‹ La prédicationChapitre 204 sur 218 · Jérémie, i · texte numérisé non relu

Jérémie, i

2. Si dicente me ad impium : morle morieris, non annuntiaveris ei... sanguinem... ejus de manu lua requiram. (Ezech., m, 18.)

Nous parlons d'espérance et de désir. Osons le demander avec une douloureuse franchise : n'est-il pas vrai qu'on embarrasserait quelquefois le prédicateur de lui poser cette question : « Qu'attendez-vous de votre discours? » N'a-t-il jamais eu à refouler je ne sais quelle voix moqueuse entendue au fond de l'âme et qui disait : « Il en sera de ce sermon comme de tant d'autres? » Est-il même impossible qu'il n'ait guère songé au fruit qui en pourrait sortir? Entre le prêtre qui va parler et les auditeurs qui s'asseyent pour l'entendre, ne s'établil-il jamais comme un pacte muet, sans doute inconscient de part et d'autre, les uns pensant : « Nous n'en sortirons ni meilleurs ni pires, » et l'autre : « Je sais trop bien que je ne vous changerai pas? » Dès lors tout est perdu pour le résultat, pour l'éloquence même. Voilà le discours condamné d'avance à n'être qu'une formalité glaciale. Il en irait déjà bien autrement si le prédicateur au moins avait la conscience actuelle de parler à des âmes et de leur apporter la grâce. Elles le sentiraient vite et se mettraient vite à l'unisson ^.

Mais en outre ce sentiment raviverait en lui l'impression, peut-être quelque peu languissante et usée, des vérités qu'il annonce. A ne regarder que le thème de ma parole, je conçois l'émotion dans un sujet neuf, dans un discours improvisé ou même écrit d'hier et dit aujourd'hui sous l'influence et dans le feu de la composition récente. Mais ce sermon vieux de dix ou vingt ans, cette vérité dix ou vingt fois prêchée, est-il aisé d'en rajeunir en moi l'impression, de m'en émouvoir tout de nouveau comme à la première heure? — Difficulté pratique et d'expérience,

1. Saint François de Sales « voulait que le prédicateur, en allant en chaire, eût un dessein particulier, comme d'enseigner telles ou telles vérités nécessaires au salut, ou de décrier tels et tels vices, ou de persuader telles et telles vertus, ou l'exercice de telle bonne œuvre ; autrement, il estimait que c'était courir à l'incertain ou combattre en l'air )). {Esprit, xiv, 22.)

LE PRÉDICATEUR, l'hOMME DE DIEU 511

mais non pas invincible, grâce à Dieu. En fussions- nous réduits à la récitation pure, cette page, refroidie depuis des années, peut retrouver une chaleur non point factice, mais véritable et naturelle. Elle le peut, grâce à la méditation renouvelée, à la prière ; mais ce n'est pas encore tout. Saint Augustin nous avertit avec une finesse touchante et vraiment délicieuse que si, ce qu'à Dieu ne plaise, la répétition fréquente amoindrissait pour nous l'intérêt des choses, nous le retrouverions tout entier dans les sentiments de l'auditoire qui les entend pour la première fois. « Sommes-nous las de redire des vérités connues, élémentaires ? Confondons-nous avec les écoutants par une sympathie fraternelle, paternelle, maternelle; et une fois mis à l'unisson de leurs âmes, nous retrouverons dans la doctrine une vraie nouveauté... N'est-ce point d'ailleurs chose ordinaire? Voici, dans la contrée ou dans la ville, tel panorama, tel monument, en face desquels nous passons sans intérêt à force de les voir. Mais montrons-les à l'étranger qui ne les a jamais vus : notre plaisir va renaître du plaisir que lui donne, à lui, la découverte. Et cela même à proportion que l'étranger nous est plus cher ; car autant nt)us lui sommes identifiés par l'affection, autant se rajeunissent en nous les impressions vieillies. » Eh quoi ! continue le saint docteur, si c'est Dieu que nous avons à montrer ! « Nous sentons une allégresse toute bienveillante à parcourir les rues qui nous sont les plus familières, quand il faut remettre sur la route un passant qui l'a perdue. Mais s'agit-il de la vérité qui sauve ? Combien plus allègres et joyeux devons-nous revenir sur des points inutiles à revoir pour nous-mêmes, quand nous remettons dans le chemin de la paix, et par l'ordre du Dieu qui nous y a mis les premiers, une pauvre âme fatiguée des erreurs du siècle * ! »

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