Psaume xxvi
l'homme, qu'elle rabaisse, et à Dieu, qu'elle ravale sous prétexte de le grandir.
Nous combattrons cette autre erreur, aujourd'hui si répandue, qui ne comprend plus la Providence en dehors du miracle. On n'est plus de force à entendre qu'un même effet puisse être produit à la fois par la cause seconde et par Dieu la dirigeant comme cause première. Oii les faits sont capables d'une explication naturelle, on ne conçoit plus ce que vient faire la Providence, et on l'écarté comme une hypothèse superflue. A nous de dissiper ce nuage grossier, d'éclairer cette inintelligence humiliante pour la raison mais surtout désastreuse pour l'àme. A nous de lui apprendre que la cause seconde est précisément le premier ministre de la Providence ordinaire, la cachant et la dévoilant tour à tour. A nous de lui montrer cette Providence admirable dans le coup d'état et d'exception qui est le miracle, mais aussi merveilleuse dans l'application souple des lois naturelles, mais plus merveilleuse peut-être quand elle ploie à ses fins la liberté, la révolte même, quand elle mène l'homme à faire librement ce qu'EUe voulait et ce qu'il ne voulait pas. Il y a là une philosophie élémentaire dont l'àme est capable, car elle en a besoin ; une sagesse de foi et de raison, d'où germe la confiance, la meilleur e force et la meilleure joie de la vie.
On le voit, pour fonder ce sentiment comme tous les autres, c'est la lumière qu'il faut faire avant tout ; c'est l'enseignement qui a le premier rôle. Exploitons les Écritures, qui ne tarissent pas sur ce grand sujet; invoquons l'exemple des saints ; portons en chaire quelques traits choisis de cette incomparable histoire que personne ne songe à écrire, qui s'appellerait bien l'histoire de la confiance en Dieu et de ses miracles dans la vie contemporaine. Une fois la Providence dégagée des ombres, établie en doctrine et prise sur le fait dans ses œuvres quotidiennes, le prédicateur sera fort pour réclamer la confiance. Il aura droit de stimuler l'âme par la gloire d'une double lutte. Lutte contre les idées du monde et contre les apparences
ioS LES LOIS
humaines qui vont à déconcerter la confiance. Or sa victoire, son grand hommage à la Providence est précisément sa persévérance inconfusible. C est en durant malgré tout, que la foi pratique triomphe du monde. Bœc est victoria qnœ vincit nnmdum, fides nostra. Lutte contre la Providence même, qui tantôt nous console en se faisant voir et tantôt nous éprouve en se dérobant. Rester ferme parmi les inégalités divines, toutes de phénomène et d'apparence, n'est-ce pas être un véritable Israël, un fort contre Dieu ?
Or, de même que l'enseignement aura commencé à fonder la confiance, il la maintiendra dans le vrai et la poussera vers Faction. Ici encore, veillons à donner de la Providence une juste idée. Elle fait tout pour les élus, et c'est chose admirable. Mais qu'est-ce à dire ? Qu'elle fait tout pour qu'il y ait des élus, pour que l'homme puisse consommer librement son élection à la gloire. Cela étant, elle enverra plus souvent Fépreuve sanctifiante que la consolation souhaitée. C'est le lieu d'expliquer nettement ses deux plans successifs. Avant le péché, dans ce premier ordre de gouvernement, où Dieu avait mis sa première pensée et comme le premier fond de son cœur, la douleur n'avait point de place ; l'homme devait passer sans peine, on pourrait dire qu'il devait glisser doucement, du paradis de la terre au paradis du ciel. Avec le péché, tout change. La mort prend rang parmi les choses humaines, et la douleur entre comme élément nécessaire dans l'économie de la sanctification.
