CHAPITRE V
Les métaux en Égypte.
Nous avons vu dans les pages qui précèdent qu’en ne faisant à peine usage des métaux, les habitants prédynastiques de la vallée du Nil étaient parvenus à un degré de culture déjà fort élevé, comparable à celui des premiers colons de Suse dès leur venue sur les rives du Kâroun ; toutefois, s’ils surpassaient les Asiatiques par l’habileté avec laquelle ils tiraient parti du silex, ils ne faisaient pas encore usage du métal au point où l’employaient les proto-susiens et jusqu’ici nous ne savons pas s’ils étaient au courant du tissage des étoffes avant l’époque du tombeau de Négadah. L’absence complète de linges dans les tombes du type d’El-’Amrah fait penser qu'ils ne fabriquaient pas de tissus. Leur degré d'avancement était donc, malgré les apparences, moindre que celui des Asianiques : la cause en est, en ce qui regarde la métallurgie, que les gisements de minerais cuivreux font défaut en Égypte et que ce métal devait être importé probablement de l’Asie.
L’absence complète des minerais de cuivre dans les pays du Nil montre, avec évidence, que la connaissance de ce métal n’est pas née en Égypte; on verra plus loin que les très pauvres gisements du Sinaï, bien qu'ils aient été l’objet de travaux dès l’époque des dynasties thinites, peut-être même auparavant, ne peuvent entrer en ligne de compte dans la fourniture du cuivre aux populations prépharaoniques. Il y a loin du Sinaï à Négadah ; et si le cuivre que nous trouvons dans les tombeaux d’El--Amrah avait été extrait de Ouadi-Maghara ou de Sérabit-el-Khâdem, assurément la turquoise, très abondante dans la presqu'ile, eût été connue et l’on en rencontrerait dans les sépultures archaïques de la Haute-Égypte.
Les plus anciens instruments métalliques dont la connaissance nous soit parvenue, sont les petits outils de cuivre qu’on rencontre dans les kjoekkenmæddingers et les tombeaux contemporains de Toukh et d’El-’Amrah. Ce sont de petites lames, des épingles, de petits ciseaux, des pinces,
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des hameçons. Ces divers instruments dénotent de la part des gens qui les fabriquaient et en faisaient usage, une grande économie de la matière.
Puis viennent les tombes contemporaines du monument royal de Négadah, dans lequel le cuivre est plus abondant (fig. 267); on voit alors une
lame de poignard, de longues haches plates, des épingles, de petits outils,
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Fic. 266: — Instruments en bronze. Tombeau des princesses (XII° dynastie; Amenemah III et hache en bronze de lotalité inconnue (Musée de Guizeh). 1/2 grandeur naturelle.
des harpons,un hameçon; mais aussi l'or (1), l'argent (2)se montrent et par leur présence témoignent d’un grand progrès, surtout en ce qui regarde l’ar- " gent, métal quidans la plupart des pays accompagne le fer. Au cours de la [re dynastie le métal devient plus commun, on voit paraître à Abydos des haches plates, en demi-cercle (fig. 268) (3) et des instruments mesurant jusqu’à 30 centimètres de longueur (4); les petits outils se multiplient (fig. 269 et 270), on voit même des vases (fig. 271 et 272.)
(4) J. né MorGan, Recherches, 1897, p. 197, fig. 744. (3) Tombe du roi Perabsen (2) W. M. Funpers PetTRiE, Nagada, etc., pl. (4) Tombe du roi Zer-Ta.
LXV,n°2.
Les haches métalliques les plus anciennes de l'Égypte sont des celts dont la forme est inspirée par celle des haches de silex poli, mais dont
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Fire, 267. — Instruments de cuivre de la nécropole de Négadah. D’après Frinpers Perrie (Nagada, etc., pl. LXV).
l'épaisseur a été réduite, en raison de la grande résistance du métal. La hache ronde n’est donc qu’une conception secondaire de cet instrument,
’ son existence dénote de la part des hommes qui la fabriquaient de notables progrès dans l’art du forgeron ; ear ces haches faites en cuivre pur, sans alliage d’étain ni de plomb, ni d’arsenic (1), ont été modelées au marteau et non pas coulées.
