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LE PRÉDICATEUR, L HOMME DE DIEU SIT

à dégager la puissance originale? Et si l'on procède d'un maître, n'est-ce point pour arrivera être soi ? L'imitation, le calque, est alTaire d'écolier et qui ne doit point durer toute la vie. Prédicateurs, affranchissons-nous des formules de convention, des routines d'élégance; ne redisons pas nos auteurs, si excellents soient-ils; disons-nous nousmêmes, nos pensées, nos sentiments propres et dans la forme personnelle mais complète où les amène en nous la réflexion achevée. Nous parlerons moins brillamment peut-être, mais à coup sûr nous parlerons mieux. Sachons notre langue, fût-ce le patois provincial où nous oblige notre ministère; mais avant tout, pensons, sentons, ayons une âme et ne songeons qu'à la produire. Arrière l'ambition de littérature. En écrivant ou en improvisant, nous veillerons simplement à la correction de notre langage, comme partout nous veillons à la dignité de notre tenue sacerdotale, mais voilà tout ; notre âme fera le reste. Rien n'est plus selon la rhétorique vraie que ce mépris apparent de la rhétorique. A ces conditions, on a du style, et d'autant plus que l'on vise moins à en avoir.

Style d'homme, vrai style, éclosion naturelle de l'âme ; style d'homme de Dieu, fleur de l'âme pleine de Dieu. Oui, la chaire a son style à elle, parce que l'homme de Dieu a le sien, parce que toute influence puissante qui modifie l'âme en modihe nécessairement l'expression, l'accent. A quoi bon chercher ailleurs le secret du genre ? Le style de la chaire, le style de Thomme de Dieu, c'est l'enseignement divin pénétrant toutes les habitudes de l'esprit ; c'est l'Ecriture entrée par une sorte d'infiltration lente aux veines de la pensée et du sentiment*; c'est le cœur de l'apôtre, vide de toute préoccupation humaine, supérieur à toute vanité artistique, plein de l'amour des âmes et de

1. Nous avons touché ailleurs lusage littéraire de TEcriture. (Livre I, ch. i, § 3.)

l'enthousiasme de Jésus-Christ. N'appuyons pas sur des choses déjà dites. Aussi bien n'est-ce pas notre faute si une conclusion revient toujours la môme. Le style de l'homme se fait comme son éloquence, par tous les exercices qui font lame; le style de l'homme de Dieu se fait donc parla méditation où son âme s'emplit de Dieu. Loi inéluctable. Qui néglige le moyen manque la fin. Qui se prive de la méditation ne parlera jamais au naturel la vraie langue sacrée. Il en fera des imitations plus ou moins heureuses, des pastiches plus ou moins réussis ; il n'en aura jamais l'accent vrai, inimitable.

Est-ce l'âme aussi qui faille débit, le ton, le geste? Oui sans aucun doute, et plus encore que le style, s'il est possible. Le regard, l'accent, l'attitude, voilà ses premiers indices et les plus irrécusables. Il n'en est pas qui la décèlent plus vite, ni quelle ait plus de peine à faire mentir. Qu'elle se farde et se déguise dans la parole : il n'est malheureusement que trop facile. Quant à l'hypocrisie soutenue du geste, de la voix, du sourire, des traits, des yeux, c'est chose possible, mais bien autrement malaisée, surtout pour qui n'a pas longuement travaillé à se faire du débit un art de fraude et de trahison. A un auditeur doué de quelque observation, le débit a vite fait de livrer le secret de l'âme. C'est lui qui la montre ardente ou froide, généreuse ou égoïste, aimante et modeste, ou hautaine, impérieuse et superbe. Que sont les mœurs oratoires si justement recommandées par les maîtres? La noblesse et la bonté de l'âme, naïvement exprimées dans le discours. Et oh s'expriment-elles avec une naïveté plus entière ? Dans le débit.

