‹ La préface de Cromwell: introduction, texte et notesChapitre 13 sur 24 · DONA LUCREZIA · texte numérisé non relu

DONA LUCREZIA

Il faut mourir. — Ma poitrine se remplit, je le sens. Mon fils, mon fils adoré !... — Oh î comprends-tu la joie que j'ai à te dire tout haut et à toi-même : mon fils ! — mcn fils, embrasse-moi I

(Il l'embrasse. Elle jette un cri.)

Oh !..'. ma blessure ! — Quelle misère l Ce que je

souhaitais le plus au monde, un tendre embrassement de mon fils, sa poitrine serrée contre ma poitrine, cela m'a fait du mal ! — C'est égal ! embrasse-moi, mon fils l la joie passe encore la douleur (1). »

En écrivant ce chef-d'œuvre, |Victor Hugo ne se souvenait-il pas (obscurément ou non, peu importe), d'un morceau de Thomas Moore, qu'il cite tout au long : Zélica, cachée sous un voile, est frappée par son amant : « Il est difficile de rien lire de plus touchant que ses dernières paroles :

« Je ne pensais pas, murmurait-elle d'une voix éteinte —

fc^ct appuyant son front sur le bras tremblant d'Azim, elle lut dans les yeux du jeune homme une douleur bien au-dessus

■ \ des souîTrances de sa blessure, —je ne croyais pas qu'il te serait réservé de me donner la mort ; mais tu ne voudrais point me priver du bonheur de l'avoir reçue de ta main, si

. tu savais combien j'ai prié le Ciel de me faire ainsi mourir.

. En me cachant sous ce voile abhorré, je n'espérais tomber que sous le fer de tes soldats : mon Azim, la blessure que tu m'as faite m'est bien plus douce. Oh ! je ne changerais pas, crois-moi, cette triste, mais tendre caresse, cette mort entre tes bras, pour tout le bonheur de la vie. L'avenir, sombre et terrible pour mon âme égarée, s'éclaircit devant moi. Tes regards d'amour brillent sur ma tête coupable

, comme la première aurore de la miséricorde éternelle, et, si ta bouche daigne dire que je suis pardonnée, les anges répéteront ces consolantes paroles. Reste dans la vie, ô mon Azim, mon adoré ! Songe céleste 1 je puis donc, une fois encore, t'appeler mon Azim. »

L'esprit et le cœur ouverts à de pareilles beautés, Victor Hugo élargissait peu à peu le cercle de ses

(1) Drame, tome III, p. 537-438. — J'ai déjà eu l'occasion de signaler cette scène magnifique dans mon étude sur la Convention dans le drame romantique. Pourquoi ne pas essayer une fois à la scène ce dénouement plus dramatique et plus pur î

90 tA PRÉFACE DE CROMWELL

admirations classiques et devenait éclectique, ce qui peut être un tort en philosophie, mais ce qui est un singulier mérite en matière littéraire : pour lui, ce qu'il rêve à ce moment, c'est un genre nouveau, réunissant à la perfection un peu froide des classiques les beautés irrégulières mais chaudes du romantisme ; c'est ainsi qu'il termine un plan de tragédie qu'il vient de refaire d'après la Marie Stuart de Lebrun : « J'ai dit que cette tragédie aurait été sublime, et qu'était-ce en effet ? rien que quelques pages d'Atala, deux scènes d'Awdromaque, et le dénouement de Zaïre et d'Othello. »

. V. — La critique dramatique.

Maintenant que nous avons à peu près montré dans quel état d'esprit particulier se trouvait en 1820 Victor Hugo, partagé ou pour mieux dire tiraillé entre deux impulsions contraires, entre le passé et l'avenir, nous pouvons aborder la partie la plus curieuse, la plus riche en morceaux de premier ordre, de sa collaboration au Conservateur : la critique dramatique.

Il est inutile de montrer encore une fois, par de nombreux exemples, qu'on retrouve dans ses études sur le théâtre les mêmes contradictions politiques ou artistiques que dans ses critiques littéraires : ce qui nous intéresse davantage, c'est de voir peu à peu ces lueurs indécises se concentrer et devenir une lumière nette.

Sans doute, on pourrait montrer par nombre d'exemples que chez Victor Hugo le critique dramatique, comme le critique littéraire, se rappelle de temps en temps qu'il devrait être royaliste, et que ses convictions politiques ne doivent pas se séparer de ses opinions littéraires : ainsi, lorsqu'il s'aperçoit qu'il applaudit

par mégarde avec la partie libérale du public, il a comme un remords, et ne pouvant nier qu'il applaudit les mêmes choses, il essaye de se prouver qu'il ne les approuve pas pour les mêmes raisons : « On applaudit ces vers sur les papes dans la bouche du comte d'Anjou :

De la pourpre des rois ces prêtres revêtus Pour être détrônés ne sont pas abattus, etc.

« Une certaine portion du parterre admire leur couleur philosophique. Nous les croyons bien tournés. » De même, en pure matière littéraire, on voit que Victor Hugo est encore en proie à ses préjugés classiques ; habitué aux formes oratoires et lentes de la passion tragique, il lui coûte d'admettre que la douleur au théâtre doit parler à peu près comme la douleur dans la réalité : après avoir cité un morceau du Louis IX d'Ancelot, où Ton entend une mère, une femme, exprimer ses craintes pour son fils, pour son mari, presque au hasard, sans suivre de plan, Victor Hugo porte ce jugement qu'il casse sans hésiter sept ans plus tard.

