de Chrysostome ou d'Isaïe, Ayez la sensibilité mobile, ardente, expansive, l'âme souple et tressaillante de Lacordaire, d'Augustin ou de Paul. Saisissez-nous par la peinture, emportez-nous dans un mouvement irrésistible : rien de mieux.
Et pour ce qui est de l'imagination, qui ne la voitnéces-
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saire ? Je dois parler à celle de l'auditeur, et comment, sinon en déployant le mienne? Il me la faut donc prompte, brillante mais précise, capable de jeter çà et là quelques tableaux qui reposent Fintelligence, mais sans cesser de l'instruire, capable de voir nettement et de faire voir de même la nature, i'bomme, la vie, les faits bibliques, l'Homme-Dieu; capable surtout de colorer le détail continu de la pensée, de donner aux abstractions un vêtement diaphane, ou mieux, de les incorporer dans des analogies sensibles, qui les font agréer de l'esprit en les peignant presque aux yeux. Sans tout cela, je puis être un docteur, un théologien ; mais un orateur et un prédicateur jamais.
Et pourquoi ne serais-je pas poète? Disons mieux, qui peut me dispenser de l'être ? Éloquence et poésie se touchent de près, elles se compénètrent plutôt. Mais où chercher ma poésie, l'aliment de mon imagination ? Dans la nature observée, dans le spectacle bien entendu de la vie, dans mon propre cœur étudié aux lumières de l'expérience et de la foi. Mais encore, à qui demander l'exemple qui féconde et qui inspire, l'influence contagieuse qui éveille l'imagination native et dégage le poète que je porte en moi comme tout homme? A la Bible, aux Prophètes, àBossuet, beaucoup plus qu'à Chateaubriand ou à Lamartine. Cherchons la couleur et la beauté dans la région des réalités sensibles, signifiantes, expressives de la vie morale, puissante et pure, non dans les vagues espaces du rêve, oii l'on récolte surtout des sensations. Faisons-nous poète de cette manière et à cette école. Encore ne le serai-je qu'après avoir été théologien et pour devenir apôtre. Que ma poésie fleurisse de la doctrine et fructifie en résolutions chrétiennes. Que l'imagination m^aide à fixer le vrai dans les inteUigences, à préparer le règne du bien dans les volontés ^
1. On peut se demander par occasion s'il convient de citer les poètes, et dans quelle mesure. Saint Paul a bien rappelé devant l'Aréopage un hémistiche d'Aratus. Que la parole de Dieu fasse le
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Or, la sensibilité mise en jeu, l'émotion profonde et saine fera plus encore pour ce résultat, pour ce dernier triomphe de la parole sacerdotale. Professeur de doctrine sacrée, mais avant tout et finalement apôtre, j'enseigne pour aboutir à entraîner les hommes dans la voie pratique du salut, et, leur nature étant ce qu'elle est, je risque trop d'échouer devant leur volonté, si je n'ai pas su toucher leurs cœurs. Mais ici encore je n'y sais qu'une méthode, c'est d'avoir moi-même un cœur plein de vie et de flamme, une sensibilité prompte, puissante etréo:lée dans l'intérêt même de sapuissance. 11 me faut un cœur d'homme, un cœur de prêtre, le cœur même de l'homme parfait et du prêtre souverain, Jésus-Christ. Là gît le dernier secret de la communication, de la popularité, de l'action sur les âmes. On ne les mène pas à coup sur et constamment sans les émouvoir, etl'émotion ne se détermine pas par raison démonstrative, ni ne s'impose par injonction, ni ne s'obtient par prière ; elle court d'une âme à l'autre, de mon âme à celle de l'auditeur, par une contagion quelquefois mystérieuse, mais
même honneur à d autres poètes, anciens ou modernes, pourquoi non? Mais il va sans dire qu elle usera d eux sobrement et dignement, dans une intention bien supérieure à l'agrément littéraire. Elle les produira comme par surcroît, et les maintiendra au seul rang où ils puissent prétendre, non ^las maîtres mais témoins, témoins parfois inconscients et révoltés contre leur propre témoignage. Il n'est pas d'ailleurs inutile de faire sentir que ce témoignage, fût-il voulu et sincère, leur est glorieux à eux-mêmes beaucoup plus qu à la vérité. — Parmi les poètes contemporains, plusieurs ont exprimé d'une façon quelquefois poignante ou le regret de la foi volontairement perdue ou l'obstination désespérée de l'orgueil qui la rejette, et l'apologétique ne pouvait manquer d en faire son profit (Voir Mgr Baunard. le Doute et ses victimes). Quelles ressources pour le conférencier habile, dans ces aveux, dans ces cris de douleur, de désespoir, de colère ! Quel parti à tirer, par exemple, de 1 Espoir en Dieu de Musset, voire même de telle page blasphématoire de Madame Ackermann! [Poésies philosophiques.) — Mais, nous venons de le faire entendre, c'est œuvre de conférencier plutôt que de sermonnaire. On conçoit que des documents de cette nature soient amplement cités et commentés devant une assemblée d élite ; on le conçoit moins dans la prédication ordinaire et devant un auditoire mêlé.
