S. ccviii
le goût n'est pas toujours irréprochable. Dans cette œuvre oratoire si vaste, où étincellent à la fois toutes les beautés du genre, on aura vite rencontre quelques traces de réalisme, des antithèses brillantées, des jeux d'esprit ou de mots, des allégories contestables, des rapprochements quelque peu étranges parmi tant d'autres si naturels et si vrais. C'est l'abus à côté de la puissance, l'influence de l'époque, l'infirmité humaine visible jusque dans ceux qui ont le plus honoré l'humanité.
Dieu veuille que cet aveu ne scandalise personne ! On ne manque, en le faisant, à aucune sorte de respect, et c'est le droit des esprits ordinaires, quelquefois même leur devoir, de noter avec une fermeté modeste les défaillances du génie môme. Au reste le caractère moral du saint prédicateur n'en reçoit aucune atteinte. On sent à le lire que, s'il se joue parfois, la prétention, l'atrcctation, n'effleurent même pas sa pensée. Il n'y a là qu'une habitude, un pli pris par l'inlclligence et qui se trahit en toute candeur, sans compromettre jamais le sérieux de la doctrine ou la parfaite probité de l'intention. Mais Dieu veuille par-dessus tout que personne ne soit rebuté de ces taches 1 Que, sur un ensemble immense, on trouve un quart des détails, un tiers peut-être, à écarter comme imparfaits et peu imitables ; ne nous en plaignons pas outre mesure. Ayons assez de courage pour le discerner sans faux respect, assez de bon sens pratique pour ne point prendre en dégoût tout le reste. Il y a dans ce reste, qui est la plus grande partie de l'œuvre, un modèle inappréciable de tous les éléments dont se compose l'éloquence la plus haute et la plus populaire à la fois. -♦
Augustin doit au concours harmonieux de ses facultés si puissantes la promptitude et la profondeur du rapprochement, l'appel rapide et brillant des idées. Il lui doit encore l'ampleur et le trait, deux qualités presque opposées d'apparence, mais précieuses l'une et l'autre pour la clarté et la vigueur populaires du discours, A volonté ou plutôt selon la nature et les exigences de l'objet, la pensée se déploie,
s'épanouit en expositions grandioses, ou se ramasse en faisceau, quand elle ne s'ai^^uise pas comme un dard. Tantôt l'esprit est mené lentement, sûrement, pas à pas, à travers un dédale savant d'interrogations largement posées, de réponses répétées sous plusieurs formes, de digressions, de retours, de récapitulations; tantôt^ quelquefois en même temps, il est saisi, enlevé par une secousse vive qui l'excite sans le violenter ni l'étourdir.
Nous demandera-ton des exemples? Pour faire sentir et admirer cette ampleur puissante il faudrait traduire de longs passages*, et, quant au trait, chacun sait qu'il est partout. Selon Augustin, Torateur, même dans le genre simple, tire et produit parfois de je ne sais quelles profondeurs des pensées fines, aiguisées, inattendues*. Ainsi faitil de sa personne et dans tous les genres, et ces profondeurs cachées d où le trait jaillit ne sont chez lui autre chose que l'âme appliquée tout entière à son objet. Tantôt c'est l'intelligence qui se résume en une formule brève, décisive, parfois étincelante : « Pardonnez dans le cœur... pardonnez là où Dieu voit ^. » Tantôt c'est l'imagination qui incorporela vérité dans un court tableau, dans quelques mots voyants, pleins de lumière : « Le mendiant est debout devant la porte du riche; mais le riche lui-même est debout devant la porte du grand riche qui est Dieu*. » — « L'homme entre dans ses propres biens comme dans une hôtellerie. Il s'y repose un instant mais il n'emporte rien de ce qu'il y trouve. Un autre voyageur le suivra, jouira et passera de même ^. » Bien souvent le trait sort du cœur,
1. Indiquons-en trois parmi tant d'autres : — Dieu est la lumière pure, et c'est la lumière pure que nous devons souhaiter de voir (Serm. iv, 5, 6) ; — La crainte, bonne en soi, doit nous introduire à la charité (S. clxi, 8) ; — Ce que nous ferons dans la maison de Dieu, au ciel (In Psalm., xxvi ; Enarr., ii, 7, 8).
2. ... Sententias acutissimas de nescio quibus quasi cavernis, unde non sperabatur, eruit et ostendit [De Doctrina christiana, iv, 65).