« Au milieu de ce luxe de points d'exclamation et d'interrogation, d'apostrophes à Dieu, puis au cher enfant, puis encore à Dieu, puis enfin à la France, il est difficile de trouver le langage d'une terreur vraie et maternelle. De ce que la douleur éclate en sons entrecoupés, on ne doit pas conclure qu'elle s'exprime en vers hachés et décousus. Le désordre des sentiments n'entraîne pas le vagabondage des idées ; et cette remarque que M. Ancelot nous donne ici l'occasion de développer, nous a été déjà inspirée depuis longtemps par la plupart des auteurs dramatiques du siècle, qui prennent l'extravagance du discours pour le délire des passions. »

Rien d'étonnant à ce qu'on retrouve chez un si jeune homme de très nombreuses traces de son éducation, de ses premières lectures ; rien d'étonnant à ce que, tout en se transformant lentement, Victor Hugo garde quelque chose de son passé, du reste bien court : un romantique de l'époque militante aurait comparé volontiers ce reste de classicisme que Victor Hugo conserve encore à l'enveloppe ridée et décolorée que la couleuvre luisante traîne après elle, quand elle vient de faire peau neuve. Il faut aller plus loin, et reconnaître que, même en matière théâtrale, Victor Hugo est encore loin de se dégager de certains préjugés, et qu'il y a chez lui à cette époque plutôt des promesses lointaines que des gages actuels de romantisme.

Il est incontestable pourtant que nombre de théories neuves éclatent singulièrement dans ses chroniques, au milieu d'idées traditionnelles. S'il ne demande pas encore l'exactitude du costume au théâtre, dans les détails matériels, il l'exige au moins dans les vers : « Clodéric parle du cimeterre interprète des dieux : le cimeterre, dans la bouche d'un Sicambre, est un petit défaut de costume, que M. Viennet à la vérité pourra compenser dans l'une de ses prochaines tragédies en mettant une francisque dans les mains d'un Turc. » Victor Hugo, sur cette question si importante de l'histoire au théâtre, est déjà presque complètement romantique ; il se contenterait volontiers de la vérité archéologique des détails, à condition qu'on lui permît de prendre des libertés avec la vérité des événements : à propos du Conradin et Frédéric, de Liadières, il remarque ceci : « Les défauts de cette tragédie ont cela d'ingénieux, qu'il faut, pour en être choqué, avoir lu l'histoire et connaître les règles; le grand nombre des

spectateurs s'en aperçoit peu parce qu'il ne sait que sentir ; aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole quelquefois l'histoire? Si la licence n'est pas poussée trop loin, que m'importe la vérité historique, pourvu que la vérité morale soit observée? Voulez-vous que l'on dise de l'histoire ce qu'on a dit de la poétique d'Aristote : elle fait faire de bien mauvaises tragédies ? Soyez peintre fidèle de la nature et des caractères, et non copiste servile de l'histoire. »

Enfin, sans prétendre que dès ce moment Victor Hugo songeait à sa plus étonnante création dramatique, n'est-il pas curieux de voir que, même alors, il était assez porté à admettre le rôle du fou, du bouffon, en littérature, drame ou roman : « On a critiqué le personnage du bouffon Wamba ; on a trouvé qu'il paraissait quelquefois trop visiblement imité de Shakespeare, et que ses plaisanteries manquaient de goût : nous croyons au contraire ce rôle heureusement choisi, et si les plaisanteries du magnanime fou sont quelquefois un peu bizarres, il faut plutôt s'en prendre au siècle où l'histoire se passe, qu'à l'auteur. »

Il y a donc dans sa critique dramatique des traces du passé et des promesses pour l'avenir : il y a surtout un talent prodigieux. Sans doute c'est un critique encore jeune, quis'égaye de sa tâche, et qui nous égayé avec lui : Victor Hugo, qui protestera plus tard si vivement contre la critique agressive, n'est pas tendre pour ses futurs confrères : V Homme poli, de Merville, ne trouve guère grâce devant lui : « Dans la pièce telle qu'elle est, le troisième acte est malheureusement terminé ; les acteurs sortent on ne sait pourquoi ; l'action semble finie : si l'on demandait aux spectateurs ce

qu'ils attendent sur les banquettes, ils n'auraient d'autre ressource que de compter sur leurs doigts, et de répondre qu'ils n'ont encore vu que trois actes, et qu'ils ont lu sur l'affiche que la pièce était en cinq. »

Même irrévérence avec certaines tragédies et certains tragiques : dans la Marie Stuart de Lebrun, Leicester trahit Marie, et laisse, sans tirer Tépée, entraîner sa maîtresse à la mort : « Le caractère de Leicester est si étrange que l'on en doute jusqu'au dernier instant; on ne le connaît qu'en voyant la porte fatale se refermer sur Marie ; et dans ce moment, Talma, qui s'est chargé de faire passer cette situation, étonne le spectateur par des cris si extraordinaires et si inattendus, qu'on oublie Marie et Leicester pour ne plus s'occuper que de la capacité de ses poumons. » Tantôt, sur un ton demiplaisant, il dit de dures vérités : « Nous craignons que M . Delavigne ne soit dépourvu des deux qualités les plus essentielles au théâtre. Gomme auteur tragique il a du mouvement et manque de sensibilité; comme auteur comique, il a de l'esprit et point de gaîté. // semble, ainsi que le disait ce joyeux et infortuné Scarron, il semble que cet homme-là n'ait ni entrailles ni rate. »

