‹ La prédicationChapitre 181 sur 218 · Voir livre I^r, ch. ii, § 1. — Livre II, ch. i · texte numérisé non relu

Voir livre I^r, ch. ii, § 1. — Livre II, ch. i

rance des personnes peut être charitable et sage, frayeur et irritation d'instinct à l'encontre des affirmations catégoriques et de la logique vigoureuse : tel est vraiment le mal de langueur où le chrétien est exposé. Comment l'en défendre ou l'en guérir?

C'est, pour la prédication, l'heure de veiller plus attentivement sur elle-même, d'unir le plus pur esprit de la foi au plus pur esprit de la charité. Contre celte modération décevante, au fond inconséquence et faiblesse, il n'est que la modération véritable, entendez la force même contenue par la sagesse de l'amour. Il n'est que l'affirmation intégrale, répétée, patiente, d'une rigoureuse exactitude pour les choses, d'une inaltérable douceur pour la forme. Que le prédicateur s'échappe un seul instant, que l'âme languissante et ombrageuse puisse le prendre en flagrant délit d'humeur ou d'exagération réactionnaire : c'en est fait, elle l'accuse d'intempérance, de fanatisme, et la voilà dispensée de l'écouter. Encore n'est-il pas sans exemple qu'elle l'en accuse en toute hypothèse et malgré la modération la plus méritoire. Qu'il soit du moins irréprochable, et, pour cela, qu'il redoute, comme la plus fâcheuse des erreurs pratiques, les chocs violents d'arguments, les provocations directes, les charges à fond sans nécessité actuelle, en tout, le zèle aigre et nerveux, qui se flatterait volontiers d'accomplir un grand devoir et d'honorer la doctrine, alors qu'il obéirait plutôt au besoin de pourfendre un adversaire et de le piétiner.

Au reste il s'agit moins de combattre directement la maladie que de refaire le tempérament du malade, la trempe du cœur et, avant tout, celle de l'esprit. Ce sera le patient chef-d'œuvre de l'enseignement ferme et cordial. N'attaquons pas, ne discutons guère; souvent même ne dénonçons pas cette langueur, cette sorte d'anémie intellectuelle et morale; n'ayons pas même l'air de la soupçonner. Mieux vaut cent fois attacher peu à peu le fond de l'âme à Jésus - Christ et à l'Église. Le reste viendra de soi et le malade prendra conscience de son mal en constatant sa guérison.

l'auditeur 433

Est-il superflu d'ajouter quelques indications pratiques à propos des personnes pieuses, des femmes pieuses en particulier ? N'est-ce pas ici que la prédication, comme la direction même, a besoin de toute sa dignité, de toute son indépendance, mais aussi de toute son équité, de toute sa sollicitude? On peut être dupe de la piété illusoire ; on a pu quelquefois du haut de la chaire aduler tristement la vanité féminine. De même, est-il impossible d'excéder en sens contraire ? Quelques désenchantements, trop vite pris pour une expérience complète, ne pousseraient-ils jamais à une déflance injuste? Certaine qualification ridicule est vite lancée, lancée quelquefois à des âmes admirables. Pour le prédicateur, obligé d'office à voir plutôt son auditoire en beau, ce serait une fâcheuse disposition que la malignité soupçonneuse et caustique, prompte à s'égayer aux dépens de la dévotion peu solide, mal éclairée ou seulement gauche et maladroite. En tout cas, il demeure vrai que la piété des femmes a ses écueils : ignorance relative, plus de pratiques et de sentiments que de notions claires, prétention théologique facilement associée au manque d'instruction ; dévotion poétique et vaporeuse ; faux surnaturel et goût excessif du merveilleux. A l'encontre de tous ces inconvénients, la sécheresse et la raideur ne vaudraient pas mieux que la complaisance. Que faire, sinon prêcher très solidement le dogme et la pratique, prêcher beaucoup Jésus-Christ, le vrai Jésus-Christ?

