LE PRÉDICATEUR, L'HOMME DE DIEU
Nous touchons au terme, et voici le moment de jeter un regard sur le chemin parcouru.
Les grands modèles ont d'abord fixé notre attention, et, par-dessus tout, le Modèle divin lui-même. C'est en les regardant faire que nous avons pris la première idée de notre art.
Il fallait ensuite appliquer ces grands exemples et les codifier. Pour le faire moins imparfaitement, nous avons mis le prédicateur en regard des deux éléments qui achèvent de le faire ce qu'il est : l'objet et l'auditoire, les choses à dire et l'àme à qui les adresser en esprit dès l'heure même oij on les médite. N'était-ce pas tirer de leur vraie source et dérouler dans leur cours naturel les premières lois pratiques du genre?
Aussi la tâche pourrait-elle sembler finie, après que l'exemple et la nature des choses ont parlé tour à tour. Et pourtant il ne sera pas inutile, croyons-nous, de tout ressaisir, de tout résumer dans une vue d'ensemble. Nous y gagnerons peut-être de suppléer à la brièveté nécessaire des indications précédentes, mais surtout de faire mieux voir comment les plus hauts principes mènent droit aux conséquences les plus pratiques, mais encore de montrer, car nous ne craignons pas de le prétendre, que l'art de la parole sacrée, tout surhumain qu'il est par certains côtés, demeure naturel et vraiment facile à qui le conçoit bien.
C'est donc le portrait, l'idéal du prédicateur, qu il faudrait présentement dégager de tout ce qui précè"de. Hâtons-
nous de le redire, ce mot d'idéal ne peut effrayer ni rebuter personne. A le bien prendre, nul ne s'élèvera jamais à la perfection suprême, et surtout nul ne s'y établira jamais à demeure. Jésus-Christ, Notre-Seigneur, étant mis à part, les plus admirables maîtres n'ont pu qu'en approcher. Qu'un prêtre unisse la sainteté au génie, il y aura toujours quelque chose à désirer dans l'ensemble de sa parole. Mais cet idéal, que les plus grands désespèrent de remplir, les plus humbles ont besoin de le connaître, ils ont le droit et le devoir de s'y essayer; par là seulement ils tireront d'eux-mêmes tout le possible, et peut-être seront-ils surpris de voir ce possible grandir et s'étendre par delà les bornes que poserait la modestie ou peut-être la pusillanimité.
Non, en dépit d'une impression assez répandue, mais de tout point déplorable^ Tidéal n'est point l'ennemi du pratique; il en est la règle, la loi, le stimulant nécessaire. Et qu'est-ce que le génie, après tout? L'homme plus largement pourvu des aptitudes naturelles que la Sainte Église a dû reconnaître en nous pour nous admettre à l'honneur du sacerdoce. Qu'est-ce que le saint? l'homme qui pousse à l'héroïsme habituel des vertus possibles à tous et commandées à tous dans une certaine mesure. Le génie et le saint montent plus haut, mais dans la même lumière et dans la même charité oii Dieu a fixé la vie de tout homme, de tout prêtre. Leurs ailes sont plus puissantes, mais de même nature que les nôtres. Nous ferons moins qu'eux, mais nous avons le droit et l'obligation de faire comme eux. Il est permis de n'être point un génie et l'on peut n'arriver pas jusqu'à la sainteté proprement dite. Mais qui voudrait désespérer d'être homme, et quel prêtre s'estimerait incapable d'être un homme de Dieu?
Or, pour le prédicateur, voilà précisément l'idéal. Il est à tout entier, dans cette simple et grande formule, dans
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ce beau titre de noblesse où nous insistions dès la première page. Quand, plus tard, nous avons essaj^é d'analyser Téloquence du divin Maître, nous y avons trouvé l'Homme-Dieu, les deux natures affirmées et manifestes dans l'unité originale de sa parole humaine et surhumaine à la fois. Et maintenant, que la nôtre soit humble ou magnifique, peu importe. Elle sera digne de son ministère, elle n'aura pas trop dégénéré de son idéal, si l'on y retrouve l'homme de Dieu.
Mais qu'est-ce à dire ? Comme la parole de Jésus-Christ implique et trahit deux natures inséparables, la nôtre doit se faire de deux éléments en collaboration incessante. Il faut qu'on y sente l'homme, l'accent vrai, la vibration authentique de Tàme, la nature avec toutes ses puissances d'expansion, de communication, d'action sur autrui, puissances à déployer pleinement, à porter au comble comme si nous n'attendions rien que d'elles. Il faut qu'on y sente Dieu remplissant et dominant l'homme ; entendez la subordination pleine et entière de l'effort naturel à l'œuvre de Dieu, l'intention manifestement élevée et attachée à Dieu, la confiance de réussir, l'autorité, la sainte hardiesse uniquement fondées en Dieu, la flamme du zèle allumée au cœur même de Dieu. Toute la nature au service de la grâce : voilà, disions-nous, l'âme chrétienne. Mais en vérité le prédicateur est-il autre chose ? L'orateur est une âme qui s'exprime ; — on a là toute la rhétorique profane. L'orateur de Dieu, le prédicateur, c'est l'âme chrétienne, l'âme toute pénétrée de foi, de doctrine et de charité chrétienne, se traduisant, sortant d'elle-même pour passer dans les autres, pour y faire passer avec elle le Dieu qui la remplit; — on a là toute la rhétorique sacrée. On le voit, elle est à l'usage des plus modestes comme des plus grands.