réelle et passée en axiome oratoire. J'ai besoin d'émouvoir, et je n'émeus point sans paraître ému, et je ne le parais point longtemps sans l'être.
Cette sensibilité, qui doit être en nous toujours vivante et jeune, a-t-elle dans le discours une place marquée pour se produire? Oui et non, selon qu'on voudra bien l'entendre.
Il va de soi qu'elle se déploie avec plus de liberté dans certains passages, dans le mouvement oratoire, qu'elle anime, qu'elle crée plutôt. Qu'est-ce en effet que le mouvement oratoire, et quels éléments le constituent? Il n'y suffît point assurément d'enfler la voix, de précipiter la diction et le geste. Il y faut l'expansion, Fexplosion quelque peu prolongée d'un sentiment vif de l'âme. Le mouvement n'est pas autre chose; c'est l'assaut directement livré par la sensibilité de l'orateur à la sensibilité de l'auditoire. Le mouvement ! préoccupation souvent excessive ou inhabile des débutants ou des curieux d'effet. Où le mettre ? Non point certes partout, ce qui reviendrait pratiquement à le détruire. Non pas môme à poste fixe, à la conclusion de chaque point par exemple, comme le fortissimo de rigueur qui termine une symphonie. Pas de convenu, pas de routine. Laissons-le naître du sujet, grandir lentement et s'amonceler comme l'orage, puis éclater à son heure, suivant le cours des choses et la marche naturelle de la passion. Sachons le prolonger pour en assurer la force, et l'arrêter à temps pour ne point fatiguer ni violenter l'auditeur. Sachons surtout le préparer avec une lenteur patiente. Le mouvement n'est jamais plus victorieux que lorsqu'il arrive à pas invisibles, que lorsqu'il soulève l'âme et l'emporte sans qu'elle puisse marquer le moment oii on a commencé de la saisir.
A dire vrai, ce que nous appelons mouvement n'est que le passage oii il se fait plus impétueux et plus manifeste. Dans un sens bien réel, le mouvement est partout. Le discours ne se précipite que par moments, mais il faut d'ailleurs qu'il marche sans cesse. La sensibilité oratoire a ses
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élans passagers, ses poussées magnifiques et nécessairement courtes; mais si elle se tient le plus souvent dans un calme relatif, il ne lui est jamais permis de s'endormir tout à fait. C'est que, dans l'auditeur, le cœur veut agir, il veut être satisfait comme tout le reste, et il le veut constamment. Nous avons admiré chez les maîtres cette chaleur sourde et continue, courant dans les veines du discours et préparant avec une puissance irrésistihle les grandes éruptions qui embrasent tout. Voilà bien en effet la meilleure garantie de l'efiicacité des mouvements, et capable quelquefois de les suppléer eux-mêmes. Donnez-nous un discours pénétré, sans plus, de cette émotion courante mais mesurée, de ce pathétique incessant mais indirect. Il agira bien plus sûrement que ne pourraient faire des éclats de véhémence abrupte. Observons d'ailleurs que tout sujet s'y prête, si abstrait soit-il. Dans Texposition la plus sévère, l'âme de Torateur trouve bien à se faire jour; elle y met, à défaut d'autres, la sainte passion du vrai, la ferveur, la charité, le zèle. Si elle n'a point échauffé le style, elle transparaît au moins dans le débit, car c'est elle qu'il exprime et non les objets énoncés par la parole. Principe capital en fait d'action oratoire, et suffisant à lever l'objection qui pourrait naître de l'aridité de la matière.
