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Lacordaire, Conférences xxvi, xxvii, xxv.ll

tence et le zèle. Mais voyons tout d'abord et par manière de préambule, si la foi même ne devient pas, elle aussi, comme une passion, ou tout au moins comme la mère d'un sentiment vraiment passionné qui est une des meilleures forces de l'âme ?

La foi u est pas une passion, mais elle engendre après coup un sentiment passionné, complexe : — enthousiasme, — fierté, — joie humble. — Comment exciter tout cela?

Rigoureusement parlant, la foi n'est pas une passion, elle ne peut Têtre: elle ne réside pas dans la sensibilité, elle ne peut y descendre elle-même, comme la crainte ou l'espérance ; elle s'achève dans la volonté adhérant librement à la révélation sous la dictée suffisante de Fintelligence.

N'est-il pas vrai toutefois qu'elle engendre par une sorte de fécondité naturelle et immédiate, certains mouvements de sensibilité qui lui demeurent connexes; qu'elle tend à produire de vraies passions, d'ailleurs utiles à émouvoir pour la compléter et l'affermir elle-même; que, dans son développement normal et entier, elle devient une conviction à la fois ardente et profonde qui, en maîtrisant l'intelligence et la volonté, entraîne par un mouvement sympathique toutes les autres puissances de l'âme? Or elle les entraîne dans deux directions opposées en apparence, vers deux sentiments qu'on estimerait incompatibles, mais qui, en s'alliant de fait, arrivent à créer une passion d'ordre composite, pour ainsi dire, un mélange singulièrement doux et fort de fier enthousiasme et d'humble joie.

L'enthousiasme de croire! Il peut être sans mesure et demeurer pourtant sans péril. Car aucun de nos lecteurs ne sY trompe : il ne détermine pas notre conviction, il ne la précède pas; il en sort à titre de conséquence. Nous ne sommes pas des enthousiastes qu'un vertige d'admiration incline à recevoir aveuglément la doctrine ; nous sommes

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enthousiastes après avoir cru, et parce que l'objet de notre croyance mérite bien ce transport. La certitude de la révélation nous est rationnellement acquise ; notre àme y a librement adhéré sous l'influence de la grâce ; et alors, de plein droit et en pleine himière, elle séprend. d'une admiration passionnée pour l'objet même de la foi : splendeurs de Dieu, magnificences de l'ordre surnaturel, insondables richesses de Jésus-Christ; — mais encore pour la certitude souveraine de cette foi, pour cette vérité si sûrement possédée malgré ses ombres ; — enfin pour les œuvres de la foi, c'est-à-dire pour la sainteté historique fleurissant delà foi depuis l'origine du monde. Et n'est-ce pas l'enthousiasme qui respire dans les pages enflammées de saint Paul aux Ephésiens, aux Colossiens, aux Hébreux?

Or de cette admiration si bien fondée naît la fierté la plus légitime. Si chétifs que nous soyons par nous-mêmes, la foi nous fait entrer en partage de la lumière de Dieu, delà pensée même de Dieu. Nous sommes les vrais savants, parce que nous savons Dieu ; les vrais penseurs, parce que, sur toutes les questions capitales, nous pensons ce que pense Dieu ; les vrais libres penseurs, parce que notre pensée n'accepte d'autre maître que Dieu. Sans nous surfaire le moins du monde, nous avons conscience d'appartenir à l'élite de l'humanité, à la véritable aristocratie des âmes constituée par la foi et par le baptême. Xous accusera-t-on d'orgueil ? Mais cette dignité supérieure n'est point notre conquête; nous ne nous targuons pas d'être, du moins entièrement et principalement, fils de nos œuvres, selon l'expression chère à la démocratie moderne. La grandeur dont nous sommes fiers nous vient de plus haut que nous. Mais en outre, ce n'est point ici une caste fermée, et nous n'aspirons qu''à l'élargir jusqu'à y faire entrer l'humanité en masse. Orgueil à part, les aristocraties humaines sont obligées, pour vivre, de se faire plus ou moins étroites et jalouses. Si elles veulent demeurer lélite, il faut qu'elles demeurent le petit nombre ; force leur est de se retrancher dans un isolement quelque peu superbe. Il n'en va pas de même chez nous. Il

y aurait place pour tous dans la maison terrestre du Père commun comme dans sa maison céleste, et le privilégié du surnaturel ne souhaite rien tant que de se donner des égaux. Sa fierté ne fait donc injure à personne ; mais, à cela près, elle peut et doit être sans bornes, d'autant qu'il n'est fier que de Dieu.

