Bonald, Discours sur Jésus-Christ. Mélanges
LES APltTRES SAINT PALL \)ô
lique par une force de persuasion naturelle ? On lui oppose tout ce que cette parole a de faible et d'indigent au sens humain. S"avise-t-ellede ladédaigner comme grossière? On a droit de lui montrer chez les Apôtres une puissance à part, mais bien réelle et magnifique. « Ce qui, plus que tout le reste, me frappe d'admiration et de stupeur, observe saint Augustin, c'est de les voir user de notre éloquence par une certaine autre éloquence qui leur est propre, si bien que la nôtre n'est chez eux ni absente ni saillante. En effet, ils ne devaient pas plus l'improuver qu'en faire étalage; or, de ces deux périls, ils rencontraient le premier en la fuyant de parti pris, et le second en la laissant trop paraître*. »
Sagesse admirable! C'est celle de Dieu même dans l'établissement de la religion. Dès cette heure première et miraculeuse, il était nécessaire de montrer que le surnaturel faisait tout; mais il importait aussi de ne point réprouver la nature et ses énergies propres. Dieu l'humiliait comme incapable du grand ouvrage; il ne la condamnait pas comme mauvaise, il ne la rejetait pas comme à jamais étrangère à ses desseins. Et voilà qui ressort du genre de parole des Apôtres : la puissance naturelle s'y retrouve, mais si incomplète et si mêlée de faiblesse, qu'on ne peut en bonne conscience lui faire honneur du résultat. Voilà quelle éloquence convenait aux premiers jours de l'Eglise, aux premiers prédicateurs du christianisme, et saint Augustin prend soin de nous avertir que, ces jours une fois passés, elle ne serait plus de saison. « Telle est la parole des Apôtres, dit-il ; aucune autre ne leur sied, et la leur ne sied à aucun autre -. «
1. Illud magis admiror et stupeo, quod ista nostra eloqueulia ita usi sunt per alteram quamdam eloquentiam suam, ut nec deesset eis nec emineret in eis ; quia eam nec improbari ab illis nec ostcntari oportebat ; quorum alterum fieret si vitaretur, alterum putari posset si facile agnosceretur. (De Doctrina christiana, iv, 10.)
2. Hac illi locuti sunt ; nec ipsos decet alia, nec alios ijjsa. {Ibidenif V, 9.)
y4 LES MAÎTRES
Il est, d'ailleurs, intéressant de voir, en présence de ce grand objet, non plus la critique rationaliste, mais le génie chrétien lui-même. Saint Jean Ghrysostome, saint Augustin, Bossuet, Fénelon se préoccupent de la prédication apostolique et se placent pour la glorifier à des points de vue divers.
Ghrysostome s'indigne contre ceux qui osent traiter saint Paul d'esprit inculte, d'ignorant ^, et couvrent de ce beau prétexte leur ignorance volontaire ; par oii l'on voit que, dès cette époque, la paresse n'était pas à court d'arguments spécieux, pieux même au besoin. Or en toute hypothèse, il n'y aurait rien là qui nous dispensât du travail. Si inculte qu'on le suppose, Paul se rachèterait du moins par la sainteté et le miracle. Cela posé, Ghrysostome, d'après saint Paul lui-même, distingue entre les choses et les paroles, le fond et la forme. Il revendique pour l'Apôtre une science merveilleuse des mystères de Dieu, mais il n'appuie pas sur la question d'éloquence et n'y donne aucune conclusion précise^.
Bien plus explicite en ce point, saint Augustin, avec une grande finesse d'analyse, retrouve chez saint Paul nombre de moyens oratoires, voire môme de notables artifices de style, employés sans ombre de prétention littéraire, mais qui sont bien réellement dans l'art parce qu'ils sont dans la nature^.
Bossuet prend pour ainsi dire le contrepied. On sait avec quelle vigueur magnifique il montre ce céleste prédicateur trop grave, trop sérieux, trop amoureux des glorieuses bassesses du Ghristianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Evangile de Jésus-Ghrist ^. Oserons-nous le dire? Il nous semble que, dans cet admirable morceau,
1. Quel mot français rendrait bien l'énergie du mot grec îo-.wtt]? ? (Saint Ghrysostome, De Sacerdotio , iv, 6.)