La langue sacrée a fait un nom spécial à cette ferveur continue qui doit animer la parole du prêtre, style et débit. C'est Yonction, métaphore juste et noble, tout d'abord appliquée à la grâce, à l'Esprit-Saint lui-même, et dont il faut maintenir la vraie valeur. L'huile est douce, mais en assouplissant, elle fortifie. La grâce est suave, mais elle pousse aux actes virils. Tout de même. Fonction de la parole sacerdotale est à la fois douceur et force ; elle garde jusque dans la véhémence un fond de suavité engageante ; mais, par contre, elle ne s'embaume de suavité que pour aviver les énergies de l'âme ; elle a en égale horreur la dureté et la mollesse, car elle est, au fond, la charité même, rien de plus. Et voilà bien l'accent propre de la chaire ; il est ferme, mais d'une fermeté pleine d'amour; il est
tendre, d'une tendresse parfois infinie, mais toujours pure et vigoureuse, tendresse de la vraie mère qui caresse son enfant pour l'élever, qui ne le flatte pas pour en jouir.
L'onction reprouve, elle exclut l'âpreté, l'amertume, la violence, le fracas, toutes ces contrefaçons de la force qui sont en réalité de grandes faiblesses, faiblesse à gouverner le tempérament, faiblesse à dominer l'amour-propre et l'irritation de l'impuissance trop bien sentie.
Mais l'onction véritable répugne bien plus encore à ce qui la contreferait elle-même. Elle n"a rien de commun avec la mollesse fade, avec la sensibilité prétentieuse, tranchons le mot, avec la sensiblerie^ partout misérable et rebutante, mais vraiment écœurante chez celui qui parle au nom de Dieu. Hélas ! la tentation n'est pas impossible. L'attendrissement est assez à la mode ; à la suite du pauvre grand poète Lamartine, bon nombre d'hommes ont adopté cette pose ; ils ont fait gloire d'être sensibles et j usqu'à l'ex ces, gloire d'être, dirons-nous, femmes? non, mais efféminés, ce qui est bien pire. Aberration pitoyable de la vanité qui se soufflette elle-même en rêvant de se faire honneur. Dieu en préserve du moins ses prêtres ! Dieu tienne à jamais éloignés de la chaire sainte cette afféterie rebutante, ce genre éploré, ce parti pris d'émotion à tout propos, qui ferait du discours un gémissement sans fin, et mettrait des larmes jusque dans le signe delà croix ! Ridicule amer, et ici bien plus périlleux qu'ailleurs. Le prêtre est homme partout, mais, en chaire, il est Jésus-Christ même, et il doit honorer le type divin qu'il représente. Or Jésus-Christ Notre-Seigneur fut doux comme l'agneau, tendre jusqu'aux larmes, aimant jusqu'à lalimite du possible, in finem; mais, en dépit des travestissements quelquefois blasphématoires que lui inflige la fantaisie moderne, le Maître n'a jamais été mielleux, doucereux ni mou; Voilà qui nous ôterait le droit de l'être, quand même le bon sens et la dignité n'y suffiraient pas. Et qu'y pourrions-nous perdre? Quelques applaudissements équivoques peut-être et largement compensés par le dégoût des gens sérieux. En tout cas, ce
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n'est point en amollissant la sensibilité de l'auditeur qu'on arrive à déterminer sa volonté, en quoi réside pourtant le vrai triomphe de l'éloquence, le seul enviable, même pour l'orateur profane, pour nous à plus forte raison.
Car nous l'avons dit et c'est le moment d'y revenir avec une insistance décisive. Pourquoi prêcher"? Oii va la parole du prêtre ? Où doit aboutir en dernier lieu tout son efTort et jusqu'à son enseignement le plus sévère ? A produire une impression, un eti'et quelconque? Non. — A remuer les nerfs? Non. — A soulever l'enthousiasme ? Non. — A toucher, à émouvoir, à tirer des larmes? Non, pas même. On peut se convertir sans pleurer ; bien plus aisément peut-on pleurer sans se convertir. Quand saint Augustin, parlant contre certains jeux barbares, s'inquiétait d'abord d'être applaudi, puis bientôt se rassurait en voyant couler des larmes, c'est qu'il y trouvait la promesse d'une résolution prochaine ; autrement sa confiance eût été prématurée.
