Esprit de saint François de Sales, t. II, p
3. Le R. P. Schleiniger, delà Compagaie de Jésus, la Prédication ecclésiastique. Fribourg en Brisgau, 1864.
moitié du génie, chez les plus grands eux-mêmes, la sainteté fera toujours le capital de Téloquence sacrée.
m. Mais aussi gardons-nous d'y voir un prétexte
à négliger le reste. Gouvernons vigoureusement et nos appréciations et notre conduite pratique entre deux erreurs possibles. Assurément, la plus facile et la plus commune est l'oubli du côté divin des choses, la confiance mise dans les ressources humaines, la formation dirigée dans un sens quasi-profane, sous Tinspiration de l'amour-propre et d'après certaines routines de métier. D'autre part, n'a-t-on jamais vu la bizarrerie ou, pour tout dire, la paresse, déprécier et omettre le travail humain au bénéfice d'un surnaturel fort contestable? — Soyons saints et moquonsnous de la rhétorique ! — Oui, soyons saints, à la bonne heure, mais prenons la peine de bien parler; mais rappelons-nous que, si nous y mettons quelque négligence volontaire, nous sommes moins saints d'autant; maisn'oubhons pas surtout l'ordre de la Providence, les vraies relations du surnaturel avec la nature ; car, ici comme en tout ordre de choses, la pratique tient immédiatement aux plus hauts principes.
Oui certes, le surnaturel est supérieur à la nature, et parfois Dieu se plaît à marquer avec un dédain magnifique celte incomparable supériorité. Voilà pourquoi il se peut faire que la sainteté, la sainteté éminente, supplée merveilleusement aux défectuosités humaines de la parole. Mais la nature est l'instrument normal de l'action surnaturelle, et, si Dieu la dédaigne quelquefois, il l'honore le plus souvent. Voilà pourquoi une parole distinguée attire et agitd'ordinaire, quand même elle n'est soutenue que par une sainteté commune. Que le prêtre mette la sainteté avant tout, mais qu'il s'efforce de lui donner pour cortège toutes les puissances de la nature. Que, dans sa lente formation de prédicateur, disons mieux, dans le travail de toute la
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vie qui doit le rendre prédicateur plus achevé, plus efficace, il songe tout d'abord à se faire homme de Dieu, mais qu'il n'oublie pas de se faire homme, homme plus complet en soi et plus expansif à l'endroit des autres ; l'action est au prix de ce double effort.
Nous avons dit tout à l'heure une parole distinguée, et ce n'était pas sans dessein. Ailleurs nous appliquions au prédicateur ce mot de saint François de Sales à une âme affligée: « Vivez avec des pensées élevées et magnifiques. » C'était lui demander de faire passer dans ses allures d'esprit et dame une certaine hauteur, une certaine noblesse, et même, — pourquoi non? — une certaine élégance qui s'allie bien à la plus humble simplicité. Mais, qu'est-ce à dire? Où mettre l'objet précis de cette nouvelle exigence? L'élévation, la distinction d'àme, que nous demandons ici à l'orateur de Dieu, est-elle chose difTérente de la sainteté habituelle?
De fait, elle y rentre presque entièrement, et les habitudes saintes en font la condition première. Néanmoins, il peut se rencontrer telle âme de prêtre, de prédicateur, suffisamment unie à Dieu, et qui, tout en édifiant ceux qui l'approchent, leur laisse pourtant le regret de désirer quelque chose. D'oij vient cette lacune? D'un faux genre peutêtre, d'un faux tour de caractère, d'une fausse manière d'entendre l'esprit pratique ou même certaines vertus sacerdotales, la simplicité, par exemple, et la rondeur. Beaucoup plus s'éloignerait-on de notre idéal si Ton adoptait, même par forme de plaisanterie, une je ne sais quelle pose d'homme désabusé, blasé sur bien des choses et parfois sur la prédication même, une jovialité d'un goût équivoque, exercée de préférence aux dépens des prédicateurs, de leurs singularités, de leurs bévues, une certaine pente vraiment fâcheuse à voir et à montrer, pour s'en divertir, ce qu'on appellerait bien l'envers humain du métier.
Mais ces travers exclus une fois pour toutes, que demandons-nous enfin, et qu'y a-t-il dans celte distinction, dans cette élévation des vues et des sentiments qui n'est pas tout à fait la sainteté même? Rien qui ne nous soit déjà connu, mais rien qu'il soit inutile de rappeler et avec insistance, alors qu'il s'agit de la formation lointaine du prédicateur et du fonds d'habitudes que traduira spontanément sa parole. Si nous ne nous trompons, ce qui doit achever, parer, si l'on veut, l'âme du prêtre, ce qui doit ajouter à sa vertu cette fleur de distinction et de noblesse dont le parfum est si pénétrant et quelquefois si efficace ; avant tout, c'est la fierté de la foi, la passion pour la beauté de la foi, la disposition volontaire eL entretenue, de saisir et de présenter la foi, non plus seulement par le côté du vrai quelle nous assure et du bien qu'elle nous impose, mais par le côté du beau, du beau suprême qu'elle fait briller à nos yeux. C'est, en un mot, le sens et le goût passionné des splendeurs de la vérité divine. Mais que ce goût n'ait rien d'exclusif, rien de dédaigneux à l'endroit des choses de la terre. Qu'il soit large, généreux, compréhensif, embrassant et coordonnant au surnaturel tous les éléments, toutes les activités de la nature.