Or, entre les défauts qu'il ne tarde jamais à trahir, le plus rebutant peut-être, s'il n'est pas le plus odieux, c'est l'absence pure et simple de l'âme. J'écoute le discours, et je sens bientôt qu'elle n'y est pas engagée à fond, qu'elle

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y est pour peu de chose, qu'elle n'y est pour rien peut-être. Quelquefois l'orateur me laisse voir qu'il le sent tout comme moi, qu'il le regrette, qu'il voudrait me faire illusion, se faire illusion à lui-même. Il enfle la voix, il précipite le geste. Vains etl'orts ; je ne suis pas dupe ; ce fracas d'activité cérébrale et nerveuse accuse encore mieux l'absence du cœur et la fait regretter encore plus. D'autres fois, — ce n'est pas une chimère, — le débit me dit péremptoirement que, si l'àme n'est point de la partie, l'orateur n'en a ni souci ni conscience. Quelle que soit l'intention louable qui le fait parler, il est manifeste, à le voir et à l'entendre, que, dans le moment précis où il parle, il ne s'avise même pas que le capital est d'exprimer son âme pour en atteindre d'autres. Il ne lui tombe pas dans l'esprit d'être un homme parlant à des hommes, quelqu'un s'adressant à quelqu'un. Non, il se tire vaillamment d'une récitation académique ou d'une improvisation laborieuse. La voix, qui s'élève ou s'abaisse avec une régularité désespérante, m'avertit seulement que la phrase en est au milieu ou touche au terme. Le geste semble une fonction dont l'orateur s'acquitte pour se mettre en règle avec les usages et conventions du genre. 0 âme que je voudrais voir et entendre, oii es-tu?

Ayons le courage d'être sincère. Peut-on trouver l'âme, peut-on la soupçonner seulement dans ce ton devenu, par endroits et par moments, celui delà tribune sacrée, si bien qu'on a pu le nommer sans trop d'injustice le ton 'prédicateur ? Chant monotone et triste, complainte ou lamenlatior qui donne tout au plus l'idée d'une componction vague, d'un attendrissement banal. Le pire est qu'il y a parfois en sa faveur une sorte de prescription étrangement difficile à vaincre. L'enfant qui sera prêtre n'a peut-être jamais entendu prêcher autrement. Il apporte ce ton au petit séminaire, puis au grand; il l'y retrouve apporté par

d'autres ; le pli se prend, l'habitude se fait, et combien il sera difficile d'en revenir! Est-ce impossible pourtant? Nous aurions trop de regret à le croire. Il n'y a, pensonsnous, ni témérité ni indiscrétion à souhaiter qu'une large part soit faite, dans l'éducation cléricale, à l'exercice raisonné du débit. Mais, Dieu merci ! tout n'est pas perdu alors môme que quelque chose resterait à désirer de ce côté-là. Le jeune prêtre, une fois entré par la réflexion dans une plus entière possession de lui-même, ne peut-il rentrer du même coup dans la vérité, dans la nature?

A défaut d'un cours méthodique d'action oratoire*, qu'il nous permette au moins de lui offrir ce qui nous paraît la clef du problème ; qu'il nous laisse le conjurer de se rendre, par un vigoureux effort d'esprit, la conception simple et vraie de l'éloquence, du débit par conséquent. Qu'il observe les autres dans la conversation, dans la discussion, dans l'ordinaire des relations humaines ; mais surtout que, par la réflexion la plus aisée, la moins capable de le brider et de le contraindre, il se prenne lui-même sur le fait. Là, il est spontané, naturel; tout parle en lui et tout parle juste : la voix dit le sentiment tel qu'il est ; l'attitude, le geste, les traits, le regard, accompagnent la voix avec une exactitude merveilleuse; de toutes parts l'âme se montre et jaillit. Mais le voilà en chaire. Quel charme étrange a glacé d'un coup toute cette vie expansive? Pourquoi hésiter sur le ton à prendre, sur le geste qu'il conviendrait de hasarder? Est-ce timidité simple, embarras d'avoir à poser seul et longtemps sous les yeux d'une assemblée? Est-ce l'effet même de l'attention à soi, et suffit-il de se regarder faire pour devenir moins capable de faire bien ? Il y a de tout cela quelque chose, mais, ou nous nous trompons grandement, ou le charme qui paralyse est ailleurs, dans uneim-

1. Nous avons essayé, dans un autre ouvi'agc, de formuler les maîtresses lois du débit. [Théorie des belles-lettres, liv. IV. Retaux, iu-8.)

