Homélie vil
3. Drumont, la France juive, t. II, p. 170. Nous sommes loin de donner tort à l'écrivain quand il regrette la hardiesse des moralistes chrétiens d autrefois. Mais est-il vrai, comme il le pense, qu'on fasse la part trop large au dogme? Nous craindrions, quant à nous, que, devant certains auditoires, on ne le prêchât encore moins que la morale. Que prêche-t-ou alors ?
le Français qui sait sa langue est en possession de dire à peu près tout sans risque ? N'est-il pas vrai que le devoir nous incombe de faire courageusement la police des consciences chrétiennes; que tous les ménagements de prudence et de charité se doivent mesurer uniquement sur leur intérêt et non sur le nôtre, et que d'ailleurs ce qui leur agrée le moins à entendre est quelquefois ce qu'il leur importe le plus de savoir?
Mais ce n'est pas tout de peindre; il faut exhorter, il faut reprendre, il faut surtout mener à l'action avec douceur et force tout ensemble. On sait que la force ne manque pas à Chrysostome, et Bossuet nous avertit que nous trouverons en lui « l'incrépation et la vigueur. » Que ne pouvons-nous l'entendre à loisir tonner contre le théâtre, les festins, le luxe des femmes? Donnons-nous du moins un instant le spectacle de cette liberté vigoureuse, de cette ardeur à pousser jusqu'au vif le glaive de la vérité.
L'orateur a loué les saintes femmes empressées à courir au tombeau du Christ. Il se retourne alors contre les mondaines, et c'est mot à mot qu'il faut traduire quelques-unes de ses rudes apostrophes. « Mais vous, les femmes toutes chargées d'or, délivrez-vous enfin de cette maladie, de cette passion de l'or... Vendez tous ces ornements et faites-vous de l'aumône une parure. A quoi bon, je vous prie, ces pierreries, ces vêtements brodés d'or? — Mon âme, dites-vous, y trouve son plaisir, sa joie. — Eh quoi ! je vous demande le profit qui vous en revient et vous me répondez par le dommage que cela vous cause I S'appliquer à cela, se plaire à cela, s'attacher à cela ; quel pire dommage?... — Mais cela me fait grand honneur par le monde. — Le bel avantage ! Voilà bien la marque d'une autre bassesse, que de s'enfler ainsi de vanité et d'arrogance. »
Et l'orateur de plaider à son tour les maux qu'entraîne ce faste : soucis, ennuis, abaissements, jalousie, rivalité des autres femmes qui font la guerre à leurs maris ^ pour
1. Chrysostome dit : « Qui s'arment contre leurs maris et soulèvent d'effroyables guerres. »
en obtenir autant ; par-dessus tout, dégradation de l'âme qui se détache du ciel et se courbe vers la terre pour y chercher le métal adoré *. « Mais à peine parais-tu sur une place que tous les regards se tournent vers toi. — Excellente raison de ne point porter d'or, afm de ne pas devenir un spectacle public ni ouvrir du coup toutes les bouches médidisantes. Tous ces gens qui te regardent sont loin de t'admirer; ils se rient de toi comme d'une femme coquette, arrogante, charnelle. Si tu entres dans l'église, tu n'en rapporteras que quolibets, railleries, malédictions, malédictions des assistants, malédictions du Prophète aussi, car Isaïe, dès qu'il te verra, te criera de sa plus puissante voix : Voici ce que dit le Seigneur à ces grandes dames ^, les filles de Sion : Parce qu'elles ont marché la tête haute, avec des clignements d'yeux, traînant leurs longues robes et dessinant des pas affectés, le Seigneur les dépouillera de leurs ornements ; elles auront la fange pour parfums et une corde pour ceinture. — Voilà ta parure à venir... Songe combien de ventres affamés, combien de corps demi-nus te voient passer dans cet appareil satanique. Ah ! qu'il valait mieux ranimer ces vies défaillantes, plutôt que de te percer les oreilles pour y pendre follement la nourriture de mille pauvres !... Comment oserais-tu, dans cette toilette, baiser et embrasser les pieds du Christ? Pareils joyaux lui sont en horreur... Qu'est-ce que cet or? Terre et cendre : mèles-y de l'eau, tu auras de la boue. Réfléchis donc et rougis. C'est de la boue que tu fais ton idole; c'est pour courtiser de la boue que tu oublies tout le reste ; c'est de la boue que tu portes, que tu promènes en tout lieu. Or à l'église plus qu'ailleurs il faudrait t'en abstenir. L'église n'a pas été bâtie pour qu'on y étale des trésors de cette nature, mais des richesses toutes spirituelles. Et toi, comme si tu entrais
1. L orateur dit que la femme y perd ses ailes ; à quoi il ajoute crûment qu'elle se fait chien et pourceau.
2. C'est la traduction littérale. Chrysostome paraphrase légèrement le prophète ou le cite de mémoire.
au bal*, tu te pares du haut en bas et, à Ja façon dune actrice en scène, tu entres ici portant solennellement ce risible amas d'ordures. Aussi n'y viens-tu que pour la perte de plusieurs. La réunion Unie, dans les familles, à table, tu n'entendrais guère parler d'autre chose. On ne se rappelle pas ce qu'a dit le Prophète, ce qu'a dit l'Apôtre ; on parle toilettes splendides, grosses perles et autres misères de même valeur. »
Les derniers traits sont terribles autant que justes. L& luxe tarit Taumùne ; le luxe ferme le cœur de la mère et prépare à l'épouse de honteuses douleurs. « Delà des maux sans nombre, de là les jalousies, de là l'infidélité des maris; car, loin de les disposer à la vertu, vous leur apprenez à se complaire dans tout ce qui fait l'attrait dt-s courtisanes. C'est par là qu'ils tombent si aisément sous le joug. Si tu avais formé le tien au dédain de ces bagatelles, au goût de la pudeur, de la piété, de la modestie, il ne s& laisserait pas emporter si vite sur les ailes du mauvais^ désir. Des joyaux ! la courtisane peut s'en parer et mieux que toi-même; des vertus! elle ne le saurait. Accoutume donc ton époux à aimer un genre de parure que la courtisane ne lui montrera jamais 2. » Bossuet ne nous a pastrorapés : voilà bien l'incrépation et la vigueur.
Serait-il possible d'aller aujourd'hui jusque-là? Xon pas absolument peut-être. Mais ne pourrait-on, sauf les quelques atténuations voulues, s'inspirer au moins de la généreuse indignation de Chrysostome? iNe pourrait- on mèma porter dans la chaire contemporaine des extraits choisis de ses invectives et dire aux mondaines du jour : « Voilà comment un Saint traitait vos pareilles au quatrième siècle. Pensez-vous qu'il exagérât? »
En tout cas, il y aurait lieu de reproduire son admirable persistance dans l'effort, son obstination tout apostolique
1. Littéralement, dans un défilé solennel, peut-être une exhibitioa de figurantes au théâtre.