Tantôt, il descend même d'un ton, et ne dédaigne pas la pure bouffonnerie : « Ligier débite son rôle avec beaucoup de talent ; nous le préviendrons toutefois de ne pas prononcer ce vers :

Applaudir de nos Francs Yagonie et la mort,

de façon que le spectateur entende ta colique et la mort. M. Viennet n'a pas besoin que l'on rende ses vers ridicules. »

Ce sont là des traits de jeunesse : Victor Hugo est de

son âge par sa gaîté ; mais sa science est prématurée. Il est de mode aujourd'hui de contester son érudition (1). Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à dix- huit ans il pouvait se charger presque seul de la chronique dramatique au Conservateur, et qu'il connaissait assez ses classiques pour dénoncer impitoyablement les imitations, les plagiats ; c'est ainsi qu'il reconnaît, dans le Flatteur de l'inconnu « Gosse », un vers « qui est pris à liousseau :

Souriez-vous ? il rit. Êtes-vous triste ? il pleure. Sont-ils joyeux ? je ris. Sont-ils tristes ? je pleure,

qui avait pris lui-même le sien à Regnard :

Si Célimène rit, à rire il s'évertue ;

Est-elle triste ? il pleure ; a-t-elle chaud ? il sue,

qui avait pris lui-même les siens à Juvénal : Vilis adulator, si dixeris aestuo, sudat. »

A propos d'un personnage du Louis IX d'Ancelot, le critique de dix-huit ans peut dire simplement : « M. Ancelot prétend l'avoir trouvé dans les mémoires du temps : nous croyons connaître les vieilles chroniques, et nous n'y avons rien vu de pareil. M. Ancelot

i nous ferait plaisir en nous indiquant l'endroit où il a

1 puisé l'idée de ce rôle. »

Ces études dramatiques fourmillent de réflexions

I justes ; elles montrent que Victor Hugo a déjà réfléchi, qu'il a un système à lui : il juge, sans prendre ce ton tranchant qui dissimule souvent l'incompétence du juge,

(4) Cf. Renouvier, p. 95-102.

mais avec une réelle autorité : le vice radical des Vêpres siciliennes, dit-il, « est, selon nous, d'y avoir introduit l'amour; cette passion, dont le développement est gêné par celui d'une grande conspiration, ne peut tenir que la seconde ligne dans sa tragédie, et l'amour, au théâtre comme ailleurs, veut toujours la première place. » Pour donner une idée complète de son talent de chroniqueur dramatique, nous ne pouvons résister au plaisir de citer presque en entier son plus charmant article, à propos de la Somnambule de Scribe.

« Une chaise de poste qui verse, un domestique poltron, un revenant, un capitaine étourdi, un mariage fait et rompu, etc. : voilà bien des scènes rebattues. Cependant allez voir la Somnambule, et, quoiqu'elle renferme tout cela, dites-nous si le premier mérite de cette charmante pièce ne vous paraîtra pas la nouveauté. Ce joli vaudeville ressemble à ces décorations fraîches et brillantes que le machiniste monte sur de vieux ressorts, ou plutôt à ces physionomies originales qui n'ont pourtant d'autres éléments que ceux de toutes les figures humaines. Que nos vaudevillistes par métier n'aillent pas demander à MM. Scribe et Alexandre Delavigne leur secret: ce secret-là ne peut se communiquer; c'est le talent.

« Depuis longtemps aucun théâtre n'avait vu (les genres mis à part) un succès aussi éclatant, et, ce qui est plus encore, aussi mérité. Nous n'analyserons pas le vaudeville nouveau ; l'ennui qu'inspire une analyse est presque toujours en raison directe du plaisir que cause un ouvrage, et dans ce cas, nous riquerions d'être mortellement ennuyeux. La Somnambule est un petit chef-d'œuvre où nous aurions honte de relever quelques invraisemblances et peut-être quelques incorrections. Ces défauts sont si légers, que nous ne savons si les auteurs doivent chercher à les effacer : souvent, quand le tissu est délicat, en voulant enlever une tache, on le déchire...

« Rendons aussi justice aux acteurs : il est difficile de jouer avec plus d'ensemble et d'aplomb. Le joli rôle de

.Cécile est encore embelli par une actrice fort aimable, et il faut le dire, sans son jeu plein de grâce et de vérité, la scène de la Somnambule, au second acte, paraîtrait un peu hasardée. Nous croyons qu'il est impossible de ne pas applaudir, lorsque Gontier, présentant à son ami les grands parents de sa future, chante avec cet air d'abandon qu'on lui connaît :

Mais vois un peu quelles tournures!

Hs sont bien généreux, vraiment, De montrer gratis des figures , Qu'on irait voir pour de l'argent.

« Nous dirons en passant quelques mots de la Féerie des Arts, vaudeville récemment représenté sur le même théâtre, et que nous avons revu avec plaisir après la Somnambule. Cette fiction, destinée à célébrer Yexposition des produits de l'industrie, et le Salon de 1819, est ingénieuse, mais un peu froide. Les couplets sont en général bien tournés ; mais les vers que récite le génie de Cachemire, doivent tout Ge qu'ils ont de gracieux au débit de Mlle Minette. On applaudit avec transport l'éloge des beaux tableaux de MM. Gros et Girodet, uniquement à cause du génie de M. Girodet et du noble sujet traité avec tant de talent par M. Gros. Cependant plusieurs scènes pétillantes d'esprit rachètent la faiblesse des autres ; et dans tous les cas, si vous avez pour soutien le jeu enchanteur de Mme Perrin,

non ego multis

Offendar maculis. »

Tout cela a été écrit en décembre 1819, quand Victor Hugo avait dix-sept ans.

