Oblalus est quia ipse voluit. (Isaïe, lui
2. Nonne h^c oportuit pati Christum et ita intrare in gloriam suam.
(Luc, XXIV, 26.)
3 Quia semel venimus ad cor dulcissimum Jesu et bonum est nos hic esse, nec sinamus nos facile avelli ab eo... (Saint Bernard, De Passione Domini, Sermon m.)
bien répugnerait ici le verbiage métaphorique et vide ! Combien plus, l'émotion factice, creuse, quasi sensuelle, faite pour donner prétexte aux plus odieux blasphèmes * ! Disons simplement et fortement l'histoire de cette dévotion et ses développements providentiels. Montrons-la bien fondée sur sa base de foi, l'Incarnation même, qui rend adorables tous les éléments du composé théandrique; mais encore sur sa base de raison, sur le sens humain universel qui, en dépit de certaines oppositions scientifiques, a toujours vu dans le cœur le premier siège sensible de l'amour et son plus naturel symbole. Par-dessus tout, mettons en lumière Tesprit vrai de cette dévotion, c'est-à-dire la charité même, non pas exhalée en rêveries stériles, mais traduite en actes et répondant au dévouement par le dévouement, car tel est bien ici le dernier mot. La religion est rivalité d'amour avec Dieu ; le christianisme est rivalité d'amour avec Jésus-Christ. Qui fait les saints? Cette rivalité prise à la lettre et soutenue sans réserve volontaire : pauvreté pour pauvreté, douleur pour douleur, opprobres pour opprobres, sang pour sang. Qui fait les chrétiens ? Quelque pratique au moins de celte rivalité glorieuse. Là seulement est le vrai Christianisme, la charité répondant à la charité.
Mais la prédication attachée à nourrir cette passion reine laisserait sa tâche incomplète en ne s'efforçant pas d'établir dans les âmes la piété, qui est religion et charité tout ensemble ; la piété si mal entendue de plusieurs qui la goûtent cependant et d'expérience, mais qui la goûteraient cent fois mieux s'ils en avaient l'idée plus entière. Est-elle dans le sentiment? Non. — Dans une certaine facilité du cœur aux choses de Dieu ? Non pas même. — Son nom dit : esprit de famille appliquée à Dieu et à tous ceux que Dieu nous unit d'un lien surnaturel. Esprit de vérité pratique et
1. Ceux de Michelet, par exemple, racontant les origines de la dévotion (^Histoire de France). — Et ne l'a-t-on pas appelée une « réminiscence du paganisme ? » (Barthélémy Saint-Hilaire)j « une dévotion répugnante ? )> (Spuller).
de délicatesse agissante, fleurissant de la réalité dogmatique, fructifiant à l'action courageuse et toute filiale.
Et cette fois encore, que de confusions à dissiper, de notions flottantes à raffermir ! Quelle féconde lumière à jeter dans les âmes ! Il est bien vrai, par l'adoption divine, voici le ciel et la terre constitués en une famille. Jésus- Christ est, à la lettre, l'aîné, « le premier-né de frères sans nombre * ». En Lui et par Lui, nous avons un même Père, le sien ; une commune mère, la sienne, qu'il nous a donnée à la croix; une autre mère, collective mais bien réelle, la Sainte Église, son épouse, par laquelle nous naissons à la vraie vie. En Jésus-Christ, centre et nœud de cette famille universelle, nous tenons par une fraternité véritable à tout ce qui triomphe au ciel, à tout ce qui souffre au Purgatoire, à tout ce qui combat sur terre dans la grande armée des régénérés de Dieu. Voilà la base de notre piété : c'est la foi même. Et quel en sera le couronnement pratique? Une véritable affection de famille, rendue de cœur et d'actes à tout ce qui nous est uni de la sorte, et mesurée sur le rang do la personne et l'intimité de l'union. Traiter Dieu en père, mais en père adoré ; traiter Jésus- Christ en frère, mais en frère qui est notre Dieu et notre Juge, traiter Marie en mère ; traiter en frères, avec les nuances voulues de respect confiant, de compassion active, de sympathie dévouée, les saints du ciel, les âmes souffrantes et nos compagnons de lutte ici-bas : quel plan de sainteté à la fois magnifique et simple ! Porter dans nos relations avec le monde surnaturel les habitudes cordiales et généreuses qui font l'honneur et le charme des parentés d'ici-bas, l'assiduité, la courtoisie, la délicatesse attentive sans contrainte ni scrupule, n'est-ce pas embellir à l'infini la vie chrétienne, mais n'est-ce pas aussi la ramener à ses termes les plus vrais ? Combien d'âmes peut-être la traînent comme un fardeau, qui prendraient leur vol si ces notions élémentaires leur étaient un jour éclaircies !
1. ... Primogenitus in multis fralribus. (Rom., viii, 29.) — ... Is'ou oonfunditur fratres eos vocare. (Hebr. , ii, 11.)
. l'additeur 471
Dès lors une conclusion s'impose : pour exciter la charité, la piété sous toutes les formes, la doctrine est toujours le premier élément nécessaire. Qu'il s'agisse de Dieu même, de Jésus-Christ et de son Sacré Cœur, ce qui alanguit Famour c'est le manque d'enseignement précis.
Et que dire de la dévotion à la très sainte Vierge ? Rien de plus suave dans l'ordre des affections surnaturelles ; mais rien de plus tristement compromis par le vague, par l'incertain, par l'a peu près. Ce n'est pas que les ressources nous fassent défaut. Le dogme, les Pères, les figures bibliques expliquées nettement et sobrement, la liturgie commentée, l'histoire vraie du culte de 31arie, si cruellement travestie quelquefois par la docte ignorance des modernes*, l'histoire authentique des merveilles de sa protection : voilà de quoi nourrir l'éloquence et justifier le mot de saint Bernard : De Maria nunquam satis. Mais si la prédication oubliait depuiser àces pures sources, où irait-elle se perdre? dans quelle mièvrerie, dans quelles fadeurs ! Prêchons donc ce grand et doux objet avec toute la doctrine et la solidité possibles.
Poussons de toutes nos forces à la confiance, mais en posant avec une vigoureuse précision la ligne de Torthodoxie. Le fidèle sait-il toujours assezbien la poser lui-même, entre la superstition qui attendrait de Marie quelque chose comme la dispense de se convertir, et le sophisme janséniste réprouvant comme inconséquence la dévotion antérieure à la conversion consommée"^? Sans doute le pécheur est inconséquent de tenir à la fois à son péché et à son chapelet ou à son scapulaire; sans doute encore ni son chapelet ni son scapulaire ne l'introduiront au ciel sans repentir ; mais quelle cruauté impie que de railler des pratiques faites pour l'amener un jour à ce repentir dont il n'a pas encore le courage !
1. Le culte de la très sainte Vierge devient, par exemple, une simple tradition druidique, ou bien encore une suite du respect superstitieux des Germains pour la femme. (H. Martin, Michelet, etc.)