Car sa foi le laisse humble pour lui-même ; elle le fait humble bien plutôt. Et cette humilité est toute joyeuse. Pour qui sait la nature humaine et veut bien s'en contenter, c'est double joie de posséder le vrai et de se rendre justice à soi-même. S'il fait bon sentir ses avantages, ne fait-il pas bon d'ailleurs se mettre dans la vérité pratique, dans l'ordre, en confessant le bienfait reçu et la dépendance contractée? Joie de la lumière possédée, joie de la source divine d'oii elle rayonne sur nous, joie même des ignorances qu'elle nous laisse ou des clartés qu'elle ajourne aux révélations du ciel. Je sais des choses admirables, divines; incapable que J'étais de les deviner. Dieu même a daigné m'en instruire. Mais il est, par delà, d'autres choses encore plus divines que j'ignore et qu'il me dévoilera un jour. En attendant, je jouis de savoir la vérité plus belle en soi que les parties que j'en possède et qui déjà suffisent à me ravir. L'orgueil peut opposer à tout cela l'humiliation, pour lui intolérable, d'avoir à la tenir d'un autre. Le droit sens de l'homme y trouve une joie à la fois humble et fîère, qui n'a point d'égale parmi les purs sentiments humains.

Et voilà une idée, une ombre de ce sentiment à part, de cette passion forte et généreuse qu'engendre spontanément la foi reçue et goûtée. Passion complexe, faite de paix et d'ardeur, d'assurance magnifique et d'intrépide élan pour agir. Yoilà ce que la prédication doit travailler sans relâche à mettre au cœur du fidèle. Comment? Nous l'avons dit à propos du dogme, et il est superflu d'y revenir. Mais il ne l'était pas, croyons-nous, de rappeler encore une fois cet idéal. — Venons maintenant à d'autres sentiments qui sont plus directement et par eux-mêmes des passions proprement dites.

La crainte de Dieu. — Ce qu'elle est. — Ce qui l'amoindrit de nos jours : sentimentalisme, orgueil. Raison spéciale pour la prêcher hardiment, gravement, fortement. — De quelques sujets en particulier : le péché; méthode autoritaire, méthode démonstrative; — la mort; — le jugement; — 1 enfer.

La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse et comme la fille aînée de la foi. Les théologiens l'appellent servile, si elle est, non point basse et rampante, mais déterminée plutôt par le châtiment ; liliale, si elle a pour objet le péché même; servile, si elle tremble de souffrir; filiale, si elle appréhende surtout de déplaire *. On le voit, ces deux impressions peuvent se rencontrer dans l'àme. La crainte filiale grandit avec la charité, et si la crainte servile décroît à proportion, encore ne cesse-t-elle pas d'être fondée, utile et digne de l'homme, étant selon le vrai de sa nature et des choses. Aussi la loi d'amour ne l'a-t-elle point abolie. Jésus-Christ victime de la justice divine enseigne la crainte aussi éloquemment que tout le reste. Sur la route du Calvaire, c'est une leçon de crainte qu'il fait aux âmes dévouées qui le suivent. « Si l'on traite ainsi le bois vert, que fera-t on du bois sec? » La crainte est un don du Saint-Esprit, et l'Eglise nous apprend à le demander conjointement avec celui de l'amour-.

Dieu est maître et il est père; Dieu est terrible et il est bon. De là, pour l'âme chrétienne, une attitude analogue à celle que nous décrivions tout à l'heure en parlant de l'humble enthousiasme que donne la foi. C'est l'attitude d'un bon fils devant un père sérieux : crainte, mais surtout crainte de déplaire, unie à l'amour et se fortifiant de l'amour même ; d'autant plus attentive que le maître se montre plus père, d'autant plus ai.mante et confiante que ce Père infiniment bon pourrait se montrer maître et maître

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