Et n'est-ce point là qu'il faut en revenir toujours ? En vérité, les besoins et les périls du catholique moderne se peuvent réduire à deux chefs. Il ignore; donc enseignons, enseignons sans relâche. Enveloppé d'une atmosphère de naturahsme, il a mille peines à garder l'esprit surnaturel. Et quoi de mieux, pour l'y affermir, que de mettre en avant à tout propos ce qui ne sera jamais hors de propos, la personne même de Jésus-Christ? Travaillons à créer dans l'âme croyante la familiarité pratique avec Notre-Seigneur, et cela par la fréquentation eucharistique, parla piété intelligente, par la dévotion sohde et vraie au Sacré Cœur,

c'est-à-dire avant tout par la rivalité, par la contention généreuse de courtoisie et d'amour avec Celui qui a tant aimé les hommes. Qu'importent les lieux et les temps? Aujourd'hui comme toujours, Jésus-Christ seul a grâce et puissance. Par lui seul nous agirons sur les âmes, ou mieux encore, tout notre rôle ne va qu'à lui donner l'occasion d'agir*.

1. Si l'on pouvait tout dire, après avoir crayonne la physionomie de l'homme actuel, les traits saillants de lincrédule et du chrétien moderne, il y aurait lieu à distinguer encore dans la foule croyante certaines nuances générales provenant de l'âge, de la condition, de la profession ou de toute autre circonstance. Labeur infini et qui n'irait guère qu'à éveiller la réflexion, ne pouvant tracer d'avance toutes les règles pratiques. Toutefois, deux brèves observations semblent avoir

leur utilité :

1" Il est trop évident que, pour s'accommoder à un auditoire mondain, le prédicateur n'a pas à se faire mondain lui-même. Un courtisan de Louis XI Y disait au P. de la Rue : «Ne donnez pas dans recueil commun; ne prétendez pas réussir en nous flattant l'oreille par un étalage de fins mots. Si vous allez par le chemin du bel esprit, vous trouverez ici des gens qui en montreront plus dans un seul couplet de chanson que vous dans tout un sermon. Ils se railleront de vous. :\Iais parlez-leur de Dieu vivement et prudemment, comme vous parleriez aux honnêtes gens de la ville. C'est ce qu'ils n'entendent point et que vous entendez mieux qu'eux ; par là vous serez leur maître et ils vous respecteront. » (P. de la Rue, préface des Sermons.) — "Par contre, en présence d'un auditoire populaire, on se tromperait fort de se croire obligé à la trivialité ou seulement au sans-gène. Les plus simples ont parfois un sentiment profond de la dignité de la chaire et de la leur propre. En se mettant trop à l'aise, on risque de les offenser. (Voir l'abbé Mullois, Manuel de la charité.)

2» Le prédicateur estle débiteur de tous, et, pour faire honneur à son rôle, il est grandement à souhaiter qu'il affronte au besoin des auditoires très inégaux et des ministères très divers. Pourquoi redouter outre mesure la difficulté de s'accommoder aux exigences particulières de telle ou telle classe d'écoutants ? Qui sait prendre et manier l'homme, saura bien vite, s'il veut s'en donner la peine, quels ressorts particuliers il convient de toucher devant un auditoire de ville ou de campagne, de femmes ou déjeunes gens. Il va sans dire que la force des choses crée certaines spécialités, qu'elle partage les ministères suivant les aptitudes. Mais il serait fâcheux que ces spécia-

lités devinssent exclusives, et nous plaindrions fort le prédicateur qui se croirait appelé uniquement à prêcher, ou la conférence, par exemple, ou l'entretien aux personnes pieuses du grand monde. N'est-il pas bien désirable que tout prêtre puisse et veuille, dans l'occurrence, parler de Dieu à tout chrétien ?

Mais si le zèle doit se tenir à la disposition et au niveau de tous les auditoires, par ailleurs, le mieux n'est-il pas que les auditoires se divisent et se groupent en catégories homogènes ? Il peut y avoir plaisir, et quelquefois même profit, à parler devant une grande assemblée; mais souvent, mais surtout dans les sujets de morale et de piété pratique, n a-t-on pas chance d'être utile en prêchant dans une chapelle à cinquante auditeurs de même nuance, plutôt que dans la grande nef à une foule mêlée et disparate ? C'est l'avis de Mg"" Isoard, appuyé du célèbre sulpicien M. le Hir (Mgr Isoard, Delà Prédication, ch. vu). Sans entrer dans cette question, un peu étrangère à notre cadre, souhaitons seulement qu'on ne plaigne pas sa peine et qu'on ne s'estime pas amoindri quand on ne voit pas des milliers ou même des centaines. de têtes inclinées sous sa parole.

Page 1