‹ La prédicationChapitre 184 sur 218 · Saint Thomas, 2» 2œ, q. 19, a · texte numérisé non relu

Saint Thomas, 2» 2œ, q. 19, a

2. Sancti nominis tui, Domine, timorcm jDariter et amorem fac nos habere perpetuum... (Dominica infra octavam Corporis Christi.)

terrible ; pour nous, sentiment de l'inférieur, du coupable gracié, mais devenu, malgré tout, fils adoptif, héritier, participant du sang de la famille et de la nature même de Dieu.

Aussi longtemps que Dieu sera saint et l'homme pécheur, la crainte restera nécessaire, et la prédication devra travailler à l'établir au profond des âmes. Qui l'en exempterait aujourd'hui? N'est-ce pas au contraire chose plus que jamais opportune ? A considérer la tendance générale, voici, après l'excès janséniste, un excès tout opposé. Nos pères exagéraient volontiers la sévérité divine ; et ce qui va se perdant parmi nous, c'est le sens de la grandeur du Maître, de ses droits, de sa justice. La cause en est tout d'abord dans le sentimentalisme en vogue, inclinant à juger la crainte incompatible avec l'espérance et l'amour. En éducation, beaucoup s'imaginent que l'enfant s'attache d'autant plus qu'il respecte moins. En religion, plus d'un semble croire que, pour aimer Dieu, il faut cesser de le craindre. On se iait un christianisme idyllique, un Dieu miséricordieux jusqu^à la faiblesse ridicule et pitoyable, sorte d'aïeul sans dignité ni caractère, qu'un sourire désarme et dont une caresse a vite raison. Certes il est de foi qu'un soupir de contrition vraie balance et emporte une vie d'iniquités ; mais du moins ce soupir y est-il indispensable, et d'aucuns écrivent ou parlent, — non pas en chaire. Dieu merci ! — de façon à laisser croire qu'ils en dispensent. Or c'est là le point précis qui sépare le vrai du faux et l'adoration du blasphème. Supposons le repentir: aucune parole, aucune idée n'est capable d'exagérer, d'égaler même la divine miséricorde. Elle l'accueille toujours, et d'ailleurs elle a prodigué les merveilles pour le préparer. Mais si le repentir manque, la miséricorde ne s'impose pas à qui la refuse, car elle est tout ensemble sagesse, dignité, sainteté.

Le sentimentalisme est donc pour beaucoup dans l'oubli de la crainte ; mais encore faut-il reconnaître l'influence plus ou moins avouée de l'orgueil humanitaire partout régnant. L'incrédule nie bruyamment les droits de Dieu, et

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il arrive que, sans y prendre assez garde, le croyant les diminue. L'homme est si haut dans sa propre pensée, il s'estime naïvement si supérieur à ce qu'il fut jadis ! Comment concevoir désormais que Dieu puisse tant exi^^er et tant punir ? Ne semble-t-il pas qu'il doive se tenir infiniment honoré pour le moindre hommage rendu, pour la plus légère politesse que nous voudrons bien encore prendre la peine de lui faire'/

Yoilà donc l'homme de Dieu mis en demeure. Il rétablira le vrai des choses ; il prêchera la crainte, précisément parce qu'on l'oublie. Agir autrement serait une erreur profonde ou une faiblesse difficilement excusable et grandement funeste. Non, rien ne peut l'autoriser à laisser habituellement sous l'horizon les vérités redoutables, les fins dernières, la mort, le jugement, l'enfer éternel. Il n'a pas le droit de les abandonner au missionnaire, de les reléguer dans certains ministères spéciaux, dans les retraites par exemple. Que la prudence lui commande ici ou là de les déguiser sous une forme ou sous une autre, de les introduire incidemment et comme de biais: la chose est possible; mais rien au monde ne le justifierait de ne les point rappeler fréquemment et hardiment.

N'insistons pas sur une obligation reconnue* ; venons au pratique, à la façon de traiter ces grands sujets.

A parler en général et saut certaines dispositions exceptionnelles de l'auditoire, il importe de ne les pas effleurer, mais de les pousser à fond. Cela suppose une méditation approfondie, un trésor de pensées, de sentiments, de faits, lentement amassé dans TÉcriture, dans les Pères, dans les Ascètes, dans Thistoire des âmes, mais dans leur histoire la plus authentique. C'est qu'il ne s'agit point de faire peur de Dieu à l'imagination ; il s'agit de mettre la crainte de Dieu dans l'intelligence et, par suite, dans la volonté. Les oppositions, les défiances du rationalisme avoué ou instinctif, nous avertissent de maintenir ici, plus strictement

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