Freppel, Les Pères apostoliques
qui est rincarnation. C'est, dit-on encore, le premier des Théologiens. En effet, il a plu à Jésus-ChristNotre-Seigneur de semer sa doctrine sans ordre méthodique, laissant au génie chrétien l'honneur de réunir et d'ordonner tous ces traits épars, de refaire cet ensemble d'ailleurs si merveilleusement un et d'une cohésion si parfaite. Glorieux labeuret l'une des parties les plus essentielles de la science théo, logique. Or saint Paul est comme le premier ouvrier de cette grande œuvre, et son exemple nous est ici d'un prix spécial.
Dieu nous donne comme à lui le noble goût de la synthèse ! Il ne sera pas seulement l'honneur de notre esprit, mais encore il augmentera singulièrement en nous la joie et la fierté de croire ; mais de plus, il nous armera d'une admirable puissance pour exposer la doctrine et l'établir. L'incrédule peutincidenter sur tel ou tel point; mais, si peu qu'il ait de droiture, il lui est difficile de n'être pas étonné par la majesté de l'ensemble et par son unité indissoluble. Ne serons-nous donc pas bien forts si, comme saint Paul, nous savons ramasser quelquefois en un faisceau la vérité tout entière et surtout la rattacher fortement à Celui qui s'appelle lui-même l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le principe et la lin, mais qui n'est pas moins réellement le centre des divins conseils et le nœud vivant de toutes choses? Formés par l'Apôtre aux larges vues d'ensemble, nous apprendrons encore de lui ces beaux enthousiasmes d'esprit et de cœur qu'excite dans une âme la vérité supérieure, éblouissante. Faiblesse, avons-nous dit, en admirant l'incommunicable sérénité du divin Maître, ou plutôt, mélange de force et de faiblesse, mais qui sied à notre nature, mais qui alterne heureusement dans la prédication avec la conviction profonde et calme, et devient, à tout prendre, une puissance du plus haut prix.
Ne nous attardons pas à relever la logique de notre modèle. C'est, en plus d'un point, celle du divin Maître. Comme lui, saint Paul affirme et produit des faits en preuves ; car il ne s'appuie pas, nous le savons, sur les
procédés de persuasion humaine, et le royaume de Dieu ne s'établit pas sur la parole mais sur la vertu, c'est-à-dire sur le miracle et la sainteté ensemble *.
Toutefois l'Apôtre, pas plus que le Maître, ne réprouve la nature et ses ressources ; aussi déploie-t-il, pour convaincre, une raison forte, populaire, incisive, entrant dans les esprits par leur côté vulnérable, argumentant ad hominem avec le secours habituel de l'imagination et du sentiment. Qu'on étudie, par exemple, la « divine » Epîtreaux Hébreux, comme dit Bossuet, ou encore le chapitre xv*^ de la première aux Corinthiens. Dans ce dernier type, on pourra voir avec quelle netteté vigoureuse de bon sens Paul rattache toute la vie morale au dogme de la résurrection qui complète celui de la vie future, et la créance de notre résurrection personnelle au fait delà résurrection de Jésus-Christ. Comment croit-on celle de Jésus-Christ si l'on rejette la nôtre comme impossible:' Mais s'il n'est pas ressuscité, que devient la foi des chrétiens et la prédication des Apôtres V Admirons comme le sentiment et la logique se fondent dans l'énumération des conséquences. Niez-vous la résurrection de Jésus-Christ ?• C'en est fait de la Rédemption et vous êtes encore et irrémédiablement pécheurs ; vos devanciers, morts dans l'espérance, ont donc péri sans retour ; et vous-mêmes, si vous n'attendez rien du Christ par delà cette vie, n'êtes-vous pas les plus misérables des hommes?
Ici l'argumentation s'interrompt pour laisser place à l'exposé du vrai, exposé bref, plein d'éclat du reste et marqué fortement de ce caractère synthétique noté plus haut. Puis elle reprend et insiste sur les suites morales de la négation ; car voilà bien qui prendra l'auditeur par le cœur et la conscience en même temps que par l'esprit. A quoi bon les purifications traditionnelles pour les morts? A quoi bon surtout l'effort, le combat, la vertu ? « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain. » Il est bien vrai :
1. Non enim ia sermoue est reguum Doi sed in virlute. (I Cor., IV, 20.)
entre l'Epicurisme pratique et la foi en l'immortalité bienheureuse, il n'y a pas de milieu tenable, et c'est plaisir de voir saint Paul détruire à l'avance avec son rude bon sens tous les fantômes de morale indépendante, mettre à néant tous les pitoyables efforts de l'orgueil pour asseoir sur d'aulres bases que Dieu et la vie future la pratique et même le sens d'une vertu ou dignité humaine quelconque. Au demeurant, ce n'est pas tout à fait la dialectique de l'école ; mais la vraie, l'excellente logique oratoire, capable de saisir l'homme tout entier.
Cet âpre logicien, ce théologien amoureux de synthèse, est un grand peintre aussi. Non qu'il s'amuse aux tableaux d'agrément et aux descriptions prolongées. Il procède bien plutôt par images rapides, par vifs rayons projetés dans l'esprit pour le réveiller et le tenir attentif. Avec sa promptitude sûre, Paul indique un point de vue et passe. Il voit le ciel comme la cité future et permanente ^ les Justes comme une nuée de témoins au-dessus de nos tètes ^. A propos des souffrances et des désordres de la vie, il entend la création gémir, soumise contre son gré, c'est-à-dire contre sa fin naturelle, aux caprices de la vanité humaine ^. C'est le plus souvent un mot, une phrase, un trait. Quelquefois pourtant l'image se déploie en allégories, mais toujours brèves, en ce sens du moins qu'il n'y a rien pour le plaisir, que tout y est signifiant et fortement lié à la pensée. Les Gentils sont comme entés sur la racine sainte du Judaïsme, et cette comparaison développée va bien servir à l'Apôtre dans une argumentation toute vigoureuse et populaire. « Que si quelques-uns des rameaux ont été brisés ; si toi, l'olivier sauvage, lu as été greffé à leur place, si tu as commencé de participer aux influences de la racine, à la sève de l'olivier franc, ne va pas te glorifier aux dépens des rameaux. Ce n'est point toi qui portes la racine mais la racine qui te porte. Tu diras : les rameaux ont été brisés