Joan., XIV
Ja Louche qui les exprime est une, ils ne sont qu'un dans cette personnalité hors de pair. Méditez les choses qui sont dites, écoutez l'accent dont elles sont dites : partout Jésus- Christ prend soin de marquer sa double nature ; partout reluit l'humanité de Dieu, humanitas Dei.
Indiquons seulement un second aspect de son pouvoir sur les âmes. Il les saisit et les domine à coup sûr jusque dans le plus lointain avenir. Il sait et affirme paisiblement que sa doctrine lui survivra immuable à travers tous les siècles. Assez loyal ou non pour Tavouer, quel sage n'a pas eu au cœur le pressentiment douloureux du contraire? — Dire qu'en parlant ainsi Jésus ne s'est pas trompé, que les siècles lui ont donné raison, ce serait le prouver Dieu, et tel n'est pas notre but. Il nous suffit de montrer le fait de cette assurance comme un trait à part, en dehors de toutes les habitudes et de toutes les possibilités humaines, comme un complément de cette souveraineté des âmes, qui respire dans la parole de Jésus-Christ.
Et maintenant, car il faut rester pratique, tout cela est-il purement et simplement incommunicable? N'y a-t-il rien là pour l'imitation et pour l'usage? Il est trop clair que le même pouvoir n'est pas en nous, que l'affecter serait une usurpation ridicule autant que sacrilège. Et cependant nous en avons quelque chose par une communication et une participation bien réelles. Nous ne sommes pas Dieu comme Jésus-Christ ; mais, dans la chaire oii nous montons, nous sommes Jésus-Christ par délégation et ministère. Notre chétive parole devient la sienne et, dès lors, elle doit prendre quelque chose de l'autorité de la sienne ; elle doit tomber de haut, non comme étant nôtre, mais comme étant celle de Jésus-Christ. Rien ne nous dispensera d'argumenter ; mais notre argument suprême sera celui de Jésus- Christ, c'est-à-dire Jésus-Christ même et ses œuvres ; notre prédication sera rationnelle, savante, logique, mais non disputeuse à la façon des enseignements humains. Nous ne parlerons pas en notre nom, mais au nom de Jésus-Christ, ce qui nous fait un droit et un devoir de
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l'affirmation puissante et fière. En nous aussi, prédicateurs, la grâce de l'ordination, portant au plus haut les accroissements de la nature raisonnable ^, établit un dualisme qui rappelle, toute proportion gardée, celui que nous admirons dans Notre-Seigneur. Hommes, nous ne sommes rien ; prêtres, nous sommes Jésus-Christ. De là, dans notre parole, un tempérament difficile mais nécessaire d'humilité profonde quant à la personne, de fierté souveraine quant au ministère. Et voilà comment l'Homme-Dieu nous devient imitable jusque dans les côtés transcendants, surhumains de sa prédication.
Il en reste un autre, un et double selon le point de vue ; nous l'avons défini, Tempire sur lui-même et sur la vérité. Empire sur lui-même en tant qu'il domine, jusqu à paraître les ignorer, toutes les émotions dont l'âme humaine est passible dans ses situations diverses à l'égard du vrai : effort de la recherche, enthousiasme de la conquête, impuissance de l'expression. Empire sur la vérité, non qu'il la fasse arbitrairement, ce qui n'est pas exact même de Dieu, mais en ce sens qu'elle lui est familière et connaturelle, qu'il s'y meut et s'y joue comme dans la liberté du chez-soi. Deux puissances qui en viennent à peu près à se confondre. C'est parce que la vérité est son lieu et son domaine propre, qu'il n'en est point ému comme nous qui nous y introduisons souvent par force et pour ainsi dire d'assaut.
Ne séparons donc pas ces deux aspects d'une chose vraiment une en soi-même, et voyons plutôt par quels traits elle s'accuse dans la parole de Notre-Seigneur. Il y en a deux surtout : la simplicité et la sérénité parfaites parmi les affirmations les plus sublimes qui furent jamais.
Selon Pascal, « Jésus-Christ dit les choses grandes sisimplement qu'il semble ne les avoir point pensées, et si nettement néanmoins qu'on voit bien ce qu'il en pensait. wToutle monde, il est vrai, sent d'instinct que le sublime doit être simple, et dès là que notre pensée monte quelque peu, tout
1. Amplificatis semper in melius naturœ rationalis incremenlis.., (Liturgie de l'ordination du prêtre.)
ce que nous avons de goût nous prémunit contre l'enflure. Mais que de fois nous la craignons sans y échapper! Et puis, fussions-nous assez heureux pour nous élever quelquefois à ces hauteurs sereines, hélas ! nous ne nous y tiendrons pas longtemps ; nous n'y tiendrons pas longtemps les âmes que nous aurons entraînées à notre suite. On a dit justement que le sublime continu ennuie. Pourquoi ? Ne serait-ce pas que, dans toute parole humaine, il est inséparable de l'effort, de la tension? Quoi qu il en soit, nous le concevons presque nécessairement court, transitoire, fugitif. C'est le trait, c'est l'éclair*.
