Voir livr. I^r. cli. I
que jamais, l'imagination et la sensibilité dans leur rôle d'intermédiaires et de servantes. En vérité, plus les choses sont terribles en elles-mêmes, plus il semblerait à propos de les exposer gravement, nous allions dire froidement, surtout devant une assemblée quelque peu instruite et blasée sur les effets oratoires. A tout le moins faut-il une exactitude rigoureuse, une entière solidité de raison, un choix sévère d'arguments, de récits surtout. En pareil lieu, quelle figure ferait la légende, et par quel déplorable contresens pourrait-on s'aviser de l'y admettre? Quant aux descriptions et aux tableaux, c'est affaire de sagesse pratique et de proportion à l'auditoire. Mais, devant les plus simples, il convient de garder une sobriété grave; devant tous, il est bon d'articuler nettement que, si l'imagination pèche en quelque chose, ce n'est que par défaut, par impuissance. De tels sujets veulent d'ailleurs une conviction plus que jamais transparente. Qu'on sente en nous la terreur sainte que nous prétendons inspirer. Territus terreo, disait élo quemment saint Augustin, et c'est là tout un programme pratique. Enfin, la crainte ne doit jamais aller sans l'espérance. Parmi les vérités les plus terribles, on ne manquera jamais d'évoquer le souvenir de Jésus-Christ. La croix bien comprise n'est pas pour atténuer l'appréhension des sévérités divines, mais elle la rend active et noble en la pénétrant de confiance et d'amour.
Parle-ton du péché? Voici deux méthodes à balancer et à compléter l'une par l'autre. C'est d'abord la méthode historique, autoritaire si l'on veut. Quelle estime Dieu faitil du péché ? Comment l'a-t-il traité dans l'ange rebelle, dans le premier homme, en Jésus-Christ même devenu le pécheur type? L'heure n'est pas encore venue d'examiner, de travailler à concevoir, sinon à comprendre. Que l'esprit s'élonne ou murmure : voilà des faits, des faits indéniables à la foi ; voilà ce qu'est le péché devant Dieu, devant Celui en qui sagesse, justice et bonté ne sont qu'une seule et même chose qui est Lui-même; voilà qui est capable de faire trembler autant et plus que des raisonnements tou-
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jours faibles, toujours impuissants du moins à égaler la grandeur efifrayante de leur objet.
Ce n'est pas qu'il faille les omettre; après l'autorité du fait, il est bon d'employer la méthode démonstrative, ou, pour mieux dire, explicative. Il faut remettre Dieu à sa place et 1" homme à la sienne ; il faut essayer de rapprendre aux oublieux la grandeur de l'un et le néant de lautre, d'où ressort la folle insolence du péché. Mais prenons garde. Ne semblons jamais traduire la justice divine au tribunal delà raison humaine. Dieu est le Maître; ne le mettons pas en posture d'accusé. Faisons bien entendre à l'homme que, si des raisons trop décisives lui montrent son péché comme une bassesse criminelle, digne de toutes les hontes et de tous les supplices, par ailleurs il n'arrivera jamais à comprendre et à s'expliquer jusqu'au fond la justice divine. Elle est mystère, comme l'amour divin, comme Dieu lui-même. Or, pour trembler devant elle, nous n'avons pas besoin de la pénétrer, de l'épuiser par nos conceptions. Il suffit de la voir à l'œuvre; c'est assez des lumières que la oi et la raison nous en donnent, lumières terribles et qui le deviennent encore plus quand on nous avertit que la vérité plénière va bien au delà.
La mort est la solde du péché, la plus visible entre ses conséquences. Lieu commun sans doute, mais pas plus usé que n'est perdue l'habitude de mourir. Qu'on le rajeunisse,à la bonne heure ! C'est souhaiter qu'on ne le prêche pas d'une façon banale, à quoi servira beaucoup la liturgie, les prières des agonisants ou des funérailles, ainsi que l'histoire anecdotique rigoureusement vraie et prise de préférence dans l'âge moderne. Hors de là, il reste toujours possible de peindre à nouveau, même après Massillon, l'agonie du juste et celle du pécheur, mais à une condition. Il y aurait inexactitude et imprudence à présenter le remords et le désespoir visible comme l'accompagnement nécessaire et le signe caractéristique des morts impénitentes. Il en est d'effroyablement calmes. La foi s'en épouvante, mais elle n'y trouve aucun argument direct, aucun indice. Là comme
ailleurs, c'est la coutume de la Providence de se montrer et de se cacher tour à tour.
Le réalisme est encore un écueil, et certes, pour tirer de la nécessité de mourir un effet de terreur salutaire, il y a mieux à faire que d'exciter l'horreur physique. Insistons plutôt sur l'horreur morale des séparations. Il est assez amer déjà de quitter les objets matériels qui faisaient l'ornement et comme le cadre de la vie, et cette amertume s'est trahie quelquefois d'une manière saisissante*. Combien plus, de quitter ceux qu'on aime, de se sentir isolé, retranché du monde visible, près d'entrer seul, absolument seul, dans cet inconnu redoutable où Ton n'aura que ses œuvres pour escorte et pour bagage ! Il est écrit que le riche, à son dernier sommeil, n'emportera rien avec lui 2; mais il est écrit des morts que leurs œuvres les suivront^. Quelle lumière ne jaillirait pas du choc de ces deux oracles! Et que nous serions à plaindre d'estimer la mort un thème usé!
1. Qu'on nous permette d'en citer un exemple. Brienne raconte qu'il surprit un jour Mazarin, déjà malade, se traînant dans sa galerie de tableaux. « Je me cachai derrière la tapisserie, et je l'entendis qui disait : « Il faut quitter tout cela ! » Il s'arrêtait à chaque pas, car il était fort faible et se tenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et, jetant les yeux sur l'objet qui frappait la vue, il disait du plus profond du cœur : « Il faut quitter tout cela! » Et, se tournant, il ajoutait : « Et encore cela! Que j'ai eu de peines à acquérir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret? Je ne les verrai plus oîi je vais. » — L'instant d'après, Brienne se montre et essaye en vain de parler d'affaires ; le mourant en revenait toujours à sa pensée. « Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau du Corrège, et encore cette Vénus du Titien, et cet incomparable Déluge d Antoine Carrache, car je sais que vous aimez les tableaux et que vous vous y connaissez très bien; ah! mon pauvre ami, il faut quitter tout cela! Adieu, chers tableaux, que j'ai tant aimés, et qui m'ont tant coûté!... » {Mémoires de Brienne.) On peut souffrir d'entendre parler ainsi un prince de l'Eglise. Mais que voilà bien la nature prise sur le fait ! Et comme toute peinture d'imagination, si vraisemblable qu'on la puisse faire, languit auprès de ce trait d'histoire !