Toucher, émouvoir, faire pleurer, tout cela est d'ordinaire le moyen le plus approchant du but, le préliminaire immédiat de la victoire, ce n'est ni la victoire ni le but luimême. Le but est de faire vouloir pour faire agir. Principe incontestable à (jui met la v^ertu, la conversion, où elles sont en effet, non dans le sentiment, mais dans la détermination qui pousse droit aux actes. Principe fécond et pratique, où se mesure tout l'emploi des ressources oratoires, et notamment tout l'usage à faire de la sensibilité. Principe large ou plutôt vaste : on ne l'applique pas sans beaucoup d'attention et de tact ; il y faut la souplesse et l'énergie. Du moins, tant qu'on y reste fidèle, on se tient dans le vrai de la nature comme du ministère. Que si, manque de talent supérieur, on n'arrive pas à servir les âmes autant qu'on le voudrait, on est d'ailleurs assuré de ne pas leur nuire, malheur inévitable pour l'orateur dont tout l'effort n'irait qu'à remuer la sensibilité.
Faire vouloir est le dernier terme, le fruit pratique de la prédication envisagée dans son ensemble, comme aussi de
l'œuvre totale de chaque orateur. Pouvons-nous l'exiger, l'attendre de tout sermon pris à part? Question déjà posée en d'autres termes, à propos des conclusions morales, etdéjà équivalemment résolue. Non, la conversion, la pénitence immédiate, la correction efficace de tel ou tel défaut, ne peuvent se trouver au bout de chaque discours. Du moins faut-il qu'après chaque discours, la volonté ait fait un pas du côté de Dieu, ne fût-ce que par le désir de le mieux connaître, ou par l'acte de foi, qui n'est pas acte de la seule intelligence. Voilà comment le discours chrétien n'est jamais une leçon pure ; dans ce sens et dans ces limites, rien ne le dispense de faire vouloir.
Et le moyen? Pour le dire, il faudrait résumer ici toute la haute et saine rhétorique. Après tout, dans ces études, dans ce chapitre en particulier, que faisons-nous autre chose?
Voulez-vous agir sur la volonté? Le premier point est de saisir l'intelligence. Les velléités peuvent naître d'une impression ; les résolutions profondes et vigoureuses ne sortent jamais que d'une conviction au moins égale. Donc, pour me résoudre, attachez- vous d'abord à me convaincre, à mettre toute ma raison du parti de Dieu contre ma volonté perverse ou molle. Cela fait, ou mieux, en faisant cela, ne cessez de parler à mon imagination, de me rendre la vérité sensible et frappante. Par l'expansion mesurée mais continue de votre cœur, commencez, dès le premier instant, à solliciter le mien ; préparez ainsi les grands efforts que vous tenterez contre lui dans la suite et une fois l'heure venue. Ne craignez pas ce lent travail des approches, ce patient effort d'exposition colorée et chaleureuse. Erreur, que la préoccupation empressée du mouvement. Erreur contre nature, que d'estimer l'enseignement chose froide en elle-même et de l'abréger au bénéfice prétendu de l'émotion. Quel capitaine lança jamais ses troupes à l'assaut de murailles intactes? Quel orateur, s'il connaît l'âme, se jettera tout d'abord sur la volonté des écoutants comme pour l'emporter de haute lutte ? Là est le faible de
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nos impatiences modernes, de nos habitudes précipitées et fiévreuses. En brusquant Fémotion, nous la rendons vaine ; l'àme plie sous le torrent qui passe, mais elle se relève bien vite, et nous n'avons rien gagné que de l'étourdir un moment. Loin de nuire aux sentiments, la conviction est seule capable de les faire sérieux et durables. Loin de tarir les larmes, le profond ébranlement de l'esprit suffît quelquefois à en ouvrir la source ; en tout cas, il les garantit de l'illusion : larmes de l'âme et non point des nerfs, larmes qui comptent dans la vie, parce qu'il en sort autre chose que le plaisir demi-sensuel d'être ou de se croire ému.
Suivez celte marche tracée par la nature même : éclairezmoi, convainquez-moi, pénétrez-moi d'une chaleur constante et progressive, ébranlez-moi jusqu'au fond, avant d'essayer les grandes impulsions et de frapper les grands coups. A ce compte, vous aurez fait tout ce que peut la parole humaine. Je résisterai peut-être, car, il faut bien s'en souvenir, la parole est ici de toute impuissance. Vouloir au sens de Dieu et à l'encontre du mal : œuvre surhumaine, 011 l'éloquence n'est qu'un instrument de tout point inhabile. Et cependant c'est l'instrument que la Providence a daigné choisir. Il vous faut en user comme si vous n'attendiez rien que de lui-même, et nous en avons rappelé l'usage seul légitime et seul naturel.
