Ordo commendationis auimae
l'auditeur 449
valeur décisive. Que l'on raisonne, soit, mais en toute solidité et sobriété. Que l'on travaille à faire concevoir la justice de Dieu; mais encore une fois, qui la respecterait assez peu pour entreprendre de la disculper comme une suspecte? Qui prétendrait l'expliquer tout entière par voie de raisonnement humain? Gardons-lui son caractère mystérieux, incompréhensible; mettons l'esprit de l'homme à sa vraie place, entre les deux infinis qui, à nos yeux, se font équilibre et qui ne sont qu^un en Dieu lui-même, l'infini de la justice et l'infini de Tamour. Plantons la croix sur le bord du gouffre éternel, et disons hardiment aux âmes : « Devant ces deux objets réunis, vous n'avez ni droit ni prétexte au murmure ; mais vous ne les comprendrez pas plus Fun que l'autre. »
Nous essayerons-nous du reste à peindre l'enfer? Pourquoi non ? La peinture sera plus ou moins libre et voyante, selon les dispositions de l'auditoire; mais, eu tous cas, nous n'y emploierons que des couleurs certaines prises au vif des Écritures ou de la tradition. Écoutons les réprouvés se plaindre et se maudire eux-mêmes au chapitre cinquième de la Sagesse, et le mauvais riche crier : Crucior in hac fiamma. Recueillons les traits descriptifs épars dans l'Écriture ; voyons cet étang de feu et de soufre, cette terre couverte des ombres de la mort, terre du désordre et de l'horreur éternelle. Cédons, au besoin, la parole à une sainte Thérèse, à une sainte Françoise Romaine. Voilà pour suppléer, pour appuyer au moins nos efforts personnels d'imagination. Bien téméraires serionsnous de tourner ces redoutables indices au sens figuratif et allégorique; bien mal inspirés d'ailleurs de n'oser plus en faire usage.
Quant au reste, l'expérience abonde en rapprochements, en comparaisons bien capables de nous aider à entrevoir les peines morales : l'angoisse du remords stérile, de la honte ineffaçable, du regret inconsolé, le désespoir même et le dam : l'âme chassée d'elle-même par une horreur infinie; repoussée d'ailleurs ou torturée par tout ce qui lui
reste de la créature ; s^elançant à Dieu dans l'impétuosité d'un désir où elle a mis toute sa puissance, puis retombant brisée sous le poids du refus éternel, pour s'élancer tout de nouveau dans le transport d'une rage aussi impuissante que le désir. Convulsion monotone, incessante, sans un instant de repos, de distraction, d'oubli, sans la ressource du sommeil, du délire ou de l'anéantissement; car selon le mot d'un vieux poète :
... De l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort^
Tout cela est bien dans l'Evangile, dans les données de la foi et dans l'expérience de la nature. Tout cela est d une actualité que rien n'usera jamais. Jusqu'à la fin des temps, les âmes auront le droit de connaître et de méditer ces choses formidables, parce qu'elles auront besoin de craindre Dieu. A nous de les leur rendre familières et vraiment personnelles, de leur montrer dans cet enfer le terme trop vraisemblable d'une foule de vies humaines, le terme possible de la leur propre. Encore une fois, nous ne damnons personne ; Judas excepté, nous n'alfirmons rien sur le sort éternel de personne; mais nous savons à n'en pouvoir douter que tel est bien le sort de qui meurt en dehors de la grâce divine, et cela nous impose le devoir de trembler sur nos auditeurs et sur nous-mêmes. Territus terreo.
L'espérance... Trois éléments : le désir du ciel; — le mélange d'assurance et d'incertitude ; — la disposition d'agir. — L'effort pour se passer d'espérance : bravade et lâcheté. — La confiance en Dieu. Le vrai dogme de la Providence. Pas de superstition ni d'inertie.
Après la crainte, l'espérance, passion humaine et tout ensemble vertu théologale; non pas ce sentimentalisme ignorant, vague et mou, qui attendrait de la divine bonté