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pression mallieureuse, dans une idée fausse dont il fallait avant tout s'affranchir. En passant du commerce familier à la parole publique, l'orateur s'est dit qu'il entrait dans une sphère nouvelle, qu'il sortait de la nature pour entrer dans l'art, et le voilà hésitant comme en pays moins connu. Que no corrigeait-il cette impression à demi exacte, en s'avertissant lui-même que l'art est la nature qui se raisonne, et rien autre chose ; eu se rappelant que, en chaire ou dans la conversation, c'est la même âme qu il s'agit de traduire et par les mômes signes expressifs ?

Mais souvent l'impression que nous combattons n'est pas née en chaire, elle date de plus loin. Si elle glace le débit, c'est qu'elle a déjà refroidi la composition même; c'est que, en prenant la plume, on s'est dit plus ou moins nettement qu'il s'agissait de faire de la littérature et qu'on n'écrit pas comme on parle. Que ne se disait-on au contraire que l'on doit écrire comme on parle et parler comme on sent? Ainsi une fausse rhétorique a frappé le style de langueur et, du même coup, le débit. Il fallait prendre, en écrivant, le soin d'achever ses phrases, à la bonne heure ! Mais en fait-on moins dans la conversation sérieuse avec des gens que l'on respecte? Maintenant, devant le public, il faut s'imposer, pour être entendu, la gêne d'articuler plus nettement et plus lentement que dans le tête-à-tête; il faut déployer plus amplement les puissances de la voix et du geste. Différences de surface que tout cela. Le fond reste le même, et ce fond, c'est l'âme ; c'est aux dispositions de l'âme qu'on devra toujours, avec le vrai style, la force, l'aisai.ce, la vérité du débit.

Et voilà bien, selon nous, le dernier mot du grand art. Que le prêtre écrive ou parle, quel gain inappréciable pour lui, s'il peut un jour secouer toute idée de procédé, de métier, de littérature conventionnelle ; si toute préoccupation du même ordre disparaît et se perd dans le senti-

ment profond du vrai rôle, du ministère sacré ! On a vu plus haut quelle doit être la préparation prochaine de l'apôtre, avec quelles émotions il lui convient d'aborder son auditoire. S'il se les est bien réellement données ; s'il m'apporte une âme pleine de Dieu et pleine du désir de me communiquer Dieu ; s'il se sent bien un autre Jésus-Christ, mis en demeure de continuer auprès de moi l'œuvre du Maître; alors laissez-le faire : son organe peut rester désagréable, son geste peut manquer de grâce; du moins ils parleront l'un et l'autre ; j'y sentirai l'âme et je passerai par-dessus tout le reste, si même je ne cesse pas bientôt d'y prendre garde. Son débit ne montrera pas l'artiste, mais il trahira l'homme et, qui plus est, l'homme de Dieu.

Car dans ce débit qui ne sera que la vive transparence du zèle, il ne saurait y avoir trace d'afifectation, de prétention, de préciosité d'aucune sorte. Ce n'est pas un tel prédicateur qui comptera parmi ses grands moyens apostoliques son costume ou sa chevelure. Au reste, point d'emphase, d'ambition d'effet ; aucun des menus moyens du charlatanisme oratoire. Point de douceur affectée, de véhémence tapageuse et provocante. Par oii toutes ces petitesses, toutes ces faiblesses, toutes ces intempérances pourraient-elles entrer et s'acclimater dans une âme ainsi préparée à son rôle? Comment pourrait les sentir et les traduire cet homme qui se sent l'homme de Dieu et qui monte en chaire avec la conscience actuelle d'y porter Jésus-Christ?

Un homme de Dieu, un autre Jésus-Christ : c'est où il faut revenir sans relâche, ou plutôt c'est par où il faut tinir; c'est l'idéal en présence duquel nous devons laisser ceux qui nous auront fait l'honneur de nous suivre. Idéal sublime et sacré, mais en môme temps pratique et à quoi tous peuvent prétendre. Analysez l'orateur, disions-nous, et creusez-le jusqu'au fond : vous n'y trouverez autre chose que l'homme. Eh bien I étudiez de même le prédi-

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cateur, envisagez-le sous tous les aspects et pénétrez-le dans l'intime : qu'aurez-vous vu ? l'homme de Dieu, l'homme qui s'est rempli de Dieu par la science, la familiarité, râmour ; vous aurez vu 1 homme de Jésus-Christ, Ihomme que la méditation et l'effort d'une vie sainte ont passionné pour Jésus-Christ, revêtu de Jésus-Christ, transformé en Jésus-Christ.

