‹ La prédicationChapitre 199 sur 218 · Livre I, ch. i · texte numérisé non relu

Livre I, ch. i

et honorer sa vie entière. Les maîtres, les Pères mettaient à se former dix ans, quinze ans, vingt ans quelquefois, et cela fait, ils ne cessaient d'acquérir en donnant aux autres. Que sont, au prix, les quatre ou cinq années de séminaire auxquelles nous réduisent pour la plupart, et la pauvreté de l'Église, et les besoins pressants du ministère, et la rareté des vocations ? Qui pourrait vivre sur ce fonds, s'il ne s'appliquait jusqu'à la fin à l'enrichir? Et suffit-il pour cela des études officiellement prescrites aux jeunes prêtres de par l'autorité épiscopale ? Tienne la maturité, la vieillesse même, pourvu qu'elle ne soit pas encore l'impuissance : m'apporte-t-elle le droit de m'arrêter dans l'exploration des choses divines? m'autorise-t-elle à dire : « Assez appris, assez travaillé? »

Mais pour qui donc? Pour mes auditeurs? Si je suis si malavisé que de le croire, je leur deviendrai vite monotone et fastidieux. Il faut me varier, me compléter sans relâche, pour me soutenir devant eux, ou plutôt, chose bien autrement grave, pour soutenir leur attention et continuer de nourrir leur foi. Sont-ils doctes, ont-ils du moins quelque prétention à l'être? Qui me dispense de suivre le mouvement de leurs esprits, de faire face à leurs difficultés nouvelles, nouvelles de fait ou d'apparence ? Et n'eussé-je à traiter qu'avec des ignorants et des simples, encore demeure-t-il nécessaire d'élaborer de plus en plus les vérités samtes, pour les leur rendre de plus en plus familières, pour atteindre à ce chef-d'œuvre, ignoré des gens de littérature, mais admiré de Dieu et des anges, qui consiste à bien évangéliser les pauvres, à mettre le subhme, le divin à la portée des plus petits.

Que si, par impossible, je n'avais plus rien à apprendre dans l'mtérêt de mes auditeurs, encore faudrait-il songer à moi-même. Et serait-ce pour moi-même que j'oserais dire: « Assez? » Quoi! assez de Dieu, assez de Jésus-

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Christ I Aurais-je donc épuisé les insondables richesses du Christ, et percé à jour les profondeurs de l'essence divine? Ou bien encore m'avouerai-je rassasié de cet aliment, dégoûté de cette eau vive dont il est écrit cependant : « Qui me manere a encore faim, et qui me boit a encore soif ^ ? » Non, pour vivre et pour faire vivre les autres, l'âme du prédicateur, de l'homme de Dieu, n a pas assez du journal quotidien, fùt-il religieux, et de la brochure courante ; il lui faut puiser sans relâche à la vraie source, étudier sans fin la science sacrée. Parmi le tourbillon des œuvres et les préoccupations du zèle, il doit, par pitié pour lui-même et plus encore dans l'intérêt de son apostolat, se dérober quelquefois pour reposer son âme, la retremper, la rafraîchir. Mais comment pourrait-il jamais, par lassitude ou par faiblesse, arrêter à un point nommé l'activité spéciale de son intelligence de prêtre, la condamner, à partir d'une certaine date, à la langueur, à la stagnation, à la mort ? En se donnant à lui comme objet spécial, professionnel et pour ainsi dire technique. Dieu lui a fait du travail une nécessité d'office et qui ne saurait finir qu'avec les forces et la vie. Telle est bien notre situation, notre gloire : maîtres des âmes, et, pour cela même, éternels écoliers de Dieu.

