Homélie I sur saint Matthieu
Seig-neur Jésus, premier éclair qui nous éblouit dès le seuil, en nous faisant voir le Roi de la cité sainte revêtu de notre nature comme d'une armure de combat *.
Mais de plus les images s'enchaînent l'une à l'autre par des appels ou associations rapides, comme des plans successifs se découvrent au voyag-eurdans un paysage fortement accidenté. Quand David sort de la caverne où il a épargné Saiil, cette sortie triomphante évoque immédiatement devant l'imagination de Chrysostome celle des trois jeunes Hébreux délivrés de la fournaise, celle de Daniel épargné par lestions-.
Notons dans le même passage un nouveau caractère de cette faculté si puissante, la grandeur, complément de la richesse, La caverne d'Engaddi ^ est une arène où David combat contre lui-même. Pour adversaires il a ses ressentiments ; la vie de Saul est Tenjeu de la lutte, et Dieu préside comme agonothète ou juge du camp^. Plus loin la caverne est un temple où David immole sa colère, étant lui-même à la fois prêtre, autel et victime. Suit le tableau de sa sortie, et là, sur le simple mot du texte, egressus est, l'imagination du commentateur s'enflamme. Il voit le héros, le triomphateur, saintement exalté, embelli dans tout son être par l'effort victorieux de lame, regardant le ciel d'un œil que rien ne gêne, plus glorieux qu'après la défaite de Goliath, portant comme trophées, non plus la tête du barbare, mais ses propres ressentiments maîtrisés, mais la colère vaincue : nobles dépouilles à placer, non dans la Jérusalem terrestre, mais dans la cité du ciel. 11 le voit une couronne au front, une autre à la main ; car Dieu doit une couronne à cette main qui peut lui montrer un glaive pur de meurtre et de sang°. Rien n'arrête ce flot d'images toujours plus brillant à mesure qu'il se déroule.
l. Homélie ir, 2.
-. lloraélio II sur Saùl el David, 2.
'■'>. I. Reg., XXIV.
'i. Homélie i sur Saûl el David. ».
•") lloni. II. 2.
Richesse, grandeur, grâce aussi. Loué un jour publiquement par son ancien maître, Diodore de Tarse, Chrysostome écarte l'éloge comme une couronne trop large à son front ; mais il l'écarté pour la renvoyer au maître lui-même par cette comparaison délicate : « Ainsi font souvent les rois ; ils posent sur la tête de leurs enfants le diadème fait pour la leur ; puis, quand ils voient que la tête de l'enfant est trop petite pour la couronne, ils se contentent d'avoir essayé de la lui mettre, ils la reprennent et s'en couvrent eux-mêmes ^ )> Veut-on voir la grâce et la grandeur de l'imagination concourir ensemble à colorer une pensée d'ailleurs louchante ? L'orateur nous montrera par exemple le péché disparaissant dans la miséricorde divine comme une étincelle dans l'Océan ^.
Avouons-le, cette éloquence quelque peu asiatique présente çà et là une certaine luxuriance d'images et de couleurs. Et l'habitude en est si profonde, si peu réfléchie, que l'émotion la plus sincère n'en défend pas Chrysostome. Il suffirait, pour s'en convaincre, de lire le discours même par où il inaugure son ministère ^, ou, chose plus surprenante encore, la première homélie qui suit la grande sédition ^. Mais le plus souvent cette rare puissance de voir et de rendre le sensible ne fait que servir les intérêts sérieux du discours. Elle donne du relief aux traits de bon sens. C'est ainsi que le tableau énergique, presque trivial, des basses jongleries par où le pauvre essaye d'arracher une aumône devient un argument décisif contre la dureté ou la distraction du riche qui le contraint de se dégrader jusque-là ^. Quelquefois, l'image relève la grandeur de la pensée, comme dans ce trait que Bossuet devait reproduire ou développer plus d'une fois : « Après qu'on a perdu la dignité d'homme, on s'en va ramassant du dehors une