La terre est bien désenchantée pour qui regarde le ciel ; et pourtant cette terre demeure belle d'une beauté que Dieu veut nous rendre profitable : escabeau de ses pieds, jeu de sa sagesse, temple de sa présence, arène où se livre le grand combat de sa gloire. La pure activité humaine est incapable de mener à la fin ; trop souvent elle mène à la perte ; et pourtant cette activité de l'esprit, du vouloir, des bras de l'homme, est chose grande et noble, faite pour refléter Dieu et le servir. En somme, la nature est mesquine au prix de la grâce ; elle devient méprisable quand elle prétend s'en passer, haïssable quand elle s'emporte à la combattre. Mais elle reste, après tout, le piédestal de la
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grâce ; mais, à part l'orgueil et la révolte, elle garde ses beautés de main divine, et ce n'est pas en les méconnaissant qu'on lui persuadera d'en ambitionner d'autres. Nous avons déjà demandé au prédicateur un intérêt vif et mesuré pour le monde, pour la vie, pour tout l'ordre delà nature*; mais qu'il nous permette de le lui soubaiter tout de nouveau comme le second élément de cette distinction qui est l'élégance modeste et charmante de la vertu. En voici un autre encore, ou plutôt n'est-ce pas, d'une façon plus générale, celte même disposition que nous avons vue s'appliquer d'abord aux choses de Dieu, puis aux choses d'ici-bas ■? Goût persévérant et universel du beau; jeunesse d'âme entretenue par l'exercice volontaire de l'admiration. Il va sans dire que nous ne voudrions pas faire de l'homme de Dieu un naïf, une dupe, un enthousiaste crédule à toutes les belles apparences. Mais il nous répugnerait bien autrement, désabusé de toutes choses, sceptique, amer, sous couleur d'expérience et de maturité. Oh! combien triste, combien répugnante chez tout homme, mais surtout chez celui qui représente Dieu parmi les hommes, cette froideur dépitée ou railleuse à l'endroit de la beauté en tout ordre de choses ; cette gloire si follement mise àn'avoirplus d'illusions, c'est-à-direau vrai, plus de ressort et de vie ; cet orgueil plus ou moins inconscient de la fausse expérience, qui laisserait aux inhabiles et aux jeunes la faiblesse d'admirer! Nous avons eu, pour notre part, l'honneur de voir des âmes de prêtres faites sur un autre modèle, et rien n'est admirable et touchant comme cette souplesse conservée à l'âge de la pesanteur et des dégoûts, comme cette vive jeunesse de l'esprit et du cœur, qui soulève allègrement le fardeau des années et des mécomptes. Jeunesse entretenue par une ferveur de bon aloi,
i . Livre II, ch. i, S 2.
nourrie de science profonde et d'expérience indulgente, faite de foi, de candeur et de charité. Ainsi sans doute se fût montré l'Homme-Dieu, s'il eût voulu passer de longues années sur terre. Ainsi doit se montrer l'iiomme de Dieu, l'homme qui parle au nom de Dieu. A la fleur delà vie. il s'appelle déjà le vieillard, presbyter ; il est obligé de l'être par la maturité grave, par cette vieillesse toute vénérable qui ne doit rien à la durée et ne se mesure pas au nombre des ans. A son dernier déclin, il faut qu'on sente encore tressaillir en lui les saintes jeunesses de l'âme renouvelées comme celle de l'aigle et réjouies par l'assiduité à l'autel du Dieu qui ne vieillit pas.
Préparation prochaine. — Elément humain. — Piccitation ou improvisation? — Elément surhumain. Ne pas aborder la chaire sans une émotion vraie excitée par la méditation actuelle : — émotion à la pensée du ministère à remplir; — émotion à la jaensée des âmes qui attendent, • — moyen de s'impressionner à nouveau d une vérité rebattue ; — émotion à la pensée de notre identification avec Jésus- Christ.
Suivons maintenant, mais d'un regard beaucoup plus rapide, l'orateur, l'orateur de Dieu, dans sa préparation immédiate.
A la prendre du côté humain, tout semble se réduire à cette question pratique. Ecrira-t-il son discours? Préférera-t-il improviser ?
C'est au dernier parti que penchent les maîtres. Selon saint Augustin, il faut acquérir de longue main, etle fond des choses, et l'aisance de la par(dc ; puis, le moment venu, s'appliquer plutôt Tinjonclion de Notre-Seigneur aux persécutés : « Ne cherchez pas que dire ni comment le dire, car, au moment môme, il vous sera donné de le trouver ^ »