En cela, rien de fatal, il est vrai ; c'est librement que Dieu conçoit et ordonne ainsi l'état de nature réparée. Mais qui oserait lui en faire un reproche? S'il introduit la souff"rance dans nos destinées, Lui-môme se fait homme pour la goûter avec nous. Encore est -il vrai qu'il nous la ménage à proportion de nos besoins et de nos forces, et qu'il se réserve d'essuyer éternellement les larmes qu'il aura fait couler de nos yeux. Que notre confiance garde la claire vue de toutes ces choses. Elle ne tombera ni dans la superstition ni dans l'inertie; elle ne rêvera pas l'exemption de toute souffrance ; elle ne se croisera point les bras dans l'attente
l'auditeur
oisive du miracle, comme Fen accusent les ignorants qui voient dans le dogme de la Providence la condamnation de l'activité. Elle sera précise, énergique, pleine d'élan comme de lumière, tout appuyée sur le vrai, tout orientée vers l'ellort; elle sanctifiera, en l'adoptant, l'adage du bon sens populaire : « Aide-toi, le ciel t'aidera. »
La charité. — Elle résume toute la religion. — Le prédicateur doit linspirer par contagion, par exemples, par démonstration. — Dieu tout aimable et tout aimant. — La contention d'amour avec Dieu. — Jésus-Christ. La charité en Lui : dans sa raison d'être ; dans son être lui-même ; dans sa vie mortelle, eucharistique, glorieuse. Le Sacré-Cœur. — La piété, amour de la famille surnaturelle. — La Très Sainte Vierge. — La charité envers le prochain. Le problème, la solution chrétienne, les solutions non chrétiennes. — La prédication de laumône.
Ayant l'honneur d'écrire pour des doctes, pour des maîtres en Israël, nous éprouverions quelque embarras à rappeler tant de points élémentaires, nétait une pensée qui nous rassure, ou mieux, un fait d'expérience qui nous le fera pardonner. Ce qu'il y a d'élémentaire dans la religion n-est-il pas ce qu'on oublie le plus facilement en chaire? Étrange préoccupation, ou inadvertance moins explicable encore ! On le suppose connu ; on part de cette hypothèse pour disserter, pour philosopher, pour chercher les hauteurs métaphysiques et les aperçus nouveaux.Maisl hypothèse est erronée, la base manque; on a cru promener les âmes dans une région familière, et on les égare trop souvent dans l'inconnu. Aussi bien, ces éléments, non pas dédaignés sans doute, mais oubhés et omis trop souvent comme une redite fastidieuse, ils sont et restent l'inépuisable trésor des grandes inspirations et des grandes beautés. Rien ne les vaut pour soutenir l'éloquence, rien pour enlever l'admiration, rien pour nourrir la foi, la piété, la vertu. Que le prédicateur les énonce seulement, mais avec une netteté vigoureuse, et les fidèles en seront ravis et ils le tiendront quitte de bien
des frais personnels d'invention ou de sentiment. Voilà qui nous encourage à poursuivre ces indications sommaires. Est-ce illusion ? 11 nous semble, en y avançant, apprendre pour nous-même, ou du moins nous préciser mieux bien des choses, et nous osons croire que, pour d'autres aussi, cène peut être temps perdu.
Dans l'ordre de nature, Famour est la passion reine, la passion mère que toutes les autres reproduisent en la modifiant. Dans l'ordre de la grâce, la charité est la passion, la vertu éminente; elle seule entre et demeure dans la gloire, comme le grand prêtre delà loi mosaïque entrait seul dans le Saint des Saints.
Mais auparavant elle a fait toute la vie chrétienne. Mais encore auparavant elle a fait toutes choses, et la nature et la grâce et le monde et nous-mêmes. Tout sort de l'amour gratuit de Dieu, amour à part, infini, prévenant, qui crée son objet pour se satisfaire et se manifesler à lui. Le monde existe, nous existons, parce qu'il a plu à Dieu d'aimer hors de lui-même. Vérité première, mais combien ignorée! Que de fidèles, ayant ouï dire cette autre vérité non moins sainte, que Dieu a tout fait pour soi, conçoivent, plus ou moins vaguement, comme un grand acte d'égoïsmela première expansion du plus désintéressé des amours!
Expansion initiale et prélude nécessaire de toutes les autres. Créant la nature par amour, Dieu veut aimer et être aimé par delà les aptitudes et les conceptions de la nature. L'ordre surnaturel englobe immédiatement l'ordre naturel, et Jésus-Christ, le chef-d'œuvre de la charité divine, vient à son heure rendre gain de cause aux desseins d'amour contrariés par le péché. Dès lors surtout, la charité est constituée, organisée, si on l'ose dire, entre le ciel et la terre. Dieu nous aime en Jésus -Christ, et notre grande fonction ici-bas est de l'aimer par Jésus-Christ, pour l'aimer parfaitement et sans fin avec Jésus-Christ dans le palais de la charité triomphante. En même temps, cet amour, qui nous lie à Dieu, nous lie étroitement à l'homme; nous l'aimons pour Jésus-Christ et pour Dieu ; nous aimons en
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lui Jésus-Christ, Dieu lui-même. Tout le christianisme est là. Mais en vérité, la prédication fait-elle assez pour que tous les croyants le voient ainsi nettement et d'un regard d'ensemble ?
« Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Unique * : » c'est tout le dogme en abrégé. — « Et nous, nous avons cru à la charité que Dieu nous porte - : » c'est le résumé do notre foi. — « Aimez Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme vous-mêmes : » c'est toute la loi, toute la prophétie^, toute la morale, et saint Augustin nous apprend que l'amour de Dieu, poussé au mépris pratique, c'est-à-dire au sacrifice de nous-mêmes, fait toute la vertu *. « Moi en eux, dit Jésus-Christ au Père, et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en unité ^. » — Union d'amour : c'est toute l'œuvre du Sauveur, tout le surnaturel, toute la béatitude.
Ainsi la charité est partout, elle est tout, et le grand travail du prédicateur est de l'implanter, de la cultiver dans les âmes. Lui aussi peut et doit dire comme son Maître : « Je suis venu apporter le feu à la terre, et que prétends-je sinon qu'il s'embrase? «L'homme qui parle au nom de Dieu n'a pas d'autre mission. C'est le terme plus ou moins direct mais le terme unique de tous ses discours; mais en outre, que fait-il s'il n'y tend directement, par des efforts souvent répétés et poussés aussi avant quepossible?
Et comment inspirer l'amour de Dieu? Comme toute passion s'inspire : par contagion tout d'abord, puis par démons-
1. Sic Deus dilexit mundum ut Filium suum unigeuitum daret. (Joan., III, 16.)
2. Et nos... credidimus charitati quam habet Deus in nobis. (I Joan., IV. 16.)
3. In his duobus mandatis universa lex pendet et prophetae. (Malth., XXII, 40.)
4. Amor Dei usque ad contemptum sui. (Saint Augustin, De Civ. Dei.)
5. Ego in eis et tu in me, ut sint consummati in unum. (Joan.. xvii, 23.)
tration offerte à l'esprit, d'où l'impulsion suivra, entraînant toutes les puissances.
Ici la contagion est double, mais il importe avant tout qu'elle rayonne du prédicateur lui-même. Comment prêcher bien l'amour sans l'avoir soi-même au cœur, c'est-à-dire tout au moins dans 1 intelligence convaincue, dans la volonté résolue et dévouée? Pas de sentimentalisme creux et vague, pas de charité poétique, point de mollesse d'âme ou d'ardeur imaginaire ; encore moins de cette passion factice et littéraire qui s'oublierait quelquefois en des accents plutôt profanes. On ne fait pas aimer Dieu sans avoir commencé de l'aimer soi-même ; on ne commence pas de l'aimer sans la méditation habituelle et la sainteté initiale, celle du désir et de Teffort.
Mais la sainte contagion de la charité envers Dieu peut venir au fidèle d'une autre âme que celle du prédicateur. Elle est dans l'exemple des saints, dans leurs paroles enflammées et communicatives. Pour suppléer à nos froideurs personnelles, disons combien Dieu a été aimé sur terre, combien il l'est encore. C'est tout un monde, le monde du surnaturel et de la sainteté aimante, qu'il faut ouvrir aux yeux des chrétiens, dont plusieurs le soupçonnent à peine. Hélas! devant certains auditoires mieux instruits des blasphèmes courants, il y aura lieu de venger les saints, leurs ardeurs accusées de folie ou exphquées d'une façon tout aussi outrageuse, par le tempérament ou l'hallucination. Etranges hallucinés, que leur chimère laisse ouplutôtqu'elle fait merveilleusement sages, humbles, forts, dévoués jusqu'à Timmolation continue! Racontons au moins ces prodiges delà charité: prenons-les de préférence, non pas dans le lointain des âges, mais près de nous, dans les exemples d'hier et d'aujourd'hui. Exemple vaut mieux que motif; contagion vaut mieux que démonstration.
Cependant la démonstration, l'impulsion directe aura son large et beau rôle; elle sera chaleureuse, enflammée, mais d'un feu calme et lent, nourri de pensées et de faits.