Il est bien vrai qu'il ne commet pas la faute de négliger les ressources humaines. Dirons-nous que, sur le modèle de Dieu même, il les honore et les méprise tout ensemble, qu'il les honore en en usant, et les méprise en y comptant peu ? Il serait aussi vrai peut-être qu'il les honore deux fois, qu'il leur assure toute la gloire surnaturelle et naturelle dont elles sont capables, et en les consacrant toutes à l'œuvre divine, et en les allant chercher où elles sont, à leur vraie place, non dans le procédé mécanique, mais dans l'expansion réfléchie de l'âme. Quoi qu'il en soit, être homme de Dieu, c'est tout son fonds; le paraître en se montrant tel qu'il est, c'est tout son art.

Voilà ce que les maîtres nous ont appris par théorie et plus encore par exemples. Voilà ce que la nature des choses nous a plus clairement intimé à mesure que nous l'approfondissions davantage. Voilà ce que Dieu même a voulu de nous quand il a glorifié la solidarité humaine jusqu'à prendre notre chétive parole pour instrument et véhicule régulier de sa grâce ; quand il lui a plu d'avoir, comme les gouvernements de ce monde, ses hommes à lui, ses orateurs à lui. Voilà enfin ce à quoi nos frères ont droit, ce qu'ils attendent. Que l'homme de Dieu leur apparaisse dans le prédicateur ; et il sera partout reconnu par un instinct qui ne trompe pas, étant à la fois celui delà nature et du baptême ; il sera partout accueilli, partout salué d'une sympathie profonde, meilleure que tous les enthousiasmes humains. Il saura son temps : qui en doute ? Il

s'y ajustera : rien ne l'en dispense. Mais que cette tâche lui est facile ! Qu'elle est peu de chose et comme il se tromperait de s'en faire une inquiétude !

Oui, grâce à Dieu, ces longues études peuvent finir comme elles ont commencé, par un cri d'espérance, d'assurance plutôt. Quelles que soient les singularités de temps et de lieu, les erreurs du goût, les défaillances etles dépravations régnantes ; rien, jamais rien n'empêchera les hommes de tressaillir sous le coup d'une vraie parole d'homme; rien n'empêchera les baptisés de reconnaître et d'aimer le véritable accent de Dieu. Ce prêtre, ce prédicateur, tel que nous avons essayé de le peindre, à quoi bon le presser tant d'être neuf et de se rajeunir? N'est-il point au niveau de tous les temps, de toutes les civilisations, de toutes les situations morales? Ne porte-t-il pas en lui deux éléments d'intarissable jeunesse, et la sincérité de ses émotions humaines, et l'immortelle vie de la foi, de la charité ? Quoi de plus neuf qu'une âme qui s'épanche dans tout le vrai de sa nature? Quoi de plus neuf que la vérité éternelle, que Dieu, que Jésus-Christ?

Les auteurs de rhétorique sacrée insistent parfois long-uement sur les convenances spéciales aux diverses formes de prédication. Nous le ferons moins : il nous semble que la question est peut-être quelque peu secondaire, et que, sans rien perdre de vraiment utile, on peut l'abréger beaucoup en ramenant tout à un principe, et à quelques indications brèves.

Les objets sont divers : ils se groupent, ou, si l'on veut, se divisent et se subdivisent presque à l'infini en catégories distinctes. Il est clair d'ailleurs que la parole doit se proportionner aux objets, varier avec les objets. De là sort la division des genres ; soit des genres absolument premiers, comme l'éloquence et la poésie, soit encore des genres secondaires ou de détail, tels que la chaire, le barreau, la tribune. De là enfin, dans ces derniers genres eux-mêmes, des subdivisions encore plus détaillées : ainsi la parole sacrée comprend le catéchisme, le sermon, la conférence et vingt autres sousgenres de détail. Tout cela est fondé en nature, légitime par conséquent et nécessaire.

