Saint Augustin, De Catechizandis rudibus, xii
Impossible de mieux peindre le devoir, la puissance naturelle d'entrer dans les sentiments de l'auditeur et d'y habiter par la pensée. Devoir d'état pour l'orateur, mais pour le prédicateur encore plus; puissance innée, mais que développent l'oubli des préoccupations égoïstes et l'habitude de se faire tout à tous. Devoir qu'il a fallu commencer de remplir dès Iheure de la composition ou de la méditation préparatoire, mais qui se fait plus pressant à mesure qu'approche le moment de l'action. Puissance profitable à tous, mais au prédicateur tout le premier, car elle lui permet de s'assimiler, de respirer pour ainsi dire, à l'avance toutes les émotions de l'auditoire^ et quand il Ta su faire, nous le défions de n'être pas éloquent.
Mais si, avant de parler, il a dû s'impressionner vivement à la pensée du ministère qu'il va remplir et des âmes qui l'attendent, l'émotion, Témolion qui lui promet vie et triomphe, lui doit venir de plus haut encore, de l'intérêt de Jésus-Christ, de sa coopération actuelle à l'œuvre de Jésus- Christ, de son identification personnelle avec Jésus-Christ. « Quand le prêtre est en chaire, disait Donoso Cortès, je vois Jésus-Christ derrière lui. » Ah 1 si le prêtre le voyait toujours lui-même I Si, en abordant l'auditoire, il se rappelait qu'il porte en soi Jésus-Christ! S'il se disait dans le cœur en toute vérité et justice : « Tout à l'heure dans celte chaire, comme ce matin à l'autel, je vais être pour un moment Jésus-Christ! » Revêtir Jésus-Christ, arriver lentement à sentir en soi les sentiments de Jésus-Christ, voilà la part supérieure et divine de sa préparation lointaine, voilà ce qui a formé en lui l'homme de Dieu, l'orateur de Dieu. Et que faire au moment de l'action, sinon de rappeler et de ressaisir toutes les réalités, toutes les énergies, tous les résultats de cette identification laborieuse, comme on avive, pour obtenir un puissant effet, la flamme longtemps entretenue? Que faire sinon d'entrer par un effort d'esprit
LE PRÉDICATEUR, l'hOMME DE DIEU 513
et de cœur dans le Personnage divin avec lequel noire ministère va nous confondre? Quand nous nous présentons devant l'assemblée des fidèles, n'oublions pas de penser et de vouloir être ce qu'en effet nous sommes, les hommes de Dieu, continuateurs, ambassadeurs, éclios vivants et, si on l'ose dire, espèces sensibles de l'Homme-Dieu. A ce compte, il se peut encore que notre parole reste humainement médiocre ; il ne se peut qu'elle languisse et fasse languir. La grande puissance oratoire nous manquera, soit, mais non pas la vraie puissance apostolique. Du jour oij tout prêtre n'abordera la chaire que plein de Jésus-Christ présent, peut-être y aura-t-il encore des sermons sans grande valeur littéraire ; du moins n'y en aura-t-il pas qui sentent les prétentions de l'amour-propre ou qui se débitent froidement et comme par manière d'acquit.
La prédication même. — Le style. — Style factice" et vrai style d homme. — Avoir du style, c'est penser et sentir par soi-même. — Style de 1 homme de Dieu. — Le débit, expression naturelle de l'âme. — Le ton prédicateur. — La clef de l'art du débit pour l'homme, pour 1 homme de Dieu. — Conclusion : le prédicateur est l'homme de Dieu qui parle. — Cet homme-là sera toujours assez l'homme de son temps.
C'est que la préparation lointaine et la préparation prochaine décident à peu près absolument de ce que sera l'orateur dans Faction même. Si, de longue main, il s'est fait homme et homme de Dieu ; s'il apporte sur le terrain de la lutte, et les émotions légitimes de la nature, et les préoccupations supérieures de la foi; il n'a plus qu'à se livrer, qu'à parler de l'abondance du cœur. Il sera ce qu'il s'est disposé à être, et les fidèles ne s'y tromperont pas ; ils goûteront, — plaisir rare peut-être, — une vraie parole humaine ; ils sentiront, — bienfait plus grand, — l'accent vrai du surnaturel.
Qu'on| nous permette seulement d'ajouter, à propos du style et du débit, quelques observations sommaires. Le point de vue sera toujours le même ; ici comme dans tout le reste, nous n'avons rien de mieux à demander au prédicateur que d'unir la nature à la grâce, que d'être homme et homme de Dieu.