Ajoutez, à ces pages pleines d'humour, des analyses où l'on remarque, outre une clarté parfaite, une force de pensée singulière, un commentaire profond : j'en citerai comme exemple la critique de la Marie Stuarij de Lebrun, dont Victor Hugo n'a reproduit dans son miwïm dis QftoMtauÀâ j

Journal (1) que le début et la fin, mais qui se troave réimprimé in extenso dans le Victor Hugo raconté, édition ne varietur (2).

Ces pages suffiraient à prouver que l'épigraphe du journal,

Fungar vice cotis, acutum Reddere quse ferrum valet, exsors ipsa secandi,

était trop modeste, tout au moins pour Victor Hugo.

J'aiécourté, à regret, mais à dessein, ces citations; je ne voudrais pas avoir l'air, dans une introduction, de faire une édition des œuvres inédites de Victor Hugo (3).

Voici notre conclusion : si le lecteur, après avoir parcouru cette partie de notre étude, éprouve quelque embarras à préciser son impression, à se faire une idée nette des opinions littéraires et politiques de Victor Hugo en 1820, c'est sans doute beaucoup notre faute, mais cela tient aussi à ce que nous avions à décrire un état d'esprit troublé, divisé'entre de vieilles idées bien enracinées, et des idées nouvelles qui commençaient à surgir. Victor Hugo du reste l'a dit luimême, en parlant du Journal d'un jeune Jacobite:

« Il y a de tout dans ce journal. C'est le profil à demi effacé de tout ce que nous nous figurions en 1819. C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les contraires. Il y a des recherches historiques et des rêveries,

(1) Pages 95 et 96.

(2) T. i, p. 447, sqq.

(3) Nos lecteurs seront de l'avis de Victor Hugo, qui, dans un cas semblable, écrivait : « Nous avons multiplié les citations et nous sommes sûrs que personne ne s'en plaindra. »

des élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie ; pauvre critique! pauvre poésie surtout 1 II y a de petits vers badins et de grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses déclamations contre les tueurs de rois... Il y a des rêves de réformes pour le théâtre, et des vœux d'immobilité pour l'État... toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensée d'innovation littéraire... Tout cela va, vient, avance, recule, se mêle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle, croit, doute, tâtonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre extérieur, sans loi apparente... (1).

C'est à peu près là l'impression produite par le Journal d'un jeune Jacobite; mais combien plus puissante encore celle que laisse la lecture du Conservateur lit' ter aire , où rien n'est refait, où tout est de premier jet. C'est un vrai rafraîchissement pour l'esprit, que de voir ce futur homme de génie, cet« enfant sublime » (le mot restera malgré tout), combattre pour ce qu'il croit ses idées avec une fougue et une franchise séduisantes. Après avoir lu les trois volumes du Conservateur, je cherchais, pour donner en quelque sorte un corps à mon impression, auquel de ces innombrables héros qu'il devait créer plus tard je pourrais bien comparer ce débutant, déjà riche de talent, et encore pauvre d'argent (car le Conservateur n'a guère dû l'enrichir) : je me rappelai tout à couple gentil Aymerillot de la Légende des Siècles, et sa fière déclaration :

Un liard couvrirait fort bien toutes mes terres, Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur.

(1) Préface du Journal, p. 78-9.

§ 9. — Victor Hugo et la « Muse française ».

La collaboration de Victor Hugo à la Muse française, bien que moins considérable pour le nombre des articles, est aussi intéressante, à cause du progrès des idées, de l'évolution lente mais continue vers le libéralisme en politique et en littérature, c'est-à-dire, en somme, de la préparation à la Préface (1).

On remarque déjà dans le collaborateur de la Muse une tendance à laisser percer dans ses théories littéraires ses sympathies personnelles.

« Bonaparte » reste sa bête noire (2). Il est placé,

(1) Des cinq morceaux en prose qu'il donna à la Muse, quatre, Quentin Durward, Essai sur l'indifférence en matière de religions, sur Voltaire, sur Georges Gordon, ont été reproduits avec quelques corrections dans Littérature et Philosophie mêlées, p. 231- 279. Je renvoie à cette reproduction, plus facile à se procurer, quand les deux textes sont identiques ; dans le cas contraire, je cite d'après la Muse.

En général, dans sa réédition, Victor Hugo a mis ces articles au point. Il supprime ce qui ne pouvait intéresser que les lecteurs de la Muse, ou encore les formules qui convenaient peut-être à un débutant, mais non pas au maître. Ainsi, pour l'article sur YEloa de Vigny, publié dans la livraison de mai 1824, il y a des modifications importantes, déjà signalées par M. Biré dans son Victor Hugo avant 1830, p. 317-320 : ce morceau reparaît dans Littérature et Philosophie mêlées, sous le titre Idées au hasard; ce sont les fragments ni, iv et v. Le nom d'A. de Vigny est effacé partout, et remplacé au fragment vpar celui de Milton. J'ai déjà expliqué pourquoi et de quel droit Victor Hugo effaçait ainsi de ses articles de jeunesse le nom de ses contemporains. Il n'avait pas besoin, en 1834, de faire de la réclame à Vigny. Il n'y a donc pas là, comme dit M. Biré, « un petit subterfuge, » mais une habitude constante et toute naturelle. L'article du reste vaut mieux que les fragments, où ne figure pas par exemple tout le début, très curieux comme théorie littéraire. — Cf. Derômej p. 86-90.