Mais si les objets se distinguent les uns des autres, s'ils sont essentiellement divers, ils sont aussi voisins, liés entre eux, formant une chaîne, une échelle continue. Dès lors on entend que la distinction des genres oratoires, que surtout la distinction des formes particulières dans un même ordre d'éloquence, — la chaire par exemple, — doive être prise sagement, largement, généreusement, conformément à la nature même.

Ainsi, dans la prédication, l'échelle littéraire des genres mor.te, au moins selon l'opinion traditionnelle, du plus humble catéchisme à l'oraison funèbre considérée à tort comme essentiellement solennelle en tous cas, ou bien encore aujourd'hui jusqu'à la conférence quelquefois envisagée trop exclusivement d'après le type de Notre-Dame. Mais qui dé-

fend au catéchiste d'être, dans l'occasion, pathétique ou même sublime? Qui empêche l'oraison funèbre d'être simple en bien des rencontres? Bossuet Tentendait ainsi, et il l'a montré — pour n'en citer qu'un exemple — en racontant les songes de la princesse Palatine. Qui interdit à la conférence, tout en demeurant elle-même, de se faire familière avec un auditoire moins lettré? La distinction des genres est une nécessité de bon sens, nous l'admettons avec tout le monde; mais nous nous permettrons de croire que les rhétoriques, peut-être même les rhétoriques sacrées, ont voulu la pousser bien loin, faisant de la prédication comme un territoire morcelé à l'infmi par un cadastre inexorable. Nous souhaiterions plutôt largeur et réflexion dans l'appréciation des genres et de leurs limites. Dans le fait, ils ne sont point ainsi répartis par casiers géométriques : ils ne s'excluent mutuellement que par quelques points extrêmes, et restent confondus par la plupart de leurs éléments. Que de pensées, de tours, de figures, voire de morceaux entiers, qui seront également à leur place dans l'homéUe, ou la conférence, ou l'oraison funèbre, ou le sermon ! Craignons donc, dans l'appréciation des limites et des convenances particulières, un certain exclusivisme, un certain esprit de routine et d'à priori traditionnel.

Et quant à la pratique de la composition et de la parole, faisons nous et gardons-nous naturels par l'habitude de voir, d'estimer et de sentir les objets d'après le vrai de leur nature, puis de les exprimer d'après le vrai de nos impressions. Cette habitude prise, méditons l'objet actuel qui se présente, et parlons librement, bien assurés, si nous restons dans le naturel, de rester aussi dans les convenances du genre.

Le principe étant ainsi posé, il semble qu'il n'y ait guère qu'à y joindre quelques observations et conseils. Tout d'abord il est à remarquer que les diverses formes de prédication peuvent s'échelonner d'après une double hiérarchie, La hiérarchie d'opinion, l'échelle littéraire, monte, comme on l'a vu, des genres les plus humbles, dont l'enseignement et la critique ne daignent guère s'occuper, jusqu'aux plus éclatants, où d'aucuns semblent réduire toute l'éloquence de la chaire. Mais la hiérarchie des préférences apostoliques, en conformité avec les préférences divines, ne serait-elle pas justement inverse? Ou

du moins, en admettant que les genres d'apparat puissent être utiles au bien des âmes, en leur faisant un devoir rigoureux de ne pas oublier de l'être, n'avons-nous pas le droit de remarquer que ces formes plus brillantes sont les moins immédiatement liées à l'essence du ministère, les moins voisines par nature de la prédication des Apôtres ? Mais celles qui s'en rapprochent le plus, ce sont précisément les plus humbles, celles que la littérature ignore ou regarde de haut, le catéchisme par exemple.

A la lumière de cette observation, qui n'est peut-être pas curiosité pure, montons rapidement l'échelle des genres.

De la conférence, rien à dire après les courtes remarques présentées plus haut à propos de l'apologétique. Tout au plus souhaiterons-nous en passant qu'elle se fasse, autant qu'elle pourra, pareille à un catéchisme relevé, distingué, littéraire. Ainsi se toucheraient les deux extrémités de la hiérarchie.

Voici venir l'oraison funèbre. Qui l'a fait naître? Le culte affectueux du souvenir. Qui lui donne accès au temple et parmi les mystères? La leçon édifiante contenue en germe dans la vie du défunt. De ce double fait découle une double loi du genre.