Ce qui caractérise surtout cette hache, c’est son mode d’emmanchement. Souvent elle est percée au milieu de sa hauteur, à une distance de Om. 025 du dos et de 0 m. 050 du tranchant, d’un large trou rond, d’un diamètre égal à 0 m. 010. Ce trou servait évidemment à fixer la hache à son manche au moyen d'une forte cheville.
Très abondantes à Abydos, entre autres dans les tombes découvertes par AMÉLINEAU, les haches de cette forme ne sont pas toujours percées d’un trou, celles que renfermait la sépulture de Khasekhemni (2) en sont dépourvues. 3
Nous ne savons pas exactement l’époque à laquelle le bronze d’étain a
Fic. 268. — Hache en cuivre. Abydos. 1/2 grandeur naturelle.
fait son apparition dans l’industrie égyptienne. Ce doit être au cours de l'Ancien Empire, mais nous n’en possédons pas la certitude.
J'ai réuni dans une même figure (fig. 266) les principales formes des instruments métalliques de l’Ancien et du Moyen Empire. On remarquera que beaucoup de formes très anciennes ont persisté, se modifiant peu BD, at)
Enfin (fig. 273) je donne quelques instruments de bronze datés comme appartenant au Nouvel Empire
Le fer, on le sait, n’a été d’usage industriel en Egypte que très tardi-
(1) M. BERTHELOT, Comptes rendus de l’Acad. (2) W: M. Fumpers PETRIE. Royal Tombs, 1901, des Sciences, vol. CXXIV, p.1119 sq. part II, extra plates, pl. I XA.
vement, au plus tôt vers le milieu du second millénaire avans ngire a+ C’est donc à l’aide du cuivre pur d’abord, du bronze ensuite; qu ont sie, effectués tous les grands travaux de l'Ancien et du Moyen Empire. Je ne m'arréterai pas à la fabrication des vases de roches dures, on sait que ces matières étaient travaillées par piquetage d’abord et HEuregens suite (fig. 274). Ce sont les grandes masses de granit et de diorite si nombreuses et si parfaites de taille dès la [V° dynastie qui excitent le plus la curiosité.
Quand on visite les carrières de granit d'Assouan (1), on est frappé
Fic. 269. — Instruments de cuivre. Abydos. 1/2-grandeur naturelle.
par la facilité avec laquelle de tout temps les Égyptiens ont coupé cette matière si dure. Les instruments dont ils faisaient usage paraissent avoir enlévé des éclats de dimensions pareilles quelle que soit la dureté de la roche. Les outils étaient forcément des pointerolles semblables à celles des carriers et desmineurs de notre époque, mais de quel métal étaient faites ces pointerolles ? de cuivre, assurément, sous les premières dynasties, de bronze plus tard ; or le cuivre rouge et le bronze d’étain, dans l’état molé-
4) Cf. J. DE MorGan, Catalogue des inscrip- la frontière de Nubie à Kom Ombos, p.58 sq. Carlions el monuments de l'Egypte antique, t. 1, de rières de granit d'Assouan:
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culaire que nous leur connaissons aujourd’hui, s’émousseraient, s’aplatiraient même sur les roches dures sans les entamer.
Il fallait donc que les Égyptiens eussent à leur disposition des procédés pour dureir le cuivre et ses alliages jusqu’au point de leur donner les
Fic. 270. — Objets en cuivre. Nécropole d'Abydos. 2/3 de la grandeur naturelle.
qualités de nos meilleurs aciers modernes et ces procédés n’affectaient en rien la composition chimique du métal, ils n’agissaient que sur son état moléculaire, état passager, de courte durée, puisque les instruments que nous retrouvons aujourd’hui ont repris tous leurs caractères du métal naturel.
Fré, 271. — Vases de cuivre dont un muni d’une anse mobile. Abydos. 1/6 de la grandeur naturelle.
La caractéristique du travail égyptien des matières dures est la précision avec laquelle il est exécuté, aussi bien dans les grandes choses que dans les petites ; rien n’est plus surprenant que de voir, dans les parties construites en granit des pyramides de l’Ancien Empire, les joints des