Mettons, s'il se peut, dans un meilleur jour ces notions
si simples et pourtant si riches. Regardons de plus près l'orateur de Dieu, c'est-à-dire l'homme de Dieu qui parle. Etudions l'alliance pratique de Ja nature et de la grâce, en suivant le prédicateur dans sa préparation éloignée, dans sa préparation prochaine et dans l'exercice même de son ministère.
Préparation lointaine. I. Elément humain. Etre orateur, c'est être homme. — Former l'homme, c'est former l'orateur. — Connaissances fondamentales. — Habitudes d'esprit, d'imagination, de cœur. — Science de la langue. — Tout homme est orateur en germe. — II. Elément surnaturel. — ^ L'orateur de Dieu doit êtrehommede Dieu.
— Science sacrée. — Loi du travail. — ■ Habitudes surnaturelles de l'esprit, de l'imagination, du cœur. — Passion pour Jésus-Christ. — Méditation habituelle et sainteté de vie. — III. Alliance des deux éléments. — Distinction dans la pensée et le sentiment; fierté de la foi ;
— intérêt aux choses humaines; — goût de l'admiration, jeunesse d'âme.
Nous avons accepté, en nous réservant de la bien entendre, la distinction parfois outrée entre l'orateur et le prédicateur, entre l'homme et l'homme de Dieu, car c'est tout un. Voyons-les maintenant se former de loin l'un et l'autre.
I. — Dieu fasse paix aux rhéteurs de second et de troisième ordre qui nous ont plus ou moins accoutumés à considérer l'éloquence comme un je ne sais quoi d'artificiel, de surajouté, de plaqué, pour ainsi dire, par-dessus la nature humaine, comme une spécialité d'exception et de luxe, telle que peut être le talent du peintre ou celui du violoniste ! Nous l'avons dit, mais nous y insistons à dessein, elle n'est que Texpansion naturelle de l'âme ; l'orateur n'est autre chose que l'homme entré en possession de lui-même, l'homme sachant déployer et gouverner les puissances communes à toute créature humaine venant en ce monde.
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Sans doute, il ne le sait pas sans l'avoir appris, pas plus qu'il ne sait marcher ou parler. L'orateur se fait, dit-on; soit, mais il se fait précisément en se faisant homme. Noué dans sa puissance d'expansion, de communication morale comme dans toutes les autres, il la dénoue peu à peu, d'ordinaire et normalement par l'exercice réfléchi, quelquefois presque sans étude, par l'effort d'une spontanéité plus vigoureuse et sous l'empire d'une nécessité de situation. C'est alors ce qu'on nomme l'éloquence naturelle, si admirable quelquefois dans le sauvage, dans l'homme sans lettres soutenant une querelle, plaidant un intérêt, débattant un marché. Qui n'est orateur en germe et en puissance immédiate? Qui ne l'est de fait et en acte une fois ou l'autre dans sa vie? Allons plus loin, prenons 1 orateur par excellence, le parleur éminent formé régulièrement et par méthode ; écartons de sa manière tout ce qui serait convention et routine, ne lui laissons que la pure fleur de Fart. Qu'est-ce après tout et qu'a cet homme de plus que les autres ? Le pouvoir de produire mieux, avec réflexion, à volonté, des effets que tous les autres produisent avec une moindre force quand ils n'y pensent pas. C'est qu'il a raisonné ses aptitudes naturelles, c'est qu'il les a exercées en connaissance de cause et que, parle raisonnement et l'exercice, il en a conquis le plein et libre usage. C'est l'homme qui se connaît et se gouverne, voilà tout.
Et qu'y a-t-il dans sa formation oratoire r* Au fond, les simples éléments de toute formation humaine : des connaissances qui lui donnent quelque chose à dire; des habitudes d'àme qui le rendent capable de le bien dire ; mais connaissances et habitudes qui font l'honneur commun de tout homme complet et développé.
Il sait par expérience et par principes le cœur humain et les grandes choses delà vie ; il est philosophe, observateur,
moraliste. Sans cela, poiat d'orateur; mais où est, sans cela, l'homme complet ? Sur ce fond universel de science humaine, il édifiera sans peine les connaissances particulières exigées par sa profession spéciale ou devenues nécessaires dans une circonstance donnée. Mais ces connaissances ne feront en lui que le spécialiste, et c'est le fond, le fond de I science commun à tout homme, qui commencera de le faire orateur.
En outre il a des habitudes encore plus précieuses que la science. Pourquoi? Parce que, sans elles, la science risque fort de n'être qu'un trésor enfoui, stérile pour tous, à commencer par le possesseur lui-même; parce que, avec elles, la science nécessaire est vite acquise, pleinement possédée, en état de profiter à autrui.