Avant tout, il faut que l'oraison funèbre soit cordiale, pour être vraie. Ne la concevons donc pas nécessairement comme pompeuse. Ne lui donnons pas pour idéal unique, exclusif, certaines pages de Bossuet plus magnifiques et plus solennelles, qui sont loin d'être Bossuet tout entier. Encore même ne faudrait-il pas prendre l'aigle de Meaux pour modèle en ce point à l'exclusion de tous les autres. L'oraison funèbre sera simple au besoin. Ainsi la faisaient les Pères ; ainsi de nos jours, et non sans un grand mérite, l'a restaurée Mgr Pie.

Mais surtout elle sera chrétienne. Des deux éléments qui la composent, le souvenir du défunt et la leçon qu'on en tire, il est trop clair que le second l'emporte. Peindre finement et complètement une figure contemporaine, c'est œuvre littéraire» et de haute curiosité; édifier à son sujet, c'est œuvre d'apôtre, et ce doit être le but du prédicateur.

Or, le plus souvent, une existence un peu saillante offre un ou plusieurs traits de caractère où elle se résume. Par suite, en toute simplicité et loyauté, sans rien forcer, sans plier les

faits à une idée préconçue, une ou deux thèses s'en dégagent, que le discours chrétien doit mettre en lumière. Et si l'on suppose, cas anormal d'ailleurs, une vie diverse et mêlée, sans unité morale bien visible, il reste la ressource d'en parcourir les principales phases en tirant de chacune d'elles la leçon qui peut s'en dégager. Mais en tout cas, ce principe demeure : la vie, qu'il faut rappeler, non raconter, est utile et intéressante surtout par la thèse qui en ressort.

Au reste, c'est là tracer déjà les lois du panégyrique. Dans l'éloge d'un saint, se retrouvent les deux parties dont nous parlions tout à l'heure : la biographie et la leçon, la biographie pour la leçon. Et le récit complet est ici encore moins nécessaire : la plupart du temps, le saint est un patron local, dont le panégyrique revient annuellement, dont la vie n'est plus à faire connaître aux auditeurs. Inutile, ce semble, d'en reprendre chaque fois à nouveau l'histoire.

Où sera donc le mérite sérieux et profitable du genre? Que l'on embrasse l'ensemble d'une vie sainte, ou bien qu'on en détache un ou deux traits dominants, il faut garder au personnage sa vraie physionomie, son originalité. N'en faisons pas, à la mode de l'ancienne hagiographie, un répertoire alphabétique de toutes les vertus. La vérité originale des caractères est bien autrement captivante. De plus, en la présentant aux fidèles, on les fait jouir d'un aspect de la sainteté chrétienne qui est l'un des plus attachants : la variété dans l'unité. Unité, car chez tous les saints, même nature, même loi, même grâce, même type suprême: Notre-Seigneur Jésus- Christ. Variété, car la nature, une en soi et dans son fond, est multiple et diverse en ses détails ; mais en outre la grâce, commune à tous les saints, n'altère pas en chacun d'eux la nature originale, et se diversifie elle-même à l'infini.

Aimons donc à mettre au jour ces différences personnelles entre les reproductions d'un même type, et pour cela, rendons au vif les traits caractéristiques de chaque physionomie. Que toujours pourta)it la leçon domine : c'est l'esprit de l'Eglise et l'une des parties intégrantes du culte des saints. Rappelons-nous encore que l'intérêt sérieux et supérieur de l'histoire est dans les vérités générales concrétées, incarnées, dramatisées. Lès personnes nous attachent, elles nous rendent la vérité morale intéressante; mais ce qui nous élève

et nous sert, c'est cette même vérité morale que le personnag-e historique dégage par ses actes, vices ou vertus.

De tout cela ressort cette formule directrice : pour le panég:yriste comme pour l'historien, bien que dans une mesure diverse, le point est d'unir et de subordonner d'après leur nature la réalité historique et la vérité g-énérale qui en ressort.