Tout d'abord, et sans dresser une théorie du style, nous pourrions répéter ce que nous disions plus haut de l'éloquence. Le style est-il autre chose que l'éloquence du détail ? Bien trompés et de bien fâcheuse influence, les critiques et les théoriciens qui nous induisent à l'envisager comme un accessoire de la pensée, comme un vêtement, une parure ou toute autre chose semblable ! Qui s'en tient là ne saura jamais parler ni écrire, ou, s'il y arrive, ce sera par une heureuse inconséquence et à condition de démentir pratiquement sa manière de voir. Non, le style n'est pas plus accessoire à la pensée que la chair et le sang à la vie. Il est la pensée même, dans son épanouissement plénier, normal et humain. Comme l'éloquence d'ensemble, il naît du concours naturel et harmonieux des facultés humaines. Il est fait d'idées précises ou de termes propres, c'est tout un, d'associations ou d'allusions rapides et exactes, d'images fréquentes, voyantes, bien appliquées, de sentiments insinués dans toute la trame du discours, de tours vifs et souples, expression spontanée du mouvement de l'âme. Il suppose donc et met à contribution toutes les habitudes excellentes de l'homme : justesse, pénétration d'esprit, souplesse fine et prompte à saisir et accuser les rapports, richesse sobre d'imagination, élan facile et réglé du cœur. Avoir du style, c'est penser et sentir, c'est avoir une âme et la traduire en parlant.
Il va sans dire que la langue bien connue et religieusement respectée est une condition réguhère dont personne ne doit sciemment s'affranchir. Et pourtant il peut y avoir
LE PRÉDICATEUR, l'hOMME DE DIEU 5 15
du style et du meilleur parmi les incorrections et les barbarismes. Écoutez parler ce paysan : il a du style ; lisez cet homme de lettres : il n'en a point. Et pourquoi ? D'abord ce paysan parle do ce qu'il sait, d'oiî il suit que les idées abondent ; ce lettré parle de mille choses qu'il sait mal, dès lors il a peu à dire Par-dessus tout, il lui manque la puissance, le courage, peut-être l'idée de penser et de sentir par lui-même. Inertie de nature ou faux pli des habitudes littéraires, il ne s'avise point qu'il a une àme et qu'il faut tirer de là ses discours. Il en prend le fond dans l'opinion courante et l'expression dans ses réminiscences. Comme il se fait une doctrine des billevesées en vogue, il se compose un style d'emprunts disparates, mal digérés, mal compris souvent, de lambeaux, de centons, de clichés. Je voulais entendre un homme ; je n'entends qu'un écho banal. Je voulais voir et sentir une àme; je n'ai (jue la lueur confuse, l'arrière-goût fade de dix âmes, de cent âmes, peutêtre vulgaires, mais encore décolorées et affadies en passant par ce milieu terne et insipide.
A qui conviennent ces traits ? A maint journaliste, à maint écrivain de métier. Mais tous les prédicateurs sont-ils absolument hors de cause, du moins au regard du style ?
N'est-il pas vrai que d'aucuns s'en tiennent à une littérature bien surannée, mais d'ailleurs bien pâle en soi et toujours? En les écoutant, vous saisissez au passage un peu, fort peu, de Bourdaloue ; vous retrouvez plutôt du Massillon, mais du Massillon étendu, délayé, gâté par les sermonnaires du dix-huitième siècle ou du dix-neuvième siècle commençant. Termes généraux et vagues, périphrases 'îonsacrées, usées plutôt, et dont la répétition obstinée porte à sourire ; tour languissant ou solennel à faux ; peu d objets précis pour l'intelligence ; pour l'imagination, quelques oripeaux fanés, quelques fleurs peintes ; pour le
cœur, des mouvements? — non, mais un nombre décent de figures de riiétorique. Rien n'accuse l'homme, rien ne sort de l'âme : ils ont manifestement cherché ailleurs.
Ceux-ci reluisent un peu plus parce qu'ils s'inspirent d'autres modèles. C'est Chateaubriand, c'est Lamennais, c'est Lacordaire qui nous reviennent de seconde ou de troisième main. D'ordinaire ils y ont perdu quelque chose ; il n'est cependant pas impossible de reconnaître çà et là leurs dépouilles, encore bien que délustrées parfois et mal assorties. Voilà d'oii peut se former, chez des hommes, assurément dignes et capables de mieux faire, une prédication brillante, mais brillante jusqu'au miroitement et à la confusion. Trop de couleur pour le dessin, trop d'images pour la pensée, pluie de fleurs éclatantes mais qui ne promettent guère de fruit et déjà penchent quelque peu à défraîchir. On voudrait quelque chose de plus net, de plus vigoureux, de plussobre. On voudrait surtout quelque chose de plus personnel. Là aussi, l'âme est trop peu visible, et ce n'est point à elle que l'orateur a demandé les éléments de son style.
Rien à dire de ceux qui, pour se faire actuels, originaux peut-être, composeraient leur langage avec les dernières locutions en vogue, avec ces expressions courantes que la basse littérature met de temps à autre en circulation pour quelques années ou quelques mois. Il serait déplorable que la chaire se fît complice du néologisme sans raison d'être, sans goût, sans dignité, où se perd notre belle langue française, et si l'on veut absolument parler par imitation et réminiscences, encore faudrait-il bien choisir.
Mais l'important est de parler d'après soi-même, de chercher son style dans son esprit et dans son cœur. Il est vrai qu'on ne se forme point sans modèles, que toujours on procède de quelqu'un. Toutefois, oij va la formation, sinon