Tâche ardue que de faire aimer la Divinité même, la
beauté qui ne se voit ni ne se comprend. Tâche réalisable pourtant, car Dieu réclame cet amour, et Dieu ne réclame pas l'impossible. Tâche magnifique d'ailleurs et intéressante pour le prédicateur, à proportion même des difficultés à vaincre.
Pour attacher le cœur à une personne, il n'est que de la montrer aimable et de la montrer aimante. Agissons de même avec Dieu ; parlons de ses amabilités infinies, parlons de son incompréhensible amour. Cela nous engage tout d'abord à manifester ce que la raison et la foi nous ont appris de son être.
Et n'estil pas vrai que l'on y hésite quelquefois sous l'influence de deux impressions contraires.' On se confie trop ou trop peu à l'intelligence du croyant. L'un dit : « Catéchisme! c'est trop élémentaire; » l'autre : «Théologie! c'est trop relevé. » Est-il pourtant si difficile de faire accepter de tels éléments, et l'àme baptisée n'est-elle plus capable de ce sublime? Après tout, supposez la foi paisible et les dispositions bonnes, pourquoi craindre d'étonner quelque peu cette àme docile, de l'éblouir pour un temps, de la faire cabrer pour la maîtriser mieux, comme Notre- Seigneur en personne semble avoir voulu traiter Nicodème ? Si elle entrevoit dans l'Être de Dieu des hauteurs et des profondeurs qui la dépassent, où est le mal? D^ailleurs tout n'y est pas incompréhensible, insaisissable du moins. Les perfections créées nous acheminent à concevoir et à goûter jusqu'au ravissement cette perfection absolue, riche de tout ce qu'elles ont et de tout ce qui leur manque. Les beautés d'ici-bas, déjà si puissantes, peuvent nous servir d'échelons dans cette ascension vers la beauté souveraine et souverainement aimable. Un panorama splendide, une belle intelligence, un bun et grand cœur, autant de spectacles qui nous enlèvent à nous-mêmes. Et que sera-ce de Dieu?
Si, malgré tout, les perfections qui le font aimable en soi demeurent pour nous à une distance infinie, du moins son amour nous touche et nous investit par le bienfait par-
tout sensible. Cet amour, il est toute la raison de son action extérieure. La création, la coexistence de Dieu à tous les êtres sortis de sa main, la conservation, cette création continue qui nous donne l'être instant par instant, goutte à goutte, le concours, par où. l'activité infinie s'ajoute, se superpose à l'activité réelle de la créature; partout Dieu présent, agissant, servant par amour Tâme que son amour a fait éclore du néant : autant de merveilles trop peu connues du fidèle, et qui le ravissent dès que nous nous souvenons de l'en instruire.
Tout cela n'est encore que l'ordre de nature ; montons plus haut et nous allons retrouver l'objet de l'espérance chrétienne, cet autre plan d'amour qui contient et surélève le premier. Or il ne suffit pas de faire ainsi resplendir les miracles de la charité divine. L'important est de bien faire entendre à l'âme qu'ils sont à elle, qu'ils sont pour elle comme si elle était seule à en jouir. Voilà ce qu'elle ignore souvent, voilà pour elle une découverte, la plus éblouissante mais aussi la plus féconde.
Faites moi concevoir quelque chose des abîmes effroyables qui me séparent de Dieu. Puis quand vous m'aurez réduit à me voir devant Lui comme un atome et moins qu'un atome, dites-moi que ce grain de poussière, emporté comme un rien dans le grand tourbillon des choses qui n'est qu'un rien devant Dieu, dites-moi que ce rien de rien, qui est moi-même, est distinctement et personnellement aimé. J'ai do cet amour quelque idée, quelque vague lueur; mais il me semble toujours qu'il se perd dans le nombre avant d'arriver jusqu'à moi. Je voudrais me sentir distingué, et je me sens confondu dans la foule. Détrompez-moi, enseignez-moi, répétez-moi sans cesse, car je l'oublierai de même, que le Père du ciel n'est point, comme ceux d'ici-bas, toujours obligé de délaisser un enfant pour courir au secours de l'autre; que, si son amour a des préférences, il ne connaît point de partage ; qu'il est indivisible comme sa pensée, comme son essence même ; que, par conséquent, il m'appartient bien tout entier.