(8) Mme, de Juin i8§4, p. 33t;

par un parallèle assez singulier, qui prouve déjà la hantise de l'idée napoléonienne chez Victor Hugo, en dessous de Walter Scott : « Cet homme connaissait bien peu le génie populaire, qui essayait de rajeunir le Louvre, et de récrépir la monarchie de Charlemagne. Walter Scott comprend mieux sa mission de poète que ce géant aveugle n'a compris celle de fondateur. Hâtons-nous de rompre ce rapprochement fortuit entre deux hommes qui ont deux sphères de célébrité si diverses (1)... »

De môme Chateaubriand est encore le manitou de la littérature, comme dans le Conservateur; il occupe toujours la place d'honneur (2) Devant lui s'inclinent les barrières des genres ; les Martyrs prennent place dans l'épopée, « car, bien que l'auteur de cet admirable poème ne l'ait point assujetti au joug métrique, ceuxlà seuls lui refuseront la palme épique, qui voudraient en décorer leur aride Henriade, cette gazette en vers, où Voltaire a évité soigneusement la poésie, comme on évite un ami avec qui on veut se brouiller (3). » Placer les Martyrs au-dessus de la Henriade, c'est peu ; mais, autre part. Victor Hugo met Chateaubriand à la hauteur d'Homère, quand il rêve pour lui de nouveaux rhapsodes : '< M. de Chateaubriand, dont le génie flatte toutes les imaginations lors même qu'il ne touche pas tous les cœurs, a laissé tomber sur les Juifs quelques-unes de ces pages merveilleuses qui, passant de mémoire en mémoire, n'auraient pas besoin du secours de l'imprimerie pour arriver à la postérité la plus reculée (4). »

(1) Muse, juillet 1823, p. 31.

(2) Philosophie, I, 213.

(3) Muse, juillet 1823, p. 3i.

(4) Ibid., août 1823, p. 91.

Chateaubriand est encore paré de tout le prestige du génie, et d'un génie longtemps malheureux. Victor Hugo aime en lui l'écrivain, et l'émigré; il remercie Walter Scott d'avoir, dans l'avant-propos de Quentin Durward, représenté d'une façon ingénieuse et touchante l'émigration : « Nous ne terminerons point cet article sans le remercier de sa touchante et ingénieuse préface. Son vieux marquis provoque à chaque instant le sourire et les larmes.

« Loin de nous la pensée de réveiller ici le moindre souvenir de parti I S'il est, comme on l'assure, des Français qui osent ripe de quelques vieillards, Français comme eux, lesquels ont vécu dans l'exil et meurent dans la pauvreté, qu'ils lisent la préface de Quentin Durward; elle les réconciliera avec les infortunes de l'honneur. Nous regrettons seulement que ce service leur soit rendu par un étranger. Pour nous, nous avons toujours pensé qu'il peut y avoir au monde quelque chose de plus ridicule que la vieillesse et le malheur (1). »

Ce qu'il aime en Walter Scott, c'est cette façon de traduire l'histoire ou de la travestir en roman (2). Il fait bon marché de la précision historique, pourvu que l'on conserve la « vérité morale » (3), vérité fort élastique, et favorable aux partis pris politiques.

La seule chose qu'il reproche au grand romancier, c'est de n'avoir pas représenté en beau la royauté de droit divin : « Comme Français, nous ne remercierons par sir Walter de l'incursion qu'il vient de faire dans

(1) La Muse française, juillet 4823, p. 45.

(2) Philosophie, 1, £55.

(3)76ïd.,p. 287.

notre histoire : nous serions plutôt tenté de la reprocher à cet Écossais. Certes, celui qui entre tous nos rois, nos Charlemagne, nos Philippe-Auguste, nos saint Louis, nos Louis XII, nos François I*p, nos Henri IV et nos Louis XIV, a été choisir pour son héros Louis XI, ne peut être qu'un étranger. Voilà bien une inspiration de la muse anglaise (1). »

Dans cette ferveur politico-religieuse, Victor Hugo en est encore à la répulsion pour le xvme siècle (2). Il parle du temps de Voltaire en disciple de la Restauration, mais aussi en homme d'avenir. On voit percer en lui le chef de la génération nouvelle, « sérieuse et douce (3) », dont il va bientôt apporter l'ultimatum.

En attendant qu'il expose son plan de campagne aux jeunes gens, il leur donne des conseils: il les prémunit contre le respect des vieilleries, môme des gens vieillis dans la critique (4). Il préconise un esprit plus jeune et plus large ; il recommande de négliger les défauts, de voir et de faire voir surtout les beautés, et il prêche d'exemple à propos de Vigny : « La belle imagination de l'auteur s'est fortifiée en se purifiant ; son style, sans rien perdre de sa flexibilité, de sa fraîcheur et de son éclat, a perdu les défauts qui le déparaient. Peut être cependant y découvrir ait- on encore quelques taches en y regardant de très près; mais il faudrait avoir la vue bien basse. Quant à nous, nous n'envions à personne la triste satisfaction de compter des imperfections (5). »

(1) La Muse, juillet 1823, p. 38-39.