Toutefois savoir Dieu et Jésus-Christ est encore trop peu de chose. Il faut que l'objet divin passe lentement dans la substance et dans la moelle de l'âme, qu'il pénètre, qu'il informe, qu'il vivifie toutes les habitudes intimes, qu'il devienne comme le soleil fixe de la pensée, comme la sève intarissable du sentiment. Cette intelligence d'homme déjà nette, précise, exacte et vigoureuse, cette mtelhgence de prêtre déjà instruite de Dieu, il reste de l'appliquer si bien à Dieu, qu'elle voie tout en lui, qu'elle juge

1. Qui edunt me adhuc esurient, et qui bibunt me adhuc sitieat. (Eccli., XXIV, 29.)

tout à sa lumière, que, selon le vœu de saint Augustin, elle fasse autour de cette lumière centrale l'unité de ses connaissances et de ses vues. En un mot, sur le fond de sagesse expérimentale et de philosophie humaine, il faut enter profondément l'esprit de foi. Cette imagination humaine, que la culture normale a déjà faite puissante et souple, il faut la remplir des reflets sensibles de Dieu, de ses symboles expressifs ; il faut la nourrir des faits et des images bibliques ; par-dessus tout, il faut l'exercer de longue main à recomposer avec toute l'exactitude et la vie désirables l'histoire détaillée de l'Homme-Dieu. A elle de lire pour sa part entre les lignes de l'Évangile, de reconstituer le cadre d'oiî se détache la figure du Sauveur, d'évoquer, s'il se pouvait, cette figure elle-même, non par un jeu stérile et dans une intention de jouissance pure, mais pour rendre à la foule ces fortes et vives images qui achè- à vent l'œuvre de l'intelligence et préparent l'émotion du cœur.

Et puisque c'est bien au cœur du fidèle, à sa volonté sensible, que la prédication doit finalement atteindre, c'est le vrai cœur du prêtre, le vrai cœur de l'homme de Dieu, qu'il s'agit de former en soi. Si, pour devenir orateur, pour se faire une éloquence, un style, un geste, le capital est de se faire une âme ; si c'est là le dernier mot de la saine rhétorique, la condition maîtresse que rien ne supplée et qui supplée au besoin tout le reste, quelle âme sera donc celle de l'orateur de Dieu?

Pour abréger sans l'affaiblir celte considération souveraine, imaginons qu'un prédicateur ait moins songé à ce côté de sa formation, qu'il ait moins compté sur son âme que sur les dehors humains de son talent. Que va-t-il faire? Par une secrète conscience de ce qui lui manque, se jettera-t-il hors de l'objet assigné de Dieu à la parole sacrée, dans ces fantaisies littéraires, philosophiques, sociales,

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dont l'inutilité fait le moindre inconvénient? Essayera-t-il, malgré tout, de prêcher lÉvangile ? Fierté de croire, crainte de Dieu, espérance, charité, pénitence, zèle, toutes ces passions saintes, comment les mettre au cœur des autres s'il ne les sent pas assez profondément dans le sien? Le voilà donc réduit à les jouer d'imagination et de tête. Mais qui s'y tromperait longtemps ? Un mot contient tout et nous dispense de nous étendre. On est éloquent, on est puissant, on est homme complet, agissant, dominateur, par une grande passion, par un grand amour ; on est prêlre, on est prédicateur, on est roi des âmes par l'amour passionné pour Jésus-Christ. Saint Paul a dit : « Que celui qui n'aime point le Sauveur Jésus soit anathème ! » Ne répétons point ce mot terrible, mais disons simplement : « Que celui qui n'aime point le Seigneur Jésus ne monte point en chaire ! » Pliilosophe ingénieux, discoureur habile, artiste de paroles, candidat aux académies, soit : prédicateur, jamais.

Or, cet amour passionné de Jésus-Christ ne s'improvise pas en un jour; celte àme pleine et possédée de Dieu ne se prend pas à volonté, comme l'habit sacré que l'on revêt pour se présenter aux fidèles. Mais si l'on veut bien souffrir une comparaison presque injurieuse, l'histrion même ne se rend compte de son rôle que par une longue étude, par un patient effort d'assimilation. Et comment le prêtre pourrait-il entrer dans la réalité des passions surnaturelles, autrement que par une lente et laborieuse accoutumance, tranchons le mot, par la méditation habituelle et par l'effort au moins initial de la sainteté? Quand, un jour, à Notre-Dame, le nom de Jésus ouvrait les entrailles de Lacordaire et en arrachait ces grands accents d'amour qui l'étonnaient lui-même et qu'il ne se connaissait pas, n'était-ce là qu'une surprise d'enthousiasme, un accès de cette belle fièvre que l'improvisation allume dans

