Bossuet, Maximes et réflexions sur la comédie
1. Ibi vacabimus et videbimus, videbimus et amabimus, amabimus et laudabimus. Ecce quod erit in fine sine fine. [De Civ. Dei, lib. XXII, c. XXX. 5.)
l'auditeur 4o3
Mais Tespérance n'est pas seulement désir; elle suppose en outre un mélange singulier d'assurance et d'incertitude. Je suis incertain de moi-même, de ma persévérance, de mon salut. Autrement, l'espérance ne serait plus lespérancemais, l'attente pure et simple; dans le Purgatoire, on attend; à proprement parler, on n'espère plus. Par contre, je suis certain de Dieu, de la volonté qu'il a de me sauver, de cette volonté qui m'apparait incarnée et crucifiée en Jésus- Clirist. J'entends le Sauveur me dire que ses brebis ne périront pas, que personne ne les arrachera de sa main. Je sais, avec saint Paul, à qui j'ai engagé ma vie. Double thème pour le prédicateur et combien fécond! En rappelant la part des incertitudes, il m'apprend à faire mon salut avec crainte et tremblement: mais surtout, en me montrant les desseins de Dieu sur moi, les prodiges multipliés à l'infini pour me préparer à la gloire, il me relève le cœur et manime à l'action, dernier terme de l'espérance chrétienne et troisième élément constitutif de cette passion, de cette vertu .
Voilà donc une fois encore l'âme établie dans une situation complexe, dont l'analvse peut être souverainement belle, instructive et fortifiante Voici reparaître cet assemblage que nous présentait déjà la foi : repos et activité, joie et vigilance, fierté, humilité réunies. Situation toute rationnelle, toute convenable et glorieuse à l'homme, car, en le pacifiant sans l'endormir, en l'animant sans le surfaire, elle le met en disposition d'agir pour seconder les vues de Dieu, et parachever par lui-même sa vocation à la gloire. Bien définir, bien peindre cette forte et suave passion, n'estce pas, selon la loi commune, commencer deTexciter?
Opposez d'ailleurs au tableau celui de Tâme sans espérance, à quoi l'impiété radicale de quelques-uns ne vous aidera que trop. Nous l'avons entendue ailleurs accuser follement d'égo'isme notre foi dans un avenir éternel. Voyons-la maintenant s'essayer au paradoxe brutal pour travestir le désespoir en courage. Quelquefois c'est bravade, pose d'archange rebelle et foudroyé.
... Aucune perspective, Soit enfer, soit néant, ne fait pâlir nos fronts, Et s'il faut accepter la sombre alternative, Croire ou désespérer, nous désespérerons '.
Ailleurs on affecte un stoïcisme scientifique et paisible. « Ceux-là seuls, ose-t-on dire, arrivent à trouver le secret de la vie, qui savent étouÉFer leur tristesse intérieure et se passer d'espérance^. » On prend en pitié « l'humanité primitive, )) forgeant dans son ignorance « des rêves d'âmes immortelles. » On s'applaudit de posséder enfin « la réalité sereine et fortifiante, » c'est-à-dire l'assurance de mourir tout entier 3.
Quel usage faire de ces tristes données ? Hélas ! le prédicateur serait téméraire de s'en prévaloir sans précaution, car il y a là un mensonge de force capable d'éblouir l'orgueil. De tels blasphèmes ne sont pas à citer devant tout le monde : ils pourraient donner je ne sais quel vertige à qui manquerait de réflexion et de foi sérieuse. Mais nul péril à dénoncer en termes généraux cet effort insensé contre les plus invincibles pressentiments de la nature ; et c'est bien là ou jamais que la vérité indignée est en droit de le prendre de très haut, do flageller sans ménagement ces attentats au bon sens et à la dignité humaine. Qu'elle y apporte de solides raisons, il le faut et ce n'est guère difficile.
Qu'y a-t-il derrière cette prétendue force d'âme? Un orgueil monstrueux, aboutissant comme de juste à l'humiliation sanglante, à la lâcheté absolue. Bel honneur en vérité, perspective « sereine et fortifiante, » que celle de finir comme l'animal! Mais qui ne voit la conséquence? — Est-ce conséquence ou principe secret ? — Mourant comme la brute, je suis bien le maître de vivre comme elle. S'il n'y a ni Dieu ni âme immortelle, sur quel nouveau para-