(2, Philosophie, 1,271, 289.

(3) Philosophie, l, 261.

(4) Ibid., 1, 280, 281.

(5) La Muse, mai 1824.

Voilà déjà bien des points de ressemblance avec la Préface, par conséquent bi'en des jalons sur la route que nous relevons, et qu'a suivie Victor Hugo, du pur classicisme à la doctrine romantique. Mais, outre ces ressemblances déjà frappantes, il faut encore signaler, dans la Muse de 1824, l'existence de deux germes générateurs du manifeste de 1827. C'est d'abord la théorie même du drame, dont l'idée est déjà très précisée, et qui ne diffère de sa forme future que par les images qu'elle doit revêtir trois ans plus tard (1). G est surtout le genre de polémique adopté dans ces discussions littéraires, le ton ironique, déjà dominant.

« Puisque décidément tout est perdu en littérature, puisque le mauvais goût est devenu le goût général ; qu'on en est arrivé au point d'insulter chaque jour à ce qu'il y a au monde déplus saint et sacré, leTartare, le Pinde, la vache ïo, le dieu Silène ; que nos poètes, dans leur licence et dans leur impiété, Ont cessé de mêler la ceinture de Vénus au voile de Marie, et osent soutenir que le fiât lux n'a pas été dit pour créer Phébus; puisque, selon plusieurs de ces insensés, la poésie vit beaucoup moins de fiction que de vérité ; puisqu'ils sont même soupçonnés de vouloir substituer on ne sait quelle littérature étrangère, puisée dans nos traditions et dans nos croyances, à cette littérature si française et si chrétienne, qui n'a de dieux que ceux de l'Olympe, de héros que ceux de Rome et de la Grèce; puisqu'enfin nous sommes menacés d'une nouvelle invasion de barbares, et que dix ou douze écrivains s'imaginent, parce qu'ils ont du talent et de. la renommée, avoir le droit d'être, en vers comme en prose, de leur pays, de leur siècle et de leur religion; il sera permis peut-être à l'auteur de cette période cicéronienne du genre de celles que la rhétorique appelle suspensions, d'énoncer ici quelques vérités très naturelles et très hérétiques, et les classiques défenseurs des saines doc" ï

(i) Philosophie, I, 249.

trines littéraires les lui pardonneront sans doute {scirent si tgnoscere...) en faveur d'un exorde si académique! Osons donc le dire un peu haut. Ce n'est point réellement aux sources d'Hippocrène, à la fontaine de Castalie, ni même au ruisseau de Permesse que le poète puise son génie ; mais tout simplement dans son âme et dans son cœur (1). »

§ 10. — La Préface des « Nouvelles Odes » et le « Journal des Débats ».

En 1824, tandis que la Muse française disparaît, paraissent les Nouvelles Odes, dont la préface, moins connue que celle de Cromwell, a pourtant l'importance d'un prélude. Victor Hugo n y prend par encore nettement l'attitude d'un belligérant. Il essaye de jouer le rôle dangereux de conciliateur entre les deux armées en présence. Il cherche un terrain neutre pour négocier, prétendant qu'il y a malentendu, qu'on va se battre pour une querelle de mots ; qu'il n'y a rien de sérieux dans ces deux devises : genre classique, et genre romantique. Il n'admet qu'un seul dogme : la littérature nouvelle ne peut être que l'expression delà société nouvelle, religieuse et monarchique (2).

Peine perdue : tant d'excellentes intentions, ou de candides illusions, ne peuvent tromper que le poète. L'école classique a de bons yeux ; elle devine, dans ce prétendu arbitre, un adversaire, et des plus dangereux. Elle lui envoie une première sommation par Hoffman, qui signe de la lettre Z un article miel et vinaigre dans les Débats du 14 juin 1824.

<i) La Muse, mai 1824, p. 275-276.

(2) Poésie,!, 10, il, et 17.

Suivant la tactique habituelle, le critique vante, aux dépens du second recueil d'odes, le premier, qu'il met, éloge suprême, au rang des poésies lyriques de Jean- Baptiste ; ce n'est pas du reste qu'il n'y ait déjà flairé une certaine « vapeur romantique » . L'odeur est plus forte encore dans le nouveau recueil ; cela sent « la Muse germanique » . Victor Hugo a beau, dans la préface de ses Odes, se défendre d'être romantique, Hoffman le relègue impitoyablement loin du classicisme, et trace la limite infranchissable entre les deux genres : concédant à Victor Hugo qu'à côté du monde réel existe un monde idéal, il prétend que nous ne pouvons apercevoir le second qu'à travers » le prisme » du premier, les abstractions qu'à l'aide des réalités ; les classiques se cantonnent dans le monde réel, « les romantiques s'égarent dans le monde idéal : voilà la ligne de démarcation. »

Six semaines après, « Z », d'un ton grincheux, priait le journal d'insérer la réplique du poète. On comprend mal l'ennui du rédacteur des Débats, car jamais son journal ne se vit à pareille fête ; c'était le premier manifeste de l'Ecole Romantique, écrit de la meilleure encre de Victor Hugo (1).

