CHAPITRE IV
Le tombeau royal de Négadah (1).
Au mois de mars 1897, me trouvant en Haute-Égypte, j'avais invité M. le professeur A. VVIEDEMANN, de Bonn, à venir assister à mes recherches dans les nécropoles préhistoriques du Saïd ; la localité de Négadah avait été choisie comme champ de fouilles. Deux ans auparavant, le professeur W. M. Frinpers PerRi# avait, avec mon autorisation, exploré une partie de ce district; mais je savais que ses investigations avaient porté sur les nécropoles de Toukh et de Ballas et que, bien qu'ayant intitulé Nagada and Ballas (2) l’un de ses derniers ouvrages, l’archéologue anglais avait laissé vierges les terrains situés au sud de Toukh (3).
Je vins donc établir mon camp à la limite du désert, accompagné de
(1) Ce chapitre a été publié dans mes Recherches sur les Origines de l'Égypte. Ethnographie préhistorique et le tombeau royal de Négadah (Paris, E. Leroux, édil., 1897, p. ‘47-202, fig. 513- 777). Je le donne sans le modifier autrement que par les notes dont j'accompagne mon texte primitif, et par les passages placés entre parenthèses.
(2) W. M. Funoers PerRiE and J. E. QuiBELc.
Nagada and Ballas, with Chapter by F. C.J. Sru-
REL&£ (London, B. Quaritch édit., 1896, in-4, 79 p., LXXXVI PI.).
(3) La question de l'existence en Egyple d'une phase de civilisation préhistorique de la pierre était alors brûlante, depuis l'apparition, en 1896, de mon premier volume de Recherches sur les Origines de V'Égypte— l'âge de la pierre et les mélauæ (Paris, E. Leroux, édit., grand in-8°, xrv et 222 p., 604 fig.).
MM. A. WispemanN, G. Jequier (1) et G. LaAMPRE (2), qui me vinrent en aide dans la surveillance des fouilles, et deux nécropoles furent attaquées,
ER ; PRE l’une au sud, appartenant aux peuplades indigènes, l’autre, située à
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Fi@, 207. — Plan de la nécropole de Négadah. D’après les levés de G. Lamrre.
quelques kilomètres plus au nord, et renfermant des sépultures des premiers Égyptiens (3).
(1) Alors membre de l'Ecole française d’archéo- (2) Plus tard secrétaire de la délégation en logie orientale du Caire, plus tard attaché à la Perse, mort en 1918. . délégation en Perse, aujourd'hui professeur à (3) Par ces termes j’entendais alors les prédy- Neuchâtel (Suisse) et membre étranger de l'Aca- nastiques et les pharaoniques des débuts de la
démie des Inscriptions et Belles-Lettres. Ir: dynastie.
Pendant que les fouilles se poursuivaient, j’explorais méthodiquement les environs, reconnaissant les kjoekkenmæddingers, recueillant des silex taillés, observant tous les indices. C’est alors que je découvris, dans un petit tell situé au nord de la nécropole septentrionale, les restes d’un monument de briques crues qui, par la technique de sa construction, me sembla, dès le premier abord, remonter aux époques les plus reculées de la civilisation égyptienne [pharaonique] (fig. 207).
Les fellahs, en creusant dans ce tell, pour se procurer du sébakh, avaient mis à jour quelques pans de murs de l'aspect le plus singulier. La face extérieure se composait de sortes de chapelles formées de saillants et de rentrants et présentant de grandes analogies avec les stèles de l'Ancien Empire. Le sommet de la butte était couvert de briques cuites et de fragments de poteries ; tout avait été calciné et portait les traces d’un violent incendie (1).
À priori, il eût été possible de croire que certaines parties du monument situé sous le tell avaient été construites en briques cuites et, par conséquent, remontaient, tout au plus, à l’époque grecque (2) ; mais un examen plus attentif me permit de comprendre que les traces de feu s’appliquaient aussi bien aux murailles entières qu'aux matériaux dont elles avaient été bâties et qu'en conséquence la calcination s’était produite après la construction. |
Dans la nécropole d’Abydos M. AMÉLINEAU avait déjà rencontré des sépultures très anciennes dévastées par le feu, et il attribuait les incendies aux spoliateurs coptes qui, au début du christianisme, poussés par le fanatisme, dévastèrent les monuments païens. Cette opinion, je la partageais alors avec M. AMÉLINEAU, m'en rapportant à ses observations, et je crus que le monument de Négadah avait été détruit dans les mêmes conditions que ceux d’Om-el-Gaab.