De 1 action à exercer sur lame contemporaine. Quelques détails. — De la réconciliation du monde moderne avec le christianisme. — État ou péril de l'intelligence contemporaine, — de l'imagination, — de la sensibilité, — du caractère. — Quelles ressources nous restent. — Diverses catégories : l'incrédule ; — le croyant, ses mérites et ses difficultés; les personnes pieuses. — Enseigner la doctrine et pousser au surnaturel pratique.
En tout ce qui précède, on a retrouvé surtout l'art de toucher les éternels ressorts de l'âme. Rien de cela qui ne s'applique à l'homme de ce temps, puisqu'il est homme;
et déplus, on aura noté au passage bien des traits qui ne concernent que lui. Essayons pourtant de les compléter. Étudions quelques-unes des difficultés ou des conditions particulières de l'action à exercer par notre parole sur ceux dont nous répondrons à Dieu.
N'y aurail-il point dès l'abord quelque profit à écarter une formule assez tristement célèbre? On a prêté de temps à autre à tel prédicateur en évidence le dessein d'opérer la réconciliation entre le christianisme et le monde moderne. Programme étrange, inacceptable, dans ces termes du moins. Avec une prétention qui ferait sourire, celle d'entendre les besoins du temps mieux que personne, mieux que l'Église peut-être, n'impliqueraient-ils pas en outre pour la vérité divine, je ne sais quelle compromission humiliante? Ne la montreraient-ils pas traitantde puissance à puissance avec l'homme et ses pensées d'un jour? Un chrétien illustre et qui aimait son temps, Montalembert, a dit dans son plus beau discours : « L'Église réconcilie, elle ne se réconcilie pas*. » C'est précisément qu'elle représente la vérité immuable, inflexible.
Mais d'ailleurs, combien d'équivoques dans la formule que nous rejetons en passant ! Que veut dire cette réconciliation prétendue ? La conversion du monde moderne, son retour au christianisme? A la bonne heure. — Un traité, une manière de concordat fondé sur des concessions réciproques? Voilà qui révolte le bon sens et la foi.
Et puis, qu'est-ce quele monde moderne? Lesâmescontemporaines? A merveille! et puissions-nous les rendre toutes à Jésus-Christ ! Encore ne les lui rendrons-nous que par une série de conquêtes individuelles, et non par une sorte d'entraînement général, comme une assemblée dont on enlève le vote. Mais si le monde moderne signifie l'esprit moderne, prenons garde. Nombre de gens s'efforcent de prouver — et ils ont pour eux quelques vraisemblances
1. Montalembert. Discours sur les conditions du retour do Pie IX à Rome (Assemblée législative, 19 octobre 1849).
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— que le fond, que le capital de l'esprit moderne, c'est bien moins la prédilection pour une forme politique, la démocratie par exemple, que le naturalisme, l'adoration de l'homme, en un mot, lantichristianisme radical. Avant de rêver une conciliation, au moins faudrait-il écarter cette hypothèse. On ne réconcilie pas la maladie avec la santé, la mort avec la vie.
Arrière donc les formules équivoques ; parlons français et chrétien. Nous aimons les âmes contemporaines, jusqu'à leur sacrifier tout, hormis la vérité, seule capable de les sauver en nous sauvant nous-mêmes. Nous prêchons et nous vivons pour les garder ou les rendre, en les changeant s'il le faut, à Jésus-Christ qui ne change pas.
Et dans quelles dispositions les trouvons-nous à cet égard? A quelles résistances peut se heurter notre zèle, mais aussi quelles ressources lui sont offertes et comment les mettre en œuvre? Ni complaisance ni pessimisme : voyons les choses au vrai, s'il plaît à Dieu.
Voici d'abord l'homme moderne, le Français moderne, pris dans la moyenne des classes lettrées ou demi-lettrées. Quel est-il, ou du moins quel est-il menacé d'être? Dans quelle atmosphère intellectuelle et morale est-il plongé? Ainsi posée la question appelle une réponse qui pourra convenir au grand nombre sans faire injure à personne.
Or cette réponse a un côté triste, mais qui s'impose, et qui n'est pas, après tout, pour décourager.
Où en est l'intelligence contemporaine quant aux questions suprêmes, aux vérités directrices de la vie? Là se rencontrent bien des traits affligeants. C'est d'abord le manque de savoir. On sait un peu de tout, rien ou presque rien du capital; parfois même on a d'admirables connaissances ; mais on ignore ou Ton relègue formellement hors de la science l'objet souverain de la connaissance humaine *.
