LE PRÉDICATEUR, L HOMME DE DIEU
de repère qui l'empêcheront de se perdre. Ainsi le prédicateur, comme le scribe savant du céleste royaume, ressemblera-t-il au père de famille qui tire de son trésor l'ancien tout ensemble et le nouveau *.
Liberté, assurance, aisance facile, donnant place à toutes les saillies heureuses qu'amène la chaleur du discours ; mais en même temps certitude morale de ns laisser flotter au hasard ni la pensée ni l'expression : voilà bien le meilleur sans doute, et l'on y peut arriver aux conditions que nous avons dites. A notre avis toutefois, quand la matière est délicate et le discours assez long, la situation la plus enviable est celle de l'orateur qui a tout écrit ou à peu près, mais largement et vivement, avec plus d'attention à l'exactitude et à la suite qu'aux menues élégances littéraires, et qui reste en fin de compte assez maître de son texte pour en modifier ou en achever sur place le détail. A celui-là tous les avantages : il peut se livrer sans se perdre, il aura l'allure ferme et souple, ferme sans raideur et souple sans péril.
Yoilà pour le côté humain de la préparation immédiate et ce que l'on pourrait conseiller à tout homme qui va prendre la parole. En est-ce assez pour l'homme de Dieu? Non certes; il serait à plaindre d'oublier en ce moment le côté divin de son rôle, de ne pas s'en redonner la conscience actuelle et vivante. Et comment? Par la méditation, non plus du sujet, mais du rôle lui-même, par une sérieuse élévation de l'âme vers le Dieu qu'il va représenter devant les fidèles. C'est être logique, c'est être conséquent avec soi-même. Il y a là un devoir de situation, une condition de mérite personnel et d'efficacité apostolique, mais encore une chance, et la meilleure, de rencontrer l'éloquence et
1. Ideo omnis scriba doctus in regno cœlorum similis est homiai patrifamilias qui profert de thesauro suo uova et vetera. (Matth., xiii
le succès. Qui aborde à froid une assemblée risque de lui parler froidement. Si le prédicateur ne s'émeut pas de ce qu'il va faire, il est à peu près certain de ne pas émouvoir.
Mais quelle émotion lui convient? Le mieux doué des orateurs profanes et le plus sûr de lui-même porte toujours à la tribune, sinon l'appréhension instinctive de la foule qu'il s'agit d'affronter, à tout le moins le saisissement que donne l'approche d'une action grave et périlleuse, d'une lutte, le frémissement intérieur de toutes les puissances recueillies, bandées pour l'effort. Homme de conscience, il est impossible qu'il ne se sente pas le cœur à la fois aiguillonné par le désir du bien et légèrement serré sous l'étreinte des responsabilités qu'il va encourir.
Le prêtre achève de se disposer à monter en chaire; il se promène lentement dans sa chambre ou dans la sacristie. En vérité, ne serait-il pas bon quelquefois qu'il se trouvât là quelqu'un pour rapprocher, pour l'interrompre, pour lui dire avec un grave respect : « Que pensez-vous à cette heure? Gomment envisagez-vous ce que vous allez faire? Dans celte surexcitation inévitable qui précède une action publique, où vont vos préoccupations? Est-ce à ne pas rester court? à ne pas déplaire? Souriez-vous d'avance aux applaudissements? Ou bien peut-être vous sentez-vous froid, pesant, à peu près vide d'impressions et de désirs, marchant comme à l'aveugle, poussé en avant par une force de nécessité, d'habitude, de routine, qui vous avertit seulement qu'il faut parler et vous en tirer à votre honneur? Prenez garde. Les préoccupations personnelles vous tiendraient au niveau de l'homme, et quant à l'atonie routinière, elle n'aurait pas même l'honneur d'y atteindre. Montez plus haut, prenez aux pieds du Crucifix les pensées et les émotions qui conviennent à l'homme de Dieu. »
Emotion du ministère à remplir, sentiment vif de l'œuvre à faire, de l'impuissance radicale des forces hu-
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maines et, en même temps, du devoir de les déployer sans réserve comme si tout notre espoir était là. Que le prêtre soit un génie ou un esprit ordinaire, qu'il monte dans la chaire la plus illustre ou qu'il aborde un auditoire d'enfants de village, il doit dire comme le Propiiète : A, a a, Domine Deus, ecce nescio loqui quia puer ego sum *. C'est la vérité pure, et, à s'en souvenir, on devient tout à la fois fier et humble, et quand on est tel, on a chance de pénétrer et de saisir, comme on est soi-même saisi et pénétré de ce qu'on va faire. Oh! que l'esprit de foi rendu actuel, présent, pratique, aurait de force pour nous rendre éloquents! Emotion de la pensée des âmes que je vais avoir l'honneur de toucher, de la responsabilité que je vais prendre à leur égard. Qui vais je rencontrer devant moi? Des juges de mon talent, de ma parole? — De bonnes gens que je connais de longue date, avec lesquels j'ai à vivre, et qu'il me faut ménager pour m'assurer la vie plus facile? — Vues de l'homme, faites pour glacer l'orateur de Dieu. Non, j'aurai sous les yeux des âmes dont chacune vaudrait, et au delà, les efforts de toute ma vie, puisque chacune vaut le sang de Jésus-Christ. Elles seront, pour une part, ce que les aura faites ma parole, et je répondrai d'elles à Dieu qui peut-être me redemandera leur sang"-. Ici encore est-ce exagération ou vérité pure? Et quelle puissance d'émotion ne développerait-on pas en soi-même si, à chaque fois qu'il faut parler, on se remettait vivement dans la sphère des vérités surnaturelles? Que le prêtre porte en chaire ce sentiment vrai de ce qu'est devant Dieu un auditoire ; il y porte du même coup le respect, le dévouement, l'indépendance, la compassion, le zèle, l'espérance, le désir, toutes les douceurs engageantes de la charité, toutes ses forces vives.