En Jésus-Christ, mais en lui seul, le sublime est continu, calme, coulant de source, à pleins bords, sans bouillonnement ni murmure. Ou bien encore imaginons l'éclair -avec toute sa splendeur, mais l'éclair étendu, fixé, adouci, en telle sorte que les yeux s'y accoutument, et quelquefois jusqu'à ne plus le remarquer autant qu'il le faudrait. Pour ne prolonger pas cette étude jusqu'à linfmi, indiquons seulement deux exemples, l'un de doctrine, l'autre de morale, l'entretien avec Nicodème et le Sermon sur la montagne.
Revoyons d'abord en esprit cette scène nocturne, ce têteà-tête mystérieux oij rien n'est faitpourarrêterles regards, ces deux hommes assis en face l'un de l'autre dans quelque maison modeste de Jérusalem. Or, à moins de nous avertir nous mêmes par un effort de réflexion, songerionsnous, enhsant l'Evangile, qu'il se dit là des choses incomparablement supérieures àtoute philosophie, des choses que la terre n'avait jamais entendues? En quelques phrases, l'un des interlocuteurs apprend à l'autre l'existence d'une vie surnaturelle et la nécessité d'y renaître, la médiation
1. « ... Tout à coup, et comme par hasard, les cheveux se dressent, la respiration devient étroite, la peau se contracte et un glaive froid va jusqu'à 1 âme... C'est le sublime qui est apparu. Mais ce n'est qu'une apparition, et il nous tire de notre état naturel, nous faisant une sorte de violence abrupte et courte. » (Lacordaire, 37^ Conférence.)
indispensable de celui-là même qui parle, la croix où il sera élevé, l'amour de Dieu, clef du mystère, la mission toute miséricordieuse du Christ et la droiture d'âme indispensable à qui veut en profiter. — Pourquoi sommes-nous si peu frappés à la lecture? Sans doute parce que l'habitude delà foi nous a familiarisés avec ces grandes choses, mais aussi pour une autre cause qui devrait nous les rendre encore plus frappantes. C'est qu'elles sont exprimées en quelques paroles tout unies, sans ombre de solennité ni d'éloquence humaine, sans que l'homme qui les dit paraisse avoir conscience de leur grandeur.
Et maintenant comparons cela, substance et forme, avec ce qu'ont de plus haut les doctrines de fabrique humaine. D'un côté, fond relativement pauvre, paroles habituellement magnifiques ou tout au moins sentencieuses ; de l'autre, fond sublime le plus souvent, mais paroles toutes simples : c'est la différence du pur homme à l'Homme- Dieu.
Faisons la même expérience en un sujet moral. Dans le Sermon sur la montagne, les enseignements sublimes abondent encore, mais si bien fondus avec des appels au bon sens, des paraboles commencées, des traits d'imagination pratique et familière, qu'on ne les sent pas de prime abord et qu'on serait même tenté de les méconnaître. Un peu d'attention les fera saillir et la comparaison avec n'imporle quel moraliste humain achèvera de les mettre en lumière ^
Présenté de cette façon unique, le sublime y gagne de pouvoir se continuer sans fatigue pour qui l'écoute. Il y
1. L'incrédule même n'y est pas [trompé, si peu qu'il réfléchisse. « ...Je ne m'attache qu'au souffle général dans ces paroles plus ou moins complètement recueillies ; qui pourrait, en les lisant, ne pas le sentir circuler à travers ?... Y avait-il auparavant rien de pareil à cela, d'aussi rassurant et d'aussi consolant dans l'enseignement et les préceptes des sages ? N'était-ce pas là vraiment une révélation au seia de la morale humaine?»... (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. lll, 29 septembre 1862.)
gagne — chose bien autrement précieuse — de tomber, sans déchoir de lui-même, dans le domaine commun, de devenir sans altération substantielle l'aliment des plus humbles esprits. «Les pauvres sontévangélisés, » dit notre divin Prédicateur, et ce fait prend rang dans sa pensée à la suite, au sommet peut-être, des miracles qui prouvent sa mission!. Prodige en effet, prodige de condescendance oij ne s'abaissèrent jamais les sages païens, mais aussi prodige de puissance, car pour évangéliser les pauvres, vouloir est trop peu, il faut encore pouvoir. Enfant de Dieu, héritier du ciel au même titre que le plus haut génie, c'est-à-dire appelé au sublime de la destinée, le pauvre a droit au sublime de la vérité préparatoire, morale qui règle la vie, dogme où s"appuie la morale. Mais qui saura le lui donner? A cet homme sans lettres, mais qui porte un bon sens vierge et un cœur droit, il faut que le sublime s'impose d'autorité sous un vêtement de simplicité populaire et sous la garantie d'unevie sainte transparaissant dans une parole convaincue. Il est notable, c'est trop peu dire, il est merveilleux quecet aliment des humbles soitenmêmetemps le mets desdélicats; que la plus fine analyse mène à reconnaître l'art suprême dans cela même que lignorant goûte naïvement avec son bon sens et son bon cœur. La simplicité de Jésus- Christ ravit les doctes comme elle réjouit les déshérités de la haute culture intellectuelle.