1. Lamoricière écrivait au P. Gratry : «J ai fait mes humanités, y compris ce qu ou nomme la philosophie. J'ai passé deux aus à l'Ecole
C'est le manque de principes, de logique aussi. La discussion est souveraine, mais qui sait discuter ? On a sécularisé la philosophie, elle en est morte et cela devait être ; on a dédaigné le syllogisme, et l'on s'est rendu à peu près incapable du raisonnement.
C'est encore le manque de ressort intellectuel, d'ardeur pour la vérité, souvent même de foi en son existence. Qiiid est Veritas? Scepticisme, hégélianisme d'instinct chez des gens à qui le nom de Hegel est peut-être inconnu ; goût des opinions flottantes et de l'a peu près en toutes choses, frayeur étrange de l'absolu, du tranché, du catégorique : fruits nécessaires du pêle-mêle des doctrines et de cette licence de tout dire que nous appelons naïvement liberté dépenser.
C'est encore le manque d'indépendance intellectuelle, la servitude humiliante devant l'opinion. L'opinion maîtresse irresponsable, impersonnelle, dont le joug s'impose à proportion qu'on rejette le seul maître qui est Jésus- Christ.
A toutes ces faiblesses de l'esprit contemporain ajoutons
polytechnique; j'y ai travaillé en conscience à l'étude des sciences exactes et quelque peu à celle de leur philosophie. Quant à la théologie, je n'en sais pas un mot. Il y a trente-quatre ans, combien peu, hors des séminaires, savaient autre chose que le nom de cette science !» — Il disait encore à un religieux : « Nous périssons par la médiocrité. Il n'y a plus de base, il ji'y a plus d'études ni philosophiques ni théologiques. Les savants du dix-septième siècle étaient des géants, parcequ'ils étaient philosophes et théologiens; les savants du jour ne sont que des pygraces. Ils ont de la science en l'air. Ils sont mathématiciens, physiciens, chimistes, avocats, médecins, historiens, publicistes, mais ils ne sont pas de grands savants. Ils n'ont pas la science comparée, la science centrale. » — Il ajoutait, parlant de lui-même : « J'ai étudié toutes les sciences, excepté la première. J'ai manœuvré à l'arrière-garde, et j ai oublié 1 avant-garde. J'ai examiné les effets, et j'ai oublié la cause. Aussi je travaille de toute l'énergie dont je suis capable à remettre de l'ordre en moi et dans mes études, et je reconquiers la vérité peu à peu, comme j'ai conquis autrefois une position militaire, do haute lutte. » (Cité par Mgr Baunard, la Foi et ses victoires, li'c série.)
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le trait qui les achève, une immense infatuation de la science. La science est, pour le grand nombre, le nom nouveau de l'éternelle idole d'orgueil qui s'appela jadis la gnose et plus tard la philosophie. N'est-ce pas d'ailleurs un dogme chez les affranchis du dogme, qu'elle est l'irréconciliable ennemie, lantillièse radicale de la foi? Chose lamentable, piège que le sens chrétien n'hésite point à nommer infernal. Occupée, nourrie par d'admirables découvertes, la curiosité de l'esprit se distrait et se dégoûte des vérités essentielles. On a de merveilleuses parties de la science, et l'on s'en contente, jusqu'à perdre l'idée même de la science une et complète, ou à la rejeter comme une chimère. En même temps, à l'exemple des doctes et sur leur parole, les ignorants mêmes, les simples, — simples d'esprit mais non plus de cœur, — prennentleur partde l'infatuation commune. Combien adorent l'idole, sans avoir jamais touchéle seuil de son temple! Combiend'ouvrierssans letlrestiennentaujourd'hui pour certain que la science a tué le christianisme ! On peut bien dire d'elle, comme Bossuet de la liberté, que la loule suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Trop souvent la science pure n'est quenflure pour l'esprit, la science appliquée n'est qu'aliment pour le sensualisme. Et qu'on ne nous accuse pas plus de la maudire que de la méconnaître, soit dans ses applications, soit en elle-mênîe. Comme toutes les grandes choses du temps actuel, nous voudrions seulement qu'elle se laissât baptiser ; nous voudrions donner à celte séduction magnifique un puissant contre-poids de philosophie rationnelle et de foi chrétienne. C'est précisément notre tâche, à nous prédicateurs, et, pour nous mettre en état de la remplir, force nous est bien de sonder la plaie qu'a faite à l'intelligence des hommes du jour cette science émancipée de Dieu.