Or quelles sont ces habitudes, indispensables éléments de l'éloquence ? Les mêmes qui font la valeur de l'homme et sa supériorité en tout ordre d'objets. C'est l'intelligence accoutumée par la réflexion à l'idée précise, à la pensée complète, au raisonnement exact et suivi ; l'intelligence dédaigneuse des lueurs, ayant le goût et le courage de la lumière achevée ; l'intelligence capable de se traduire, de s'expliquer au dehors parce qu'elle voit clair en elle-même. — Qu'est-ce encore? Une imagination vive et lucide, façonnée, suivant sa nature, à collaborer incessamment avec l'esprit, à le fournir de rapprochements, d'allusions, d'images sensibles dont il enveloppera ses pensées comme d'un vêtement diaphane et à leur taille. Nous demandons à l'orateur d'être, dans sa mesure et à sa façon, quelque peu artiste en même temps que philosophe ; mais nous n'attendons pas moins du causeur agréable, du conteur original, et souvent nous admirons chez les plus illettrés l'alliance toute spontanée du bon sens avec l'image familière et voyante. — Que réclamer enfin de l'orateur ? Par-dessus tout, une âme bonne, souple, forte et sagement sensible ;
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une âme qui sente les choses au juste comme elle les conçoit au vrai ; d'ailleurs expansive, assez maîtresse du caractère, du tempérament, de l'humeur, de l'égoïsme, pour sortir d'elle-même, se répandre et se communiquer; une âme aimant de passion la vérité et la justice, aimant par suite et du même amour les autres hommes, comme capables de ces grands biens et avec l'intention de leur en faire part. Mais n'est-ce point là précisément ce qui, dans le commerce de la vie, fait l'homme de cœur et puissant pour le bien sur les cœurs de ses semblables ? Jusque-là donc, c'est-à-dire pour le fond et l'essentiel, formation humaine et formation oratoire ne font qu'un.
Le parleur de profession y joindra la connaissance approfondie de la langue ; chose évidente : il faut qu'il sache manier son instrument. Mais qu'on y prenne garde ; ce n'est point là un instrument spécial comme le pinceau, le ciseau ou le violon ; c'est l'instrument à tout faire et de tout le monde, l'instrument humain par excellence. Et d'ailleurs qui ne voit qu'à savoir mieux sa langue on devient plus homme par le fait? Nous ne sommes point traditionaliste ; nous n'accordons pas aux mots le pouvoir de créer les idées ; mais il est de fait qu'ils les éveillent, les démêlent, les précisent, les fixent et arrivent en somme à les enrichir. S'agit-il par exemple de la vie morale, un des thèmes les plus féconds de l'éloquence et de la conversation relevée ? Supposez un homme fin et docte, mais peu accoutumé à la propriété des termes, pauvre en son vocabulaire, pour tout dire sachant mal le français. Qu'arrivet-il de toute nécessité ? Que mille nuances lui échappent ; qu'il ne peut ni les révéler à autrui ni en jouir pleinement pour lui-même, impuissant qu'il est à se les nommer de leur vrai nom. L'étude de la langue n'est donc point affaire de grammairien, de littérateur, d'orateur; c'est affaire d'homme^ condition de valeur et de distinction personnelle
pour celui-là même qui n'élèvera jamais la voix dans une assemblée.
Quant à celui que la Providence y destine, après les connaissances acquises et les habitudes formées, après la langue apprise et les idées étendues par le fait, que lui reste-t-il, sinon de rompre la prison de glace où la timidité l'enferme, d'apprendre à conduire sa voix, son geste, son regard? Eh bien! voilà encore autant de gagné pour son développement d'homme. Ne nous arrêtons pas présentement au débit ; nous en dirons plus loin quelques mots rapides. Mais revenons du moins sur ce fait. Ici, comme en matière de style et plus encore peut-être, qu'est-ce que l'art, l'art consommé ? Rien que l'épanouissement réfléchi de la nature universelle ; rien que le pouvoir de mettre en jeu à volonté des puissances expressives quelquefois merveilleuses dans l'enfant ou l'ouvrier sans lettres, de faire avec calcul et à dessein ce que nous faisons tous les jours dans l'entrain des relations familières.
Envisageons de toutes parts cette personnalité exquise et puissante que nous saluons du nom d'orateur; tournons-la, pour ainsi dire, et retournons-la en cent manières ; nous n'y trouverons pas autre chose que lliomme, l'homme qui se connaît, se possède et se gouverne ; l'homme entré en pleine jouissance des aptitudes qu'il partage avec tout le monde, mais que tout le monde ne cultive pas. Etre orateur, c'est être homme ; pour former en soi l'orateur, il n'est que de former l'homme, de se faire une âme, une âme puissante, réglée, expansive : nous tenons là le grand secret.
Plût à Dieu que tout prêtre, tout prédicaleur futur, eût été mis de bonne heure en présence de cette vérité capitale ; qu'il n'eût jamais vu dans la parole un métier à part, appris comme d'autres par artifice et procédé ! Encore n'est-il jamais trop lard pour entrer dans le vrai, pour