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LES PASSIONS CHRÉTIENNES

Quand le Verbe, en s'incarnant, a voulu s'unir personnellement le cœur de l'homme, ce n'était assurément pas pour l'étouffer. Ainsi l'âme chrétienne, telle que la prédication doit travailler à la faire, n'est pas plus éteinte qu'elle n'est exaltée à faux et contre nature. Son état n'est ni la fièvre ni la mort ; c'est la vie, la vie saine mais intense et ardente. L'âme a discipliné ses passions, mais, à une seule exception près, elle les conserve toutes pour les appliquer à Dieu. Entendues au sens premier et philosophique, ces passions ne sont autre chose que les mouvements naturels de la sensibilité humaine. Mouvements indifférents par eux-mêmes, bons ou mauvais selon la direction reçue. Egarés sur un objet indigne ou seulement précipités outre mesure, ils deviennent autant de vices. Orientés au bien, gouvernés par la volonté raisonnable, ils sont la vertu même ou, tout au moins, les utiles serviteurs et comme les forces vives de la vertu. Parmi les onze passions maîtresses qu'ont énumérées les philosophes*, une seule est incapable de ce beau rôle, c'est le désespoir proprement dit. L'Homme-Dieu a dû l'ignorer, mais il a connu et avoué toutes les autres, lui qui, pour plus de ressemblance avec nous, a passé par toutes nos épreuves hormis le péché.

Le titre de ce chapitre ne saurait donc étonner personne. Le surnaturel n'a pas seulement conservé, consacré même en les tournant à bien, les mouvements de la nature. Sans les détruire ni les altérer dans leur fond, il les modifie et les surélève jusqu'à créer de véritables passions chrétiennes. Véritables passions, disons-nous, mais à condition de les bien entendre. Leur lieu propre et nécessaire

1. Amour, haine; — désir, aversion; — espérance, désespoir; — audace, crainte; — joie, tristesse ; — honte.

l'auditeur 437

n'est pas la sensibilité mais la volonté. C'est là, là seulement, qu^elles sont vertus et mérites, là qu'elles comptent devant Dieu et pour le ciel. La crainte, l'espérance, la charité, la pénitence, le zèle, ne sont point, en fin de compte, des émotions ou des afifections du cœur, mais des dispositions, des énergies habituelles de la volonté résolue et agissante. Maxime capitale, à rappeler sans relâche contre la calomnie d'une part et l'illusion de l'autre, toujours promptes à mettre la religion dans le sentiment.

Toutefois cette maxime laisse place à deux vérités qui justifient et autorisent le présent chapitre. Une fois établies dans la volonté, ces saintes dispositions tendent, selon l'ordre de nature, à se prolonger et à retentir dans larégion des émotions sensibles; la vertu tend à se faire passion. Inversement, pour la parole qui attaque l'âme par le dehors, nous l'avons vu, la stratégie naturelle est d'émouvoir afin de déterminer. Aussi la prédication s'efforcera-t-elle de créer la passion afin de préparer la vertu, de donner aux affections et dispositions voulues de Dieu toute l'ardeur imaginable, de les enflammer dans la sensibilité môme, pour les faire refluer de là jusqu'à la volonté souveraine et aviver d'autant les résolutions. Comme l'orateur profane, le prédicateur peut donc faire vibrer toutes les cordes de la lyre humaine; mais il lui appartient en outre d'exciter certaines passions transcendantes, surhumaines parleur objet et par la grâce qui les inspire. C'est là une partie intégrante de son action sur l'auditeur, et l'étude abrégée que nous voudrions en faire amènera, croyons-nous, bien des observations d'une sérieuse utilité.

Lacordaire a vu dans la religion même, dans le désir invincible d'union à Dieu, une passion naturelle satisfaite par le seul christianisme ^ Étudions, quant à nous, cinq dispositions principales à développer dans le cœur chrétien : la crainte de Dieu, l'espérance, la charité, la péni-

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