Que la prédication n'oublie pas de rappeler ces éléments de la doctrine : elle aura bonne grâce à demander pour Dieu la réciproque, elle pourra provoquer l'àme à la lutte, à la contention d'amour avec Dieu. Tout à l'heure, à propos de l'Etre divin, nous disions : « Pourquoi craindre un peu de théologie? » Nous disons maintenant : « Pourquoi nous efTrayer d'une apparence d'ascétisme? » L'àme baptisée n'échappe pas au glorieux devoir de la charité parfaite; donc elle a droit qu'on l'en instruise, et elle est capable de ce haut enseignement. Si elle ne pratique point d'ordinaire la perfection de l'amour, au moins ne doit-elle pas l'ignorer ou la méconnaître. Et que savons-nous du reste si tel n'entrerait pas dans cette voie royale pour peu qu'on la lui montrât du doigt?
Mais il est temps de nous rappeler que Dieu s'est fait visible pour nous entraîner à la sainte passion de l'invisible ^ Voici l'amabilité de Dieu sous forme humaine; voici son amour incarné, sensible, palpable, voici la charité faite homme, voici Jésus-Christ. Prêcher Jésus-Christ, échauffer l'enthousiasme du cœur pour sa personne adorable, c'est le chemin sûr et charmant par où conduire les âmes à la cJjarité. Jésus-Christ est le grand attrait de Dieu; mais encore il est Dieu même. L'aimer comme homme, c'est aller à la charité pure; l'aimer comme Dieu, c'est la pratiquer déjà.
Tout la prêche en Lui, tout l'inspire. Quelle est la raison d'être du personnage théandrique? — La charité. S'il existe, s'il y a un Jésus-Christ, c'est que Dieu a tant aimé le monde! Et que vient faire parmi nous cette apparition sensible du divin amour? Nous sauver sans doute. Mais qu'est-ce que nous sauver, sinon renouer de Dieu à nous et de nous à Dieu la charité rompue? Jésus-Christ est pour attester que Dieu m'aime, Jésus-Christ est pour que je sache aimer Dieu, pour que je le puisse et le veuille. En un mot, il est de par la charité et pour la charité.
1. ... Ut, dum visibiliter Deum cognoscimus, per hune in invisibilium amorem rapiamur (Préface de Is'oël.)
Le voilà dans sa raison d'être. Sera-t-il autre chose dans son être même, dans ses éléments constitutifs? Homme- Dieu, c'est Tobjet suprême de la charité qui descend jusqu'à moi et s'y proportionne autant qu'il est possible. C'est « le Dieu approchant, » dit admirablement saint Grégoire de Nazianze*. Les attraits do la Divinité ne frappaient que mon intelHg-ence : ils s'enveloppent d'attraits humains. Toujours médiatement sans doute, mais de tout près et dans une forme qui leur est personnellement identique, ils tombent pendant trente années sous les sens de quelques-uns, des heureux témoins qui ont vu, entendu, palpé le Verbe de vie 2; ils tombent depuis dix-huit siècles sous l'imagination de quiconque ouvre l'Évangile; ils tomberont éternellement sous nos yeux ressuscites, en même temps que l'essence même de Dieu sera dévoilée à nos âmes. Bref, aimer Jésus-Christ, c'est aimer Dieu. Que l'amour atteigne et saisisse Jésus-Christ tout entier; qu'il ne s'arrête pas à l'homme, mais qu'il le traverse pour s'introduire et se terminer au Verbe lui-même; dès lors, comme le Père et le Saint-Esprit, sans inégalité ni division possible, Jésus-Christ, le Verbe incarné, devient l'objet suprême de la charité, aussi bien que l'objet unique de l'adoration.
Verbe incarné il est l'objet, homme il en devient le sujet et le modèle. Dans cet être absolument à part, je trouve le Dieu que j'aime; je trouve aussi l'homme qui aime Dieu parfaitement et m'apprend à le faire. J'aime Dieu en lui, mais que ne puis-je aimer Dieu comme lui !
Ce n'est pas tout. Dans ce même être un et double, je trouve encore qui m'aime, qui m'aime deux fois, et voilà une découverte peut-être encore plus saisissante et plus décisive. En Jésus-Christ, Dieu ne s'approche pas seulement pour se faire mieux aimer ; il s'approche pour m'aimer,