Mais l'oraison funèbre et le panég'yrique tiennent dans la prédication une place presque minime. Venons au ministère usuel, aux formes de parole qui prêchent, à strictement parler. Là trouvons-nous bien des genres réellement distincts, et dont chacun veuille une législation à part? Pour qui n'a pas l'amour passionné des subdivisions et des catégories, pour qui, selon l'axiome philosophique, n'aime pas à multiplier les êtres sans nécessité, il n'y a, ce semble, que deux formes : la thèse et l'homélie: thèse, ou exposition méthodique d'un point de doctrine ou de morale; homélie, ou interprétation suivie d'un passag-e scripluraire. Thèse, qui n'est, à le bien prendre, qu'une pag'e de catéchisme, ou, si l'on veut, de théolog-ie; homélie, qui est par-dessus tout une leçon d'Écriture sainte. Thèse, qui s'appelle assez improprement sermon, et dont nous avons reg^retté plus d'une fois la domination exclusive dans la chaire ; homélie, déjà remise en quelque honneur dans l'œuvre de Mgr Pie par exemple, et à laquelle nous souhaiterions une part plus large encore.

Voilà les deux seuls genres vraiment distincts. En effet, que le discours chrétien s'intitule sermon de station, prône, instruction, exhortation ou autrement encore, il lui faudra bien revenir toujours à l'une de ces formes maîtresses, à moins qu'il ne les unisse toutes deux. Au reste, ce que tous nos vœux appellent, c'est l'alternance ou l'union des deux genres. Pour ce qui est des quaUtés de l'un et de l'autre, il paraît difficile d'ajouter quelque chose de neuf et d'efficace aux exemples que nous avons étudiés et aux principes que nous en avons induits.

Tout au plus semble-t-il opportun, pour mettre, autant qu'il est en nous, les esprits à l'aise, d'indiquer trois formes possibles à l'homélie elle-même. Elle peut être l'exphcation détaillée de chaque verset, sans préoccupation d'unité méthodique. C'était la coutume des Pères. En ce cas, chaque discours est moins parfait peut-être, mais l'ensemble présente au fidèle

un cours d'Écriture sainte approfondi et continu. Le prédicateur peut encore s'emparer d'un fragment de l'Évangile du jour, par exemple, et le réduire à une idée dominante ou à quelques points principaux, bref, en tirer une division régulière que le texte comporte le plus souvent. Et tel paraît être le thème et le genre le plus naturel du prône. L'homélie pourrait enfin se répartir en deux points constants et uniformes : ce serait d'abord l'Évangile expliqué littéralement, puis les conclusions morales.

Mais ce qu'il faut souhaiter par-dessus tout, c'est que, sans trop se mettre en peine de certaines règles positives, parfois un tant soit peu factices, ou du moins exagérées, on pénètre, on creuse profondément chaque sujet ; qu'on en tire exactement ce qu'il renferme de touchant et de persuasif, doctrine, morale, ou l'une et l'autre; et qu'on en parle précisément d'après l'ordre et avec le ton qui lui convient. Dire plus ne se peut : c'est le suprême conseil que la saine rhétorique puisse donner à la chaire.

Nous voici au sommet de la hiérarchie des genres. Au delà, il n'y a plus que le catéchisme, cette prédication qui n'a point de place dans les cours de littérature, mais qui est en singulier honneur devant l'Église et devant Dieu : genre oii doivent briller ces qualités supérieures, éminentes, d'esprit et de zèle, qui permettent d'approprier les vérités les plus hautes aux esprits les moins ouverts ; genre où éclate excellemment cette popularité supérieure dont le génie, s'il a d'ailleurs les vrais sentiments d'une âme sacerdotale, est plus capable que le simple talent.

Des maîtres ont tracé les règles du catéchisme, Mgr Dupanloup par exemple. Nous nous garderons d'y toucher après lui. Pourtant encore un mot, simple mais importante remarque. Le plus humble catéchiste peut, à un moment donné, s'échauffer jusqu'à l'éloquence la plus ardente, s'élever avec son sujet, monter au vrai sublime, et planer sur les sommets, non de la métaphysique et de l'abstraction, mais de la foi et de la charité. Par ailleurs, la prédication la plus magnifique est-elle autre chose qu'un catéchisme approfondi et relevé? Si elle n'était pas cela, que serait-elle? Que produirait-elle ? Et ne vaudrait- elle pas bien peu ?

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