‹ La prédicationChapitre 85 sur 218 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sa vie. — Sa formation. — Idée de son ministère. — Le docteur et le prédicateur. — L'auditoire d'Hippone.

Dans la Défense de la Tradition et des saints Pères, Bossuet nous a conservé cette prière que le vénérable Guillaume, abbé de Saint- Arnould de Metz, avait accoutumé de faire le jour de saint Augustin : « Je vous prie, Seigneur, de me donner, par les intercessions et les mérites de ce Saint, ce que je ne pourrais obtenir par les miens, qui est que, sur la divinité et l'humanité de Jésus-Christ, je pense ce qu'il a pensé, je sache ce qu'il a su, j'entende ce qu'il a entendu, je croie ce qu'il a cru, j'aime ce qu'il a aimé, je prêche ce qu'il a prêché ^. » Telle est l'admiration affectueuse que tous les siècles chrétiens ont conservée pour ce grand génie et ce grand cœur. Étudions-le donc à son tour, et, afin de mieux accuser les traits qui le rapprochent ou le séparent de saint Jean Chrysostome, envisageons-le du même point de vue et sous les mêmes aspects, en nous efforçant de réduire sans le mutiler ce beau et vaste sujet.

Qui ne sait la vie d'Augustin, les égarements de sa jeunesse? Lui-même en a fait l'histoire à sa confusion et à Thonneur de Dieu. Il avait trente-deux ans quand les larmes

1. Dom Ceillicr, Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, t. IX. — ' Poujoulat, Histoire de saint Augustin. — Bougaud, Histoire de sainte Monique.

2. Bossuet, Défense de la Tradition et des saints Pères, 1. XII, ch. XXX.

SAINT AUGUSTIN ISl

de sainte Monique et les discours de saint Ambroise le donnèrent à l'Église (387). 11 lui apportait, avec des talents admirables, des éléments de formation déjà précieux. 3Iaîtreen éloquence, au fait de tous les systèmes philosophiques, il pouvait employer au service de la vérité jusqu'à l'expérience de ses erreurs et de ses fautes. Les homélies d'Ambroise lui avaient révélé la prédication catholique et, avant qu'il pût se croire appelé Jui-mème à ce ministère, le commerce des Saintes Lettres allait achever de l'y préparer. Il n'eut pas d'étude plus chère, d'abord à Cassisiacum près de Milan, puis dans son monastère voisin de Thag-aste, sa ville natale. Orateur, philosophe et théologien de génie, converti, pénitent, ascète, il était donc prêt de toutes manières quand éclata sa mission définitive.

Un jour qu'il se trouvait à Hippone pour achever la conquête d'une àme chère, le cri unanime du peuple le désigna pour la dignité sacerdotale. Comme son maître Ambroise, l'appel de Dieu le saisit à l'improviste. Comme son glorieux émule Chrysostome et à peu près au même âge, le voilà prêtre et chargé de la prédication par le vieil évêque Valérius (391). Mais là s'arrêtent les ressemblances de fait. Augustin ne trouvera pas au loin un siège illustre et un rôle politique. Bientôt coadjuteur puis successeur du vieillard, c'est à Hippone qu'il consacrera tout son zèle pendant quatre ans de sacerdoce et trente-cinq ans d'épiscopat. Il y verra le commencement de l'invasion et mourra dans sa ville assiégée par les Vandales (430j.

Laissons dans l'ombre le saint et humble évêque tout brûlant de charité pour Dieu et pour les hommes, le grand et fécond docteur devenu bientôt et de son vivant la lumière de l'Occident catholique i. Venons au prédicateur.

Ici tout d'abord un rapprochement se présente qui ferait l'objet d'une belle étude. Les mêmes idées semées etappro-

1. Ou peut prendre uue idée de 1 uii et de l'autre dans Ozauaoi [Civilisation au quatrième siècle, ll« leçon) et dans Mgr Bougaud [Sainte Monique, ch. xvi).

fondies par Augustin dans ses ouvrag:es, se retrouvent dans ses sermons familiers. Ce vaste enseignement, embrassant Dieu, l'homme, le monde et leurs relations mutuelles, y reparaît détaillé, monnayé pour ainsi dire, à l'usage du peuple d'Hippone. Sans doute Augustin prêche souvent à Carlhage ou dans les villes voisines ; mais la meilleure part -est pour ses ouailles; c'est là, devant une population en partie composée de mariniers et de pêcheurs, que ce génie -se dépense pendant près de quarante ans. Touchant exemple que celui du bon pasteur sacrifiant à l'instruction des siens toutes les satisfactions personnelles d'intelligence. Mais encore y aurait-il pour l'esprit une jouissance et une utilité singulières à comparer Augustin avec lui-même, le prédicateur avec le docteur, à détacher de l'ensemble quelques vérités maîtresses, la Trinité, Tlncarnation, la Grâce, afin d'apprendre comment il a su les traiter largement dans ses livres et familièrement dans ses discours. Démonstration expérimentale de ce grand fait : le christianisme n'a pas deux doctrines, l'une pour les raffinés, l'autre pour les •simples; il a, comme l'indique le bon sens et comme la charité le commande, deux manières d'offrir aux âmes l'unique et indivisible vérité. Encore ne faut-il pas imaginer entre elles un écart trop sensible. De part et d'autre, les traits généraux de la méthode restent les mêmes, comme les exigences universelles de l'esprit. La comparaison -dont il s'agit nous prouverait de plus que la sublimité habituelle de la pensée n'est pas incompatible avec une simplicité toute populaire. Aussi bien pourra-t-on s'en convaincre pleinement rien qu'en voyant le prédicateur à l'œuvre.

