Agrippa d'Aubigné, les Tragiques
LALDITEUR 451
l'exemption des souffrances temporelles ; mais la vraie espérance chrétienne, toute précise, toute surnaturelle : attente humble et ferme de la grâce en cette vie et de la gloire dans l'autre moyennant la fidélité ; l'espérance, fille de la foi et mère de l'action, principe de joie mais surtout de force, et que la prédication a mission d'exciter en développant les trois éléments qui la composent.
Le désir est le premier, et c'est de nécessité rigoureuse : comment espérer ce qu'on ne souhaiterait pas? Or, ce désir dune vie meilleure languit trop souvent dans l'âme. Oii est l'esprit de foi, le pur esprit chrétien, qui fait que l'homme se considère comme hôte et voyageur en ce monde? Quand tombent du haut de la chaire certaines expressions consacrées ; quand il nous arrive, par exemple, d'appeler cette terre une vallée de larmes ; si les écoutants y prennent garde, s'ils y voient autre chose qu'une périphrase routinière et fade, plus d'un ne s'avouerait-il pas que cette vallée de larmes, n'est pas, à tout prendre, un séjour trop insupportable et qu'il y planterait volontiers sa tente pour jam.ais ? Sentiment plus facile aujourd'hui peut-être, et pour les heureux de ce monde, et même un peu pour tous par contagion. La civilisation matérielle s'est tant raffinée, la terre s'est faite si belle ! On entend que plusieurs soient tentés de ne rien chercher au delà. Le bien-être plus répandu, l'orgueil humanitaire partout régnant : double appoint aux doctrines qui mettent le paradis sur terre, et le croyant lui-même a quelque peine à s'en défendre.
Il faut donc lui rappeler avec force l'obligation rigoureuse d'aspirer à mieux. Il faut surtout, car les sentiments ne se commandent pas, réveiller et aviver en lui cette aspiration supérieure. Travaillerons-nous directement aie désenchanter de la vie présente? A vrai dire, les arguments ne manqueraient pas; l'expérience des lettres contemporaines, de la vie contemporaine, apporterait ici une admirable lumière. Chose étrange, que cette terre, de jour en jour plus enchanteresse, devienne en même temps le lieu du dégoût et de l'ennui ! L'hymne banal au progrès n'a-
t-il pas un écho navrant dans ces cris de désespoir, sans exemple peut-être du moins depuis le Calvaire? Le pessimisme répliquant à l'optimisme, « l'inexorable ennui* » avoué sous tant de formes par les déshérités de la foi : voilà bien encore la preuve de l'infinité de nos désirs, le témoignage de l'âme naturellement chrétienne et volontairement déchue. Nous ferons arme de tout cela; nous nous en prévaudrons diversement selon le temps et l'auditoire. A qui serait encore sous le charme de la vie, n'avons-nous pas la ressource de dire : « Souvenez-vous qu'elle finira? »
Toutefois, s'il faut déprendre l'homme du présent, ce n'est que pour l'attacher à l'avenir éternel. Au reste, on n'éteint le désir qu'en le remplaçant par un autre, et cet autre, on l'excite avant tout par la peinture de son objet. Mais comment faire assez bien valoir l'objet de l'espérance chrétienne? Comment peindre ce que l'homme n'a point vu, ce que l'oreille n'a pas entendu? Tout dire est impossible sans doute, et cependant il reste à dire beaucoup. Il reste à prendre beaucoup dans l'Ecriture, dans l'Evangile de saint Jean, dans la « divine Apocalypse », dans le Commentaire des oracles qui déclarent la béatitude inaccessible à nos pensées. Méditons les quatre mots célèbres de saint Augustin nous promettant l'exemption de toute peine, la claire vue de toute vérité, l'amour et la louange sans terme*. Approfondissons les paroles des saints, les révélations authentiques dont Dieu les a honorés. Avec la science pratique du cœur humain, étudions tout ce que nous savons des béatitudes accessoires : société des élus, repos dans la plus noble des activités ; plus de crainte, plus de cris, plus de douleur, Dieu même essuyant toute larme. En fin de compte, les paroles manqueront au sujet plus que le sujet aux paroles.