Le début est d'une politesse charmante, ancien régime, avec une pointe d'ironie :

« Je vous dois beaucoup de remercîments, et, permettezmoi d'ajouter, quelques observations. C'est un hommage de véritable estime que je me plais à vous rendre, Monsieur. Vous n'êtes pas de ces avocats qui ne plaident qu'à condition de n'être pas contredits, ni de ces athlètes qui s'arrogent

(1) Débats du 26 juillet 1824. Cet article a déjà été signalé et analysé par M. Biré dans son Victor Hugo avant 1830, p. 368 et sui^.

les honnours de la victoire sans avoir couru les chances du combat. Vous savez plus que personne qu'il est trop aisé d'avoir raison dans le monologue, et vous serez charmé, en me voyant réclamer la parole après vous, de voir que je n'ai pas du moins oublié le précepte classique qui veut que chacun parle à son tour : amant alterna camœnae. »

C'est sur ce ton que Victor Hugo répond à la partie de l'article qui le concerne spécialement. Toujours avec de l'esprit, quelquefois avec de la subtilité, notre poète discute tantôt en critique, tantôt en avocat ■. Il est plus intéressant de le suivre quand il aborde des questions moins personnelles, quand il amène par exemple si fièrement l'éloge de Chateaubriand alors disgracié :

« Pouvez-vous, Monsieur, nous offrir sérieusement l'Anglais Shakespeare, l'Espagnol Calderon, l'Allemand Schiller, les deux premiers appartenant (si ma mémoire est bonne) i au xvie siècle, et le dernier à la fin du xvni», comme exprimant la société de France au xixe siècle? Permettez-moi de penser, Monsieur, qu'un esprit aussi judicieux que le vôtre m'a pu commettre naïvement une pareille inconséquence, et ique, si vous avez cité ces noms étrangers, c'est que vous avez reculé devant les noms illustres dont s'honorent notre époque et notre pays, surtout devant celui du grand homme iqui, non content d'avoir, dans le Génie du Christianisme, itracé les préceptes de la poésie nouvelle, en a donné dans ses Martyrs le plus magnifique exemple ; généreux écrivain I qu'ont tour à tour trouvé fidèle en leur temps de péril, la 'religion, la monarchie et la liberté, les trois grandes nécessités d'un grand peuple. Pardonnez-moi, Monsieur, de n'avoir pu résister au désir de faire entendre à ce noble (citoyen une voix amie au jour de la disgrâce. »

Après s'être ainsi acquis auprès du lecteur la sympathie qui s'attache à tous les sentiments généreux exprimés avec ce talent, Victor Hugo, sûr de son public,

aborde la discussion de fond,la définition de la nouvelle école ; et c'est, ne l'oublions pas, un jeune homme de vingt-deux ans qui a pu écrire cette excellente page de critique, une de ses meilleures peut-être, sur la différence entre le classique et le romantique.

« Il n'y a, dites-vous, que le style qui puisse nous fournir les moyens de tracer une ligne de démarcation. Je prends acte de cet aveu. Ainsi tombent toutes ces accusations banales dirigées contre les auteurs contemporains sur | le choix de leurs sujets, l'irrégularité de leurs compositions, | etc. Ils ne diffèrent des classiques que par le style ! Voilà f qui est solennellement établi. Voyons maintenant de quelle nature est la différence. Vous reprenez : « C'est ici que je | rappellerai la phrase déjà citée deM. Victor Hugo: souslemonde : réel il existe un monde idéal. Cela est vrai ; mais ce n'est qu'à j travers le prisme du monde réel que nous pouvons aperce- j voir le monde idéalr ce n'est qu'à l'aide des réalités que nous j pouvons concevoir les abstractions... » A merveille ! mon idée ne saurait être mieux développée. Permettez-moi de la rétablir en' entier : « Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. » Remarquez, Monsieur, comme ces expressions : il existe sous le monde réel, voir dans les choses, s'accordent complètement avec les vôtres. Comme nous nous accordons bien ! comme notre pensée est bien la même ! -4 Je continue de vous citer : « Les classiques ont bien senti cette vérité, que les romantiques ne veulent point reconnaître... » Ici, il me semble que je rêve, et j'aurais besoin de tous les points d'exclamation dont on dit ces pauvres romantiques si prodigues. Comment! Monsieur, les romantiques ne veulent pas reconnaître une vérité qui est proclamée dans tous leurs écrits, une vérité qui se trouve implicitement renfermée dans la phrase même que vous citez I Voyez un peu, si cela était, quel degré de folie ou de puis- j sance il faudrait supposer aux romantiques ! Selon vous, « la principale différence qui existe entre les deux genres, consiste en ce que les classiques prennent leurs modèles.

fleurs formes et leurs couleurs dans la nature, dans le monde réel et sensible, tandis que les romantiques les cherchent dans le monde idéal et fantastique. » Des formes et des couleurs appartiennent nécessairement à des objets physiques ; tndiquez-moi donc, Monsieur, quel moyen ces heureux romantiques emploient pour trouver des formes et des couleurs dans le monde idéal, c'est-à-dire des choses matérielles ians le monde immatériel. Gomment ont-ils fait pour découvrir la couleur de la pensée, la forme de la rêverie ? Ne eur a-t-il pas fallu la toute-puissance du Créateur pour irer des corps d'un monde où il n'existe pas de corps?... itïais une chose m'embarrasse : ces formes, ces couleurs, ces torps une fois trouvés au pays des abstractions, appariennent nécessairement en leur qualité de corps au monde Physique ; c'est donc au monde physique que les romantiques ont, en définitive, emprunté leurs formes et leurs couvurs; or, comme, suivant votre définition, on ne peut emprunter de formes et de couleurs au monde réel sans être lassique, les romantiques sont donc des classiques 1 »