Nous avons déjà reconnu les maladies courantes de l'imagination et de la sensibilité : alternatives d'exaltation et d'atonie, besoin factice de l'excessif, du violent, de l'énorme, dégoût des impressions saines et mesurées. Et les volontés, où en sont-elles ? Comment fermer l'oreille à
ce cri unanime qui dénonce l'abaissement des caractères? Est-ce que tout n'y conspire point d'ailleurs, et la débilitation des tempéraments, et la mollesse de l'éducation première, et les habitudes de la vie moderne toute orientée à la jouissance matérielle? Mais surtout comment les volontés seraient-elles plus vigoureuses que les intelligences ne sont bien assises? Le scepticisme moral fleurit du scepticisme doctrinal et s'érige avec lui en principe. Qui prend frayeur de l'absolu, qui abdique devant l'opinion Tindépendance de sa pensée, devient fatalement le courtisan de la force, du succès, du fait accompli ; hésitant sur toutes les questions, il est prêt à toutes les servitudes : c'est la loi.
Voilà donc le côté sombre du tableau, et nous avons conscience de ne l'avoir point chargé à plaisir. Voilà les contagions régnantes, et dont le croyant lui-même sent plus ou moins l'influence. Voilà, dans leur forme actuelle, les résistances que rencontre la parole sacerdotale. Y a-til d'ailleurs quelque chose qui fasse l'unité parmi ces douloureux symptômes ? Oui sans doute. Rien en tout cela qui ne soit l'indice et le châtiment du naturahsme, de l'émancipation de la nature à l'égard du surnaturel, de sa prétention à s'en passer pour se suffire à elle-même. Argument admirable et désolant tout ensemble offert à l'apologétique actuelle : on voit où l'homme tombe à proportion qu'il se détaclie de Dieu.
Mais si la prédication peut argumenter de ces misères, ce n'est que pour les guérir. Et ne faudrait-il pas opposer au compte des difficultés celui des ressources qui nous demeurent, de tous les points par oij l'âme est encore saisissable et le sera toujours? Nous l'avons dit et redit bien des fois au cours de ces études. Après tout, cet homme si furieusement assailli par des tentations sans nombre, si cruellement éprouvé par les influences les plus détestables, c'est toujours l'homme, avec son indestructible nature, avec sa soif du vrai, du bien, du bonheur, avec son effroi du néant, avec son instinct d'une vie future, ins-
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tinct rationnel et passionné tout ensemble, invincible d'ailleurs aux sophismes et aux paradoxes du faux courage. Autant de prises quel'àme nous laisse et qu'on ne nous ôtera jamais.
Cette âme malade est toujours l'âme naturellement chrétienne ; elle est encore l'àme baptisée, elle demeure capable de reconnaître et d'aimer le contact d'une âme sincère ; elle demeure toujours capable de la vérité, capable de Jésus-Christ. Cette curiosité ardente, universelle, véritable signe du temps, n'est pas fatalement condamnée à s'attarder parmi les questions secondaires. Qui empêche de la saisir et de la tourner vers le problème souverain ? N'est-ce point d'ailleurs par l'intellip^ence que doit commencer la cure? N'est-ce pas le fond d'esprit qu'il faut travailler doucement à refaire par une affirmation plus ferme et plus lumineuse que jamais? Que la lumière luise parmi les ténèbres, et les ténèbres ne refuseront pas toujours de la comprendre. Nous inclinerions à penser pour notre part que l'ignorance est ici le mal des maux.
Mais il est bon de particulariser. Après cette vue générale de l'âme contemporaine, venons aux grandes catégories religieuses. A vrai dire, c'est l'incroyant surtout que nous figurions tout à l'heure, et tous les traits lui convenaient sans réserve,t,p.bandonné qu'il est sans défense à tous les souffles de l'esprit régnant. Que faire pour cette pauvre et chère victime ? Et d'abord comment l'atteindre? Où aller la chercher? L'incroyant ne fréquente guère nos églises, et la prédication, qui n'est pas tout le ministère apostolique, aurait grand tort d'oublier pour l'absent les fidèles qui sont là, réclamant la nourriture qui leur est propre. Et cependant nous ne pouvons pas plus faire abstraction de l'incrédule que lui consacrer d'ordinaire la grande part de notre effort. Il est là quelquefois, lui aussi, conduit au pied de notre chaire par le désœuvrement, par la curiosité, peut-être par la malveillance, mais peut-être aussi par un vague désir de connaître. Absent, quelque chose de nos discours peut aller jusqu'à lui. Des chrétiens
qui nous écoutent il faut, la grâce aidant, faire autant de prédicateurs bien instruits à toucher délicatement cette âme souffrante et ombrageuse.