Dès que les fouilles furent commencées, je revins de suite sur cette manière de voir; car longtemps après la destruction du monument, cette butte avait été employée comme nécropole et, à la surface, au milieu des débris calcinés, j’ai rencontré un grand nombre de sépultures remontant à l’époque romaine, grecque, et aussi jusqu'à celle des Ramessides. Quelques-uns de ces tombeaux renfermaient des cercueils de bois couverts de peintures, contemporaines de ceux des prêtres d’Ammon découverts à Deirel-Babri, alors que M. E. GréBauT était Directeur général des Antiquités de l'Égypte (3) (fig. 208).
(1) Il en était de même pour les tombes royales de la I'° dynastie à Abydos. Voir E. AMELINEAU, les Nouvelles fouilles d'Abydos. Comptes rendus, 1895 -96, 1896-97, 1897-98. Le Tombeau d'Osiris (monographie), 1896-97; W. M. FLciNDERs PETRIE, The royal Tombs, 1900-1901. Abydos, 1902-1904).
(2) L'usage courant de la brique cuite en Egypte est de la très basse époque gréco-romaine, alors
qu'en Chaldée et en Elam ilest d'une très haute antiquité.
(3) Les momies royales et celles des prêtres d'Ammon de Deir-el-Bahri ont été découvertes par des fouilleurs clandestins, et le service des antiquités n’est redevable de leur possession qu'à la police et non pas à des recherches scientifiques, comme on a tenté de le faire croire
M. et Mme Wiepemanx ont fouillé, de leurs mains, plusieurs de ces sépultures qui, creusées jadis dans les flancs de la butte, étaient placées au milieu des vestiges de larchitecture primitive, les coupant et les détruisant en partie : il n’est donc pas douteux que l'incendie a été allumé antérieurement aux débuts du Nouvel Empire.
Parmi les débris de la surface nous n'avons rencontré que des squelettes ne portant aucune trace de calcination ; ces tombes se trouvaient disséminées sans ordre, au-dessus des murs et des chambres du monument. Leur présence prouvait, de façon absolue, que les ruines étaient restées vierges, tout au moins depuis le temps des Ramessides. L'hypothèse d'AMÉLI- NEAU devait donc être écartée.
La suite des fouilles montra jusqu’à l’évidence que non seulement l'incendie ne pouvait pas dater de basse époque, mais qu'il avait été allumé dans la très haute antiquité, au moment de la mort du personnage pour lequel cette construction avait été élevée.
Le fond des salles était encombré de vases d’argile et de pierre, de débris et d'objets de toutes sortes, gisant,
Re pour la plupart, au milieu des cendres, dans une posi- F1@. 208, — Vase en
terre rouge prove- \ x :
nant d'une sépu- rangé dans la sépulture, avant que le feu y fût mis. La
tion très régulière, montrant que rien n'avait été dé-
ture de l’époque fioure 209 qui reproduit un croquis que j'ai fai
2 e j'ai fait sur le des Ramessides 8 { | L 1 !
située à la surface dutell dutombeau une salle (f) des jarres de terre cuite qui renfermaient
royal de Négadah. . UE ; ; Duo de des offrandes [ou mieux, les provisions qui devaient ac-
terrain, pendant les fouilles, montre l’arrangement dans
deur naturelle. ‘ compagner le mort dans l’autre vie]. Ces vases eussent
bien certainement été brisés et rejetés en désordre dans
le tombeau, si des spoliateurs étaient venus piller la sépulture avant
l'incendie. Il en serait de même pour bon nombre d'objets qui, eux aussi,
ont été trouvés à leur place primitive. Nous devons donc exclure toute idée de spoliation.
[Dans la plupart des cas, les grandes lames de silex, bien que craquelées et cassées par l’action de la chaleur, semblaient être encore entières quand on les découvrait, mais tombaient en morceaux dès qu’on cherchait à les enlever, elles se trouvaient donc encore dans la position qu’elles occupaient avant l’incendie.|
Je dois faire observer cependant que, dans bien des cas, j’ai retrouvé dans des salles différentes des fragments d’un même vase de pierre [et que beaucoup de lames de silex étaient dans le même cas]. Il semblerait que ces objets eussent été brisés lors de l’ensevelissement du corps, [afin