On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou cette prestesse de raisonnement, qui permet au débutant de paraître n'avoir jamais tort, même quand on n'est pas :bsolument convaincu qu'au fond il ait raison ; ou tout te qu'une pareille argumentation révèle de connais iances approfondies, de lectures immenses, utilisées jiu bon moment, grâce à sa mémoire légendaire. Après yvoirriposté aux raisonnements par des raisonnements, ilugo oppose aux exemples pris par Hoffman dans sa ibliothèque des citations qu'il choisit le plus souvent ians ses souvenirs. Il prouve abondamment que les classiques les plus purs n'ont pas toujours décrit le ionde idéal à travers « le prisme » du monde réel : il urmine cette partie de sa démonstration, toujours vec la même bonne grâce :

1 Un esprit attssi distingué que îs vôtre j Monsieur j lors^

qu'on lui signale une erreur, la répare en s'empressant de la reconnaître. Je ne pousserai donc pas plus loin cette démonstration déjà peut-être trop évidente. J'aurais pu emprunter aux classiques des exemples bien autrement singuliers de cette locution dont les écrivains, qu'on appelle romantiques, usent avec plus de modération. J'aurais pu vous montrer dans J.-B. Rousseau le superbe enflé de splendeur (liv. I", ode I") ; des sifflements qui sont des trompettes (cantate xm) ; j'aurais pu vous faire voir dans Horace un amant blessant des baisers que Vénus a imbus de la cinquièmt partie de son nectar, Ixdentem oscula, quae Venus quinta parte sui nectaris imbuit (liv. 1er, ode xm). J'aurais pu vous citer cette strophe :

Si tu voyais un adultère, C'était lui que tu consultais ; Tu respirais le caractère Du voleur que tu fréquentais ; Ta bouche abondait en malice ; Et ton cœur, pétri d' artifice, Connu (1) ton frère encouragé, S'applaudissait du précjpice, Où ta fraude l'avait plongé.

« Cette seule strophe présente de la locution prétendue romantique quatre exemples sur lesquels vous me dispenserez d'émettre mon opinion. J'aurais pu vous indiquer également dans le même poète des regards qui font naufrage contre un sourire (cantate x), ou une vertu de Falerne enluminée, dans la strophe que voici :

La vertu du vieux Caton, Chez les Romains tant prônée, Etait souvent, nous dit-on, De Falerne enluminée.

Toujours ces sages hagards,

\i) Ceci est une faute d'impression, le texte porte : contre ton frère i (Livre I, Ode xi.)

Maigres, hideux et blafards, Sont souillés de quelque opprobre; Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.

I « Encore une fois, Monsieur, le poète qui se permet tant de licences n'est point un de ces* ranuL^^"^ • l înlUDt?eS !aUtf UrS P°Ur leS(*uels les classiques K ce nom, il ne faut rien ajoute*. »

La distinction entre les deux écoles, fondée par Hoffiman surtout sur la différence des styles, s'écroulait isous les coups d'un débutant. cornait

Le vieux critique n'était pas content, et l'on pourra lire dans le numéro du 31 juillet sa grincheuse réponse, pleine de pauvretés de raisonnement et desprit • ^oflman croyait être spiriluel, quand, raillant co

Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée,

H disait : «je sais que quand il est question de l'Enfant f^crecHe est synonyme de berceau; mais comme une crèche est une mangeoire, je ne conseille à aucun poète d employer cette métonymie, car les mauvais usants parleraient bientôt du râtelier du poètm ? Dans cette rencontre préparatoire entre les deux ir- .nees o„ peut dire, sans parti pris, que le RomaTsme •avait emporté,* venait de gagnersa première bâta iTe

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Telle est la période de début de Victor Hugo publi.

(1) Victor Hugo fut contristé et frniecô ~„ , ■

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ciste. C'est pour lui un excellent apprentissage. Il est bon, avant d'écrire les livres définitifs, de s'étudier à rendre sa pensée dans la forme, accessible à tous, de l'article. On apprend ainsi à vulgariser les idées originales, talent très rare, et qu'il ne faut pas confondre avec une banale dextérité à répandre des idées vulgaires (1). Trop de journalisme écarte de la littérature, un peu de journalisme y ramène.

Victor Hugo, de cette plume aiguisée par les polémiques du Conservateur, de la Muse, des Débats, va pouvoir écrire la Préface qui, pour la variété de l'information, la vivacité de la controverse, l'éclat du style, la rapidité de la préparation, et aussi, reconnaissons-le, l'imperfection des théories, ressemble, sinon à un excellent article de journal, du moins à une étude magistrale publiée dans une revue.

Et de même que les articles célèbres ont dû leur renommée au nombre d'idées déjà à moitié formées qui flottaient partout, et que l'auteur a su condenser, ainsi la Préface allait devoir une partie de son succès à ce fait : les idées qui y sont contenues étaient déjà dans l'air.

(1) C'est dans le» polémiques de journal, et non dans les court de la Sorbonne, que Victor Hugo a appris l'art de la critique rapide, un peu superficielle, quoi qu'en dise M. Dejob : « Je ne serais pas surpris que Victor Hugo ait ét;rit sa préface au sortir d'une leçon de Villecuain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il venait d'entendre. » L'instruction publique en France et en Italie, p. 328. (Citation communiquée par M. Castaigne.)

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