Les sermons d'Augustin sont généralement assez courts, l'usage étant de les écouter debout. Prenait des notes qui voulait, puis l'évêque revoyait le travail des tachygraphes. 11 dictait même quelquefois, soit avant de parler, soit après <ivoir quitté la chaire. C'était œuvre de désintéressement «t de charité : il voulait que d'autres prédicateurs moins féconds pussent prêcher à nouveau ses discours. A son

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gré, les seuls plagiaires étaient ceux dont la \'ie dément les paroles, car ceux-là se parent do sentiments qui ne leur appartiennent pas. Mais lui donnait à tous de son intarissable abondance.

Deux sortes d'orateurs sont toujours prêts, ceux qui ont reçu le don funeste de parler pour ne rien dire et ceux qui ont à dire beaucoup. Qui fut jamais plus riche que cet admirable semeur d'idées? Aussi ne se refusait-il à aucun appel. A Carthage ou ailleurs, il n'était invitation si soudaine qui le prît au dépourvu. Augustin se dépensait en apùtre, l'ancien rhéteur avait bien oublié toute prétention litt»^raire, et d'ailleurs ce merveilleux esprit ne courait pas risque de s'épuiser. Belle et enviable liberté d'allures! Parfois même, par une hardiesse motivée, exceptionnelle chez lui et qui serait téméraire en tout autre, il se passait de préparation immédiate. Ainsi, après avoir hésité longtemps à traiter la difficile matière du péché contre le Saint- Esprit, il s'y résout un jour en entendant lire l'Evangile, monte en chaire, et aborde d'emblée ce grand sujet'. Une autre fois, ayant préparé l'explication d'un psaume, il veut le faire lire au peuple avant l'instruction. Le lecteur se trompe et en prend un autre, le cxxvm^. Au lieu de relever la méprise, Augustin y voit un signe de la volonté divine et entame sur-le-champ le texte que vient d'entendre la foule. — Tour de force, pensera-t-on. — Peut-être, mais surtout fruit de la méditation habituelle des Ecritures, mais aussi conséquence heureuse de la façon simple et large dont la prédication était alors entendue. Nous prenons là sur le fait, non pas l'orateur, le récitateur à la manière de Massillon par exemple ^, mais le professeur de religion suffi-

1. Hodie autem lectiones audiens do quibus vobis essct sermo rcddendus, cum Evangelium legeretur, ita pulsalum est cor meum, ut crederem Deum velle aliquid hinc pcr meum ministerium vos audire (Sermo Lxxr, 8).

2. On sait qne Massillon était « esclave de sou manuscrit », ce qui lui faisait étrangement redouter les trahisons toujours possibles de la mémoire.

samment prêt sur tous les points de la doctrine et capable de changer à volonté le thème de sa leçon.

Et voilà comment, dans une période de trente-neuf années, Augustin a pu nous laisser près d'un millier de discours, sans compter ceux dont il faut regretter laperte *. Essayons d'apprécier mieux la valeur de ces richesses, leur valeur pratique avant tout.

Aptitudes oratoires d'Augustin. — Richesse du fonds. — Imagination et cœur. — Eloquence qui naît de l'ensemble. — ^ Caractère général de popularité. — Puissance populaire du rapprochement, sauf quelques abus. — L'ampleur et le trait. — Puissance populaire de la communication. — Sensibilité. — L'âme tout entière dans la parole.

Des puissantes qualités de l'orateur nous ne dirons qu'un mot rapide, nous réservant d'étudier un peu moins sommairement l'effet d'ensemble, c'est-à-dire l'éloquence originale qui naît de leur concours.

Bossuet appelle Augustin « le plus grand de tous les esprits, celui oii l'on trouve le dernier degré de l'intelligence dont l'homme soit capable^. » Eloge magnifique, mais qu'il faut prendre à la lettre, car Bossuet fut avant tout un homme grave, et personne moins que lui ne donna dans celte manie d'hyperbole dont nous avons aujourd'hui si grand'peine à nous garder.

Ignore-t-on du reste qu'Augustin fut en ce monde l'un des plus grands semeurs d'idées? C'est l'honneur de son génie, mais aussi de ses habitudes de réflexion, par où nous pouvons déjà prétendre à l'imiter selon nos forces. Jusque dans ses sermons familiers, les idées abondent et sura-

1. Il faut joindre aux trois cent soi.xante-trois iîetmones ad populum les Enarrationcs in Psalmos. plus les douze livres sur la Genèse, les cent vingt-quatre Tractatus in Joannem et autres ouvrages sur l'Ecriture, qui ont été prêches avant de recevoir leur forme définitive.

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