Et n'est-elle pas notre héritage, à nous, prédicateurs catholiques, tenus d'aimer les pauvres comme Jésus- Christ les aimait et de les évangéliser, s'il se peut, a sa manière? Oh! que Tambition conseille mal et que nous serions tristement inspirés, si, pour mettre à l'aise nos talents, nous n'acceptions que des auditoires d'élite! Vouloir prêcher le pauvre, c'est la marque du véritable apôtre; savoir le prêcher c'est, à le bien prendre, ou
1 Mat XI 5. — On a comparé la façon dont Notre-Seigucur parie aùx'simples-avec ce que font pour eux les démagogues de profession. (Voir Mgr. Laudriot./e Christ de la traditionnel- Coniercnce, Ire partie, § 1.)
triomphe le théologien accompli, le parfait orateur. L'un fait notre gloire devant Dieu ; l'autre devrait la faire même devant les hommes, au moins la fait-il devant les plus avisés d'entre eux.
Il nous reste un dernier pas à franchir pour pénétrer un peu plus le secret de l'originalité surhumaine de Notre- Seigneur. Simplicité dans le sublime, avons-nous dit, mais en outre sérénité dans le sublime : deux choses qui se tiennent d'ailleurs et s'appellent l'une l'autre. Simplicité de Texpression, naturelle conséquence de la sérénité dans l'impression. Si Jésus-Christ sait mettre la vérité la plus haute à la mesure du bon sens populaire, c'est, entre autres choses, qu'il domine parfaitement, qu'il ignore même, du moins en partie, les émotions que cette vérité soulève habituellement dans l'âme.
Avant d'éblouir l'auditeur, le sublime a commencé par éblouir plus ou moins Torateur lui-même. Cette force admirable qui nous y élève quelquefois ne va pas sans deux grandes faiblesses. Et d'abord c'est l'enthousiasme, la surprise, le tressaillement de la découverte. Jetée comme par une secousse dans un monde supérieur et enchanté, l'âme n'y entre qu'avecunébranlementprofond, au prix d'une violence qui marque son infirmité native, à l'instant même oii le vrai conquis atteste sa grandeur. Bientôt après vient Tétourdissement, l'accablement, l'angoisse de l'impuissance, impuissance à reproduire le sublime entrevu, impuissance à en prolonger la vision. Pascal l'a dit dans sa langue originale : « Ces grands etl'orts d'esprit oii l'âme touche quelquefois sont choses où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, non comme sur le trône, pour toujours, mais pour un instant seulement, m L'inspiration divine ellemême n'atfranchit pas l'homme de cette défaillance, et, par exemple, nous verrons saintPaultourmenter en vain le langage pour égaler la magnificence des objets. « Les Apôtres, dit Fénelon, succombent sous le poids des vérités qui leur sont révélées; ils ne peuvent exprimer tout ce qu'ils conçoivent ; les paroles leur manquent; de là viennent ces
transpositrons, ces expressions confuses, ces liaisons de discours qui ne savent pas finira »
Jésus-Christ seul échappe à la loi commune ; il n'est ni émerveillé du sublime ni embarrassé de le traduire. C'est que l'homme, introduit dans la vérité surnaturelle, y entre toujours un peu à la façon de l'étranger admis par grâce, tandis que l'Homme-Dieu s'y tient comme dans son lieu propre et dans sa nalurelle patrie ; il y habite et s'y meut à l'aise comme le fils dans sa propre maison 2. Voilà pourquoi il nous en raconte les nouvelles avec l'assurance tranquille de celui qui sait, parce qu'il a vu ou plutôt parce qu'il ne cesse de voir. Unigenitus qui est in sinu Patris ipse nobis enarravit^ dit admirablement l'Evangéliste ^. De là, chez le divin Maître, cette sérénité d'une intelligence que rien n'étonne, qui fixe la lumière sans s'éblouir ni sourciller.
Est-ce à dire qu'il ignore l'admiration, l'enthousiasme, ces choses si parfaitement humaines? Il n'en est rien. Dieu merci ! et l'un des traits de son caractère les plus consolants pour nous, c'est qu'il n'a jamais affecté l'impassibilité du stoïque. Mais voici quelque chose de bien notable : quand Jésus-Christ admire, quand il tressaille, comme le dit expressément l'Évangéliste*, ce n'est point devant une vérité sublime et par éblouissement d'esprit ; c'est par bonté de cœur, c'est devant la beauté des âmes simples et devant le mystère de grâce qui leur réserve de préférence la révélation du vrai^. S'agit-il seulement d'énoncer ce vrai lui-même, il retrouve son calme, son imperturbable sérénité. « On le voit plein des secrets de Dieu, mais on voit qu'il n'en est pas étonné ; il en parle