les tempéraments oratoires? Non, vraiment, c'était le cri du prêtre formé par l'épreuve, grandi par une courageuse obéissance à l'Église ; le cri du religieux façonné à la contemplation, à l'austérité, à tous les labeurs de la vie parfaite ; le cri de l'âme longuement préparée à sentir et à traduire l'amour.

Méditation habituelle, sainteté de vie : c'est l'école du prédicateur, et il n'y en a pas d'autre. En le disant, nous avons conscience de ne nous tromper ni de lieu ni de rôle ; nous ne prêchons pas, nous faisons de la rhétorique sacrée la plus élémentaire, ou, si l'on veut, la plus haute ; nous disons en toute simplicité l'indispensable condition de l'éloquence. Il faut aimer Jésus-Christ, et l'on n'aime Jésus-Christ qu'à force de le regarder, et on ne le regarde jamais si bien qu'à genoux. En môme temps que ce regard persévérant échauffe peu à peu le cœur, il commence de transformer la vie ; car Jésus-Christ exerce dès ici-bas ce pouvoir assimilant que Dieu exercera pleinement au ciel, alors que nous lui deviendrons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est. Regard qui commence la transformation, transformation qui augmente la puissance pénétrante du regard ; méditation qui ébauche la sainteté, sainteté qui avive la méditation ; Jésus-Christ contemplé pour le reproduire, Jésus- Christ d'autant mieux contemplé qu'on le reproduit avec plus de courage : voilà qui fait au prêtre une âme et, par là même, une éloquence : nous n'y savons pas d'autre secret.

Ajoutez que cette passion pour Jésus-Christ met en branle toutes les autres. On n'aime pas l'Homme-Dieu sans aimer la vérité dont il est le centre vivant et les âmes où il veut régner, sans s'éprendre d'un enthousiasme indigné pour la vérité méconnue, d'une pitié immense pour les âmes qu'on écarte d'elle. Et dans ce dévouement sans ré-

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serve à l'objet que l'on prêche, se perdent, comme des fétus dans la flamme, toutes les arrière-pensées d'amour-propre si bien faites pour glacer la parole avec le cœur. Alors on fait bon marché de la gloriole oratoire ; alors on ne craint pas le renom de catéchiste, on n'a souci de chercher les questions brillantes et les thèmes à sensation ; alors on se donne sans plaindre sa peine à un auditoire clairsemé ou inculte. Saint Augustin disait un jour : « Vous êtes en bien petit nombre ; mais si vous avez bien écouté, vous êtes assez nombreux*. » Saint François de Sales ne refusait pas de prêcher devant sept personnes 2. Saint Charles estimait qu'une âme est un assez vaste diocèse ; à plus forte raison serait-elle un assez noble auditoire. Et la foi ne nous apprend-elle pas qu'une seule àme gardée ou ramenée à Jésus-Christ dépasse à l'infini tout l'effort de l'éloquence, et payerait assez bien toute la vie d'un prédicateur.

En résumé, c'est par la méditation assidue, par la sanctification courageuse, que se fait l'homme de Dieu, l'orateur de Dieu. Un auteur allemand moderne dit excellemment : « Chaque progrès dans la voie de la sainteté est un progrès dans l'art de la prédication. » D'oii il tire cette conclusion encourageante : « Le jeune prédicateur qui ne se sent pas pourvu des qualités naturelles, ou qui est effrayé des difficultés de sa tâche, peut se consoler par la pensée que le plus important de son art est dans ses mains ^. » Rien de plus juste. Que le talent reste humainement médiocre; si l'âme vit de Dieu, la parole ne sera jamais sans fruit. Par ailleurs, comme le caractère est la plus belle

1. Pauci quidem convenistis, sed, si bene audistis, abundatis. Sermo xix.)

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