Pascal, IX^ Provinciale
La charité, qui tout d'abord monte à Dieu, retombe de là sur l'homme. Deux amours qui n'en font qu'un, deux commandements oii tout se résume et dont le second est semblable au premier. Inspirer cet amour surnaturel du prochain est l'un des plus beaux triomphes de la prédication, de même que la puissance de le fonder sur terre est un des signes probants du christianisme, un des fleurons divins de sa couronne. Plus on s'efforce de la lui arracher aujourd'hui, plus la tâche est belle à qui revendique pour Jésus-Christ seul cette gloire éminemment populaire. Aussi bien, prendre au vrai la charité chrétienne, c'est la montrer si belle que l'âme loyale ne peut se défendre de lui rendre hommage et de commencer à la ressentir.
Difficile problème, impossible à tout autre que Dieu. Me faire aimer l'homme, mais en tout temps, en tout lieu, en toute hypothèse ; m'inspirer pour toute créature humaine Tenant à ma portée ou simplement à ma pensée, une vraie passion de dévouement capable de survivre et de résister à tout ! Dans cet homme, quel qu'il soit, je retrouve, il est vrai, ma nature, objet d'une sympathie instinctive; mais tant d'éléments odieux peuvent ici ou là décourager la sympathie en défigurant la nature ! Quand Dieu créa mon cœur et mes entrailles, il y mit premièrement la bonté * ; mais en même temps le péché y enracinait l'égoïsme. De part et d'autre, c'est plus d'obstacles que de ressources. Il faudra donc, pour établir en moi la charité, mettre dans l'homme un attrait plus puissant que la communauté de race, un attrait indélébile malgré toutes les dépravations et tous les torts ; dans mon cœur, un principe d'amour plus fort que l'égoïsme.
Le prédicateur a posé le problème ; qu'il dise la solution chrétienne. Dans l'homme Dieu met sa ressemblance ; Jésus-Christ, le prix de son sang, une vraie fraternité avec lui-même, ou réahsée ou toujours possible, selon que l'âme est ou non baptisée, quelquefois même, dans le pauvre en
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particulier, un caractère d'identité spéciale. En moi, Dieu et Jésus-Christ mettent la grâce, la certitude de les aimer eux-mêmes en aimant l'iiomme, la promesse de compenser pareux-mémes ce que l'homme ne rendra pas à mon amour, de m'aimer si l'homme ne m'aime pas, et d'autant plus que j'aurai plus amplement partagé avec eux le royal privilège de rencontrer ici-bas l'ingratitude. Telle est la réponse divine. Dix-huit siècles de miracles sont là pour en attester la valeur.
Mais voici une contre-épreuve douloureusement intéressante. On ne veut plus de la charité chrétienne, et que nous donne-t-on pour la remplacer, pour conserver au genre humain un peu de cet amour mutuel qui ne pourrait disparaître tout entier sans faire du monde une arène et bientôt un désert ? On a parlé de bienfaisance. Mot creux et vide. Qu'est-ce que bien faire, et pourquoi bien faire là où Dieu manque? On a parlé de philanthrojne : mais ce mot pose le problème et ne le résout pas. Tout au plus nous ramène-t-il à la sympathie de race, à cet instinct dont l'égoïsme a si vite raison. On dit aujourd'hui solidarité. Mais la solidarité sans Dieu, c'est l'intérêt pur et simple, c'est l'égoïsme se saluant et se ménageant d'homme à homme ; c'est du commerce et non de l'amour. On a bien osé invoquer je ne sais quel altruisme^ nom barbare d'une chimère, folie de Torgueil humanitaire, mais folie logique après tout. C'est outrager l'homme, pense-t-on, que de l'aimer pour un autre que lui-même. Donc nous l'aimerons pour lui-même comme le chrétien son Dieu. C'est trop peu dire : nous rendrons au Dieu-autrui un culte que les chrétiens ne réclament point pour le leur ; nous l'aimerons à la façon des quiétistes , avec ce désintéressement absolu, avec cet amour de bienveillance toute pure condamné comme impossible par l'Eglise et par la raison. Et voilà pour remplacer ce qu'on appelle l'égoïsme catholique. Pesez les prétentions, comparez les œuvres, et jugez.
Comparez les œuvres, disons-nous, ou même rappelez simplement celles de la charité chrétienne ; faites à grands
traits l'histoire de l'aumône dans l'Église, depuis saint Paul quêtantpour les fidèles de Jérusalem, jusqu'à saint Vincent de Paul et au delà. Montrez surtout l'aumône de la personne, le dévouement sans réserve aux misères du pauvre, la variété admirable des Congrégations hospitalières et autres, les associations laïques, une des gloires chrétiennes de ce temps ^ Contez surtout les œuvres de miséricorde spirituelle, le dévouement respectueux àrintelligence et au cœur des humbles : création de Jésus-Christ, qui s'en pare comme d'un signe de divinité^; gloire de l'Église, mais gloire qu'on lui conteste aujourd'hui par la calomnie la plus audacieuse qui fut jamais. Opposez à son enseignement, à sa maternité populaire, les entreprises de politique égoïste ou d'impiété formelle qui, sous couleur de tout apprendre à l'enfance, ne vont qu'à lui désapprendre Jésus- Christ, la morale qui sauve et la vraie liberté.
Après avoir peint au vif la charité chrétienne en la rehaussant encore parle contraste, il reste au prédicateur de l'exciter directement en en plaidant les motifs. Le bien des âmes est-il en cause ? La charité s^appelle le zèle, et nous en parlerons tout à l'heure. S'agit-il des indigences corporelles'? On ne craindra point de les étaler sans réalisme, comme saint Grégoire de Nazianze prêchant pour les lépreux de Césarée ^ : si la pitié naturelle n'est point encore la charité elle sert à l'introduire, à Taviver du moins. Mais place, lumière et force au motif par excellence. Jésus- Christ est dans le pauvre ; le pauvre est comme un autre sacrement de Jésus-Christ. Motif écrit par avance dans les considérants de la sentence divine, motif seul assez complètement digne de l'âme croyante et du prêtre qui parle, étant
1. Comment ne pas se rappeler ici le beau livre de M, Maxime du Camp sur la charitéo privée de Paris ? Mais aussi comment se défendre d'un étonnement douloureux à entendre l'honorable et consciencieux auteur demander pour lui-même où est le chemin de Damas, alors qu'il vient de nous y promener durant six cents pages?