Ephés., IV
J2(i LES MAÎTRES
<Jain, sans transition ni préparation aucune, il est saisi, enlevé, ravi par un véritable transport lyrique ; pendant un long passage, il s'enivre, et avec lui son auditoire, de la joie de souffrir pour Jésus-Christ '. Sainte ivresse, mais aussi belle fièvre de passion, l'un des éléments caractéristiques de la grande éloquence naturelle, et si particulièrement sensible chez Lacordaire par exemple. 11 ne semble pas qu'orateur en ait jamais été plus largement doué que Ghrysostome. Or cette fièvre, ce frémissement intime qui avertit l'orateur que le souffle passe et que la flamme va jaillir, est chose de soi indifférente à toute nature de sentiment. Chez Chrysostome comme chez tout homme né éloquent, elle éclate, selon l'occasion, en enthousiasme ou en indignation, en douleur ou en tendresse. Elle lui donne parfois une véhémence formidable, que nos mœurs à tout le moins ne permettraient pas d'imiter. Réservons pour le moment les exemples que nous en pouvons citer : ils nous frapperont mieux ailleurs et envisagés d'un autre point de vue.
Finesse et hauteur desprit, splendeur d'imagination, fièvre de passion oratoire : tout cela constitue l'éloquence, l'éloquence parfaite au gré des maîtres, l'art d'amplifier les objets en les ornant, comme parle Cicéron, ou mieux encore, d'après Aristote, la puissance d'en dégager tous les éléments de persuasion qu'ils renferment. Avant de passer outre, prenons-la encore une fois sur le fait ; voyons encore une fois l'âme brillante et souple de Chrysostome se mouvoir, se jouer, évoluer^ pour ainsi dire, avec une admirable prestesse et d'incroyables élans parmi les objets multiples que le thème donné amène devant elle. De là les rapprochements ingénieux, l'appel rapide et sûr des analogies, des allusions en tout genre dont se compose la pensée et par là même le style. Regardons-y d'un peu près : il n'est pas de meilleure étude pour nous faire prendre conscience de notre puissance personnelle et l'étendre à proportion.