Soirées de Saint-Pétershour^, Entretien II
côté de l'instruction régulière et méthodique distribuée en présence de l'autel, il y avait Tapostolat libre, libre d'intervenir à toute heure dans la vie, de faire irruption parmi les occupations ordinaires de l'homme ; l'apostolat de la rue et du carrefour, celui des prédicateurs de la croisade, celui de saint François d'Assise, de saint Vincent Ferrier, de saint François de Hiéronymo. Regrets stériles, pensera-t-on. Non pas tout à fait, s'ils nous inclinent à réaliser du moins ce qui nous demeure possible, à jeter dans toute conversation voulue ou fortuite quelques germes salutaires, mais avant tout à raviver la prédication même, à en bannir tout ce qui donnerait aux fidèles une impression de factice ou de convenu.
C'est oij les Prophètes ont de quoi nous aider merveilleusement. L'auditeur contemporain n'est, dit-on, que trop disposé à juger notre parole froide et pâle ; il veut de la couleur et du mouvement, de la poésie et de l'éloquence. Eh bien î cherchons-en là, au contact, à l'école de ces imaginations si riches, de ces âmes si débordantes de vie. Oij trouver source plus féconde et plus sûre ? Il va sans dire que nous n'y puiserons pas en aveugles, qu'il faudra écarter bien des traits particuliers au Juda'isme, à l'Antiquité, à l'Orient. Mais cette réserve faite, les prédicateurs de l'Ancien Testament nous seront, pour une part, d'excellents maîtres de style, de ce vrai style d'homme, qui n'est pas plus oriental que français, pas plus juif que chrétien : jeu naturel, évolution puissante, aisée, rationnelle, del'àme à travers des idées, des images, des sentiments communs à tous les lieux et à tous les âges. Notons-le bien du reste. Le grand point n'est pas d'emprunter, même avec discrétion, pour citer et reproduire. 11 s'agit encore et principalement de prendre sur le fait le mouvement original de ces grandes âmes, de nous en rendre compte, de nous l'assimiler, pour étendre d'autant la vigueur et la mobilité de la nôtre. Inspirons-nous, ne calquons pas.
Or, le commerce de ces admirables modèles peut développer en nous deux habitudes chez eux bien saillantes : la
précision et la vivacité de la couleur, voilà pour l'imagination; la vie dramatique, voilà pour la sensibilité. Un dernier mot sur chacun de ces mérites littéraires.
Si l'on étudie l'imagination des Prophètes, la force apparaît comme le caractère qui domine et fait tout d'abord saillie. — Devant la colère divine, les impies ne seront que fumée, feu qui brûle à jamais *. Devant le glaive du Juste, ils ne sont que poussière ; devant ses flèches, paille emportée au vent^. Je vous compterai avec l'épée, dit encore le Seigneur ^. La force est ici dans la célérité du rapprochement, dans la brièveté du trait.
Peut-être la trouverait-on plus souvent encore dans le contraste significatif entre la grandeur de l'objet et la simplicité familière du terme de comparaison. Isaïe voit la terre brisée, broyée, bouleversée, chancelante comme un homme ivre et emportée comme la tente dressée en hâte pour une seule nuit *. Il voit les cieux se replier comme le liber, le papyrus antique, et les étoiles, brillante milice du firmament, tomber comme les feuilles tombent de la vigne ou du figuier ^. Les dépouilles d'Israël entassées lui rappellent ces insectes morts dont on remplit des fosses entières ^. Un autre Prophète, Amos, compare les tristes restes du peuple au tison retiré d'un incendie, aux lambeaux que le berger arrache de la gueule du lion ''. Partout
1. Isti fumus ei'unt in furorc meo, ignis ardens Iota die. (Isaïe,