‹ La prédicationChapitre 72 sur 218 · Du Sacerdoce, liv. V, 3. — Cf. livre IV · texte numérisé non relu

Du Sacerdoce, liv. V, 3. — Cf. livre IV

chaire, mais il y sera surtout prédicateur, et à cette fonction suprême il sacrifiera, dans la mesure du besoin, la perfection oratoire et dialectique.

Jusqu'où peut aller le sacrifice ? Comment la perfection vraie peut-elle entrer en conflit avec les exigences de notre rôle ? Question délicate et pourtant facile que nous avons déjà touchée dans l'introduction de cet ouvrage. A ne regarder que l'objet, que la vérité dont nous sommes les organes, toutes les ressources de la logique et du style seraient de mise, nous pourrions être à notre aise dialecticiens et orateurs avec toutes les élégances et les magnificences légitimes de ces deux nobles métiers. Envisageons l'auditoire, celte foule disparate, inégale en dispositions et en aptitudes : voici que tout change, et le sacrifice peut s'imposer de ce chef. Manifestement il ne portera point sur l'objet même, sur la doctrine; sous prétexte de la rendre populaire, nous ne saurions la mutiler ou l'avilir. Il ne s'étendra pas davantage aux lois fondamentales de l'art qui sont les exigences premières et universelles de la nature. Nous garderons toujours Téquifibre des facultés, la dignité simple du langage ; en nous faisant tout à tous, nous ne conspirerons jamais avec les dépravations malsaines de Topinion ou du goùl. Mais il faudra renoncer peut-être à une certaine perfection absolue de formes. Le dialecticien rendra sa trame moins serrée, sa marche moins rapide; il aura bonne grâce à oublier çà et là ses habitudes d'abstraction, de concision, de régularité géométrique, d'unité sévère et visible. L'orateur pourra se condamner à des longueurs, à des redites, à des digressions qui seraient blâmables devant un auditoire de lettrés. Voilà le sacrifice. Encore est-il plus apparent que réel, et le grand art n'a rien à y perdre, ou plutôt c'est lui qui le commande en obligeant l'homme qui parle de se plier aux exigences légitimes des écoutants. Il reste vrai seulement que ce grand art n'a pas accoutumé d'attirer les louanges mondaines, et voilà pourquoi Chrysostome a raison quand il nous avertit de les dédaigner.

Lui-inème sera dono prédicateur plutôt qu'orateur académique à la fa(;on disoerate. Prédicateur, c'est-à-dire avant tout catéchiste, commentateur officiel de l'Ecriture, professeur do dos^matique élémentaire et de morale générale d'après l'Ecriture. Prédicateur, c'est-à-dire encore moraliste chrétien et pratique, directeur puhlic des âmes, chargré, non plus d'enseig'ner la loi théorique et universelle, mais de faire constamment de la morale appliquée et une véritable police des consciences d'après leurs besoins. De là, dans son ministère, deux parties également essentielles : l'enseignement, le cours élémentaire, l'Ecriture sainte qu'il faut pousser le plus activement possible pour hâter d'autant l'instruction complète des fidèles ; en second lieu les avis, exhortations ou reproches que leur situation d ame rend nécessaires. Or il arrive que, de ces deux parties, la seconde nuit souvent à la première en absorbant une large part du temps des réunions. Quelquefois même le prédicateur s'estime obligé de suspendre Tinterprétation d'un livre biblique pour courir à quelque nécessité de circonstance, pour éclairer les Anoméens qu'il a vus en nombre dans son auditoire, ou pour défendre les Chrétiens contre le prosélytisme des Juifs. Bref il se plaint parfois qu'on le retarde. En plus d'une année c'est à peine s'il a pu expliquer cent lignes de l'Ecriture, et la faute en est aux auditeurs qui devraient mieux veiller par eux-mêmes à la correction de leurs mœurs *. Ainsi le moraliste a fait tort au catéchiste, le directeur au professeur.

Mais ces deux rôles, comment Chrysostome les ménaget-il d ordinaire? Notons avant tout qu'il ne les conçoit pas séparables : comment instruire sans moraliser ou moraliser sans instruire? L'idéal serait de les lier étroitement, de les fortifier l'un par l'autre, et c'est à quoi il s'efforce de son mieux. S'il part du texte biblique, il se hâte d'en tirer des applications morales. S'il est amené à expliquer d'après saint Paul comment nous sommes le corps de

Page 1