Homélie viii sur l'Epître aux Ephésieus
SALM JKA.X CHRYSÛSTOME [O"]
Dans la cinquième lioniùlie sur saint Matthieu, l'orateur est amené à glorifier la vertu personnelle et acquise des saints personnages. Qu'on les invoque, à la bonne heure ; mais qu'on les imite par les bonnes œuvres, par l'aumône surtout. L'Évangile nous apprend à nous faire des amis, même avec les trésors amassés par Tiniquité. D'abord, et tout naturellement, l'esprit est frappé de cette divine condescendance. « Tu as mal acquis : dépense bien; tu as amassé dans l'injustice : répands justement. Est-ce donc si grande vertu que de donner d'un pareil fonds ? Eh bien ! Dieu, dans sa bonté, consent à se relâcher jusque-là ; et si nous le faisons, il nous promet des biens sans nombre. » Et nous ne le faisons pas : Et, riches de mille rapines, nous sommes parcimonieux pour l'aumône, comme si l'Apôtre n avait pas dit que celui qui sème chichement récoltera de
même
Avec ce nouveau texte évoqué par la mémoire, voici que s'ouvre une veine nouvelle d'où la raison et l'imagination unies vont tirer un parti puissant. L'aumône n'est plus une dépense, un sacrifice, une perte; c'est une affaire avantageuse, un placement heureux, une semence qui doit fructifier au centuple. Ah! si l'on avait une terre féconde, on n'épargnerait rien pour la culture : ici c'est le ciel même qu'il faut cultiver, fonds riche entre tous et à l'abri de toutes les intempéries. — Ainsi, de proche en proche, la pensée a glissé jusqu'à cette image hardie et juste. Elle revient alors au pratique. Dans ce genre de négoce, parcimonie est dommage, prodigalité est gain. « Veux- tu ne rien perdre? sois prodigue; veux-tu conserver? ne conserve pas; veux-tu épargner? jette à mains pleines; veuxtu gagner? dépense. »
Mais la thèse de l'aumône est si vraie que toutes les analogies lui rendent hommage, et qu'on peut la prendrede bien des côtés à la fois. Chrysostome a combattu en passant l'mstinct du possesseur inquiet de garder sa fortune. Cet instinct, mieux vaut encore l'exploiter, s'en faire un auxiliaire ; et l'orateur passe vivement d'un ordre d'idées
à un autre. « Es-tu en peine de garder ton bien ? ne le garde pas toi-même : tu perdrais tout; remets-le à Dieu, car Lui du moins ne se laisse rien prendre ; ne te mêle pas de tes propres affaires, où tu n'entends rien; mais place le meilleur sur Dieu qui te fera de beaux revenus. » Placement céleste qui appelle nécessairement une comparaison avec les placements d'ici-bas ; divine usure qui rejette la pensée de Clirysostome sur la cruauté de l'usure humaine.
Sacrifions d'admirables détails et courons vite aux derniers traits. « Non certes, rien n'est plus honteux que l'usure actuelle, rien n'est plus cruel aussi. Le prêteur trafique du malheur d'autrui ; il se fait un gain de la détresse de ses frères; il veut être payé de son humanité prétendue, ou plutôt, craignant de ne pas rendre sa cruauté assez manifeste, sous ombre de service, il creuse le gouffre plus profond; en secourant le pauvre, il l'accable; en lui tendant la main, il le précipite; en feignant de l'attirer au port, il le repousse au naufrage, aux écueils, aux récifs cachés. — Mais que veut-on de moi? répliques-tu. Quoi, cet argent que j'ai amassé, qui peut me servir, j'en abandonnerais fusage à un autre sans en retirer aucun bénéfice ! — Eh bien ! non, ce n'est pas ma pensée ; loin de là, je te veux un bénéfice, non pas vil ou mesquin, mais bien plus riche. Au lieu d'or, c'est le ciel que je t'offre comme intérêt de tes avances. Pourquoi donc t'appauvrir en te ravalant aux gains terrestres, en exigeant le peu pour le beaucoup? Voilà bien ignorer le prix de l'argent^ ! »
On pourrait admirer ici la vigueur populaire de l'argumentation, l'action puissante sur l'esprit par tous les moyens à la fois; mais notons de préférence la belle souplesse de l'âme et ses évolutions rapides; les idées, les images, les mouvements de passion s'appelant, s'engendrant les uns les autres comme les accords ou les motifs sous les doigts d'un musicien de génie. C'est le commun privilège de toutes les âmes éloquentes ; mais il semble