Apprenons donc tout d'abord à la traiter comme elle veut l'être. Elle a des préjugés : détruisons-les sans les heurter de front, le plus souvent sans les analyser même. Profondément ignorante du surnaturel, elle y voit la honte et la mort de la nature : montrons qu'il en est la vie et l'honneur. Elle tient la foi pour ennemie de la science : n'attaquons pas, ne déprécions pas la science. Il suffirait d'un mouvement d'humeur, d'une boutade mai contenue, pour éveiller des susceptibilités incurables. Bien plutôt, mettons au jour, selon nos forces, les glorieuses relations de la science avec la foi.
Cette foi, l'âme incroyante hésite même à en reconnaître en nous Texistence. Nous juge-t-elle sincères, elle appelle notre conviction pur sentiment, enthousiasme, hallucination, sacrifice de la raison au cœur. C'est le lieu commun inventé pour Pascal et appliqué depuis à tout chrétien ca^ pable de raisonner quelque peu sa croyance. Il y a mieux à faire que de nous en indigner, mieux à faire que de combattre le soupçon par des protestations directes. C'est au calme puissant de notre parole, c'est à la profondeur grave de notre accent, qu'il appartientsurt.ua' ici de révéler notre âme, notre raison clairvoyante, instruite et jalouse de ses droits, d'ailleurs paisiblement fière dans la possession de la vérité. En tout, la modération doit faire la parure ou plutôt le complément de notre force. Modération parfois difficile, plus difficile au chrétien qu'au sceptique. Si l'homme ne croit à rien, ce n'est pas merveille qu'il ne se passionne guère. Si même il ne croit qu'à son orgueil, il reste vrai que l'orgueil, quand il est doué de quelque énergie, aime à jouer l'impassibilité hautaine, forme exquise du dédain. Mais la conviction et l'amour ne vont pas sans de généreuses colères en face de l'insouciance, de l'objection obstinée, des oppositions de mauvaise foi. Il faut pourtant que l'indignation se contienne, que la charité
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dominante la tourne en commisération et la tempère d'une patience infinie. Que si le zèle s'indigne parfois à juste titre, cène peut être qu'àTencontre des scandaleux de parti pris, des empoisonneurs de la foi publique ; et sa véhémence ne ressemble jamais à une revanche de l'amourpropre irrité. Eu ce point, la vertu, l'humilité sacerdotale est une condition du triomphe et, par suite, une loi de notre éloquence ; avec elle seulement on a chance d'ébranler les préjugés. Le reste est affaire d'exposition, et nous n'aurions qu'à répéter ici tout ce qu'on a lu à propos du dogme '.
Est-il bon d'ailleurs, en traitant l'incrédule, de lui mettre pour ain^;dire le marché à la main, de lui proposer nettement le dilemme pratique où tout se résume : « Que préférez-vous? Des incertitudes qui seront votre œuvre ou des certitudes qu'il faudra tenir de Dieu ? » C'est lui demander : « Qui domine en vous ? L'orgueil, ouïe désir du vrai et du juste? » Question redoutable, trait de lumière peut-être pour une âme combattue entre le bon vouloir et la superbe du sens personnel; mais si Ton a lieu de craindre que la superbe ne l'emporte, il y aura grande imprudence à trancher ainsi les positions. N'est-ce pas jeter la pauvre âme dans la révolte ouverte, lui donner l'occasion d'opposer à Dieu un refus formel et plus que jamais coupable? Combien fera-t-on mieux d'essayer sur elle l'efficacité surhumaine du nom, de l'idée vraie, de la claire connaissance de Jésus- Christ ! Révélons Jésus-Christ à l'incroyance qui l'ignore ou le défigure. Si l'orgueil peut fléchir, ce sera devant l'humanité et la bénignité de notre Dieu Sauveur.
Et maintenant regardons le croyant moderne. Il est admirable quelquefois. Dégagé des étroitesses gallicanes et jansénistes, rentré dans le pur sens catholique, il se tient plus que jamais étroitement uni au centre infaillible de l'Eglise. Les besoins du temps, de nobles exemples l'ont formé à Taction charitable et militante, renouvelant sous