CHAPITRE II
Formation de la Chaldée et de la plaine susienne.
Nous avons vu plus haut que lors du soulèvement du plateau iranien, des chaines du Liban, de l'Arabie, des massifs de l’Arménie et de, l’'Anatolie, c’est-à-dire à la fin de la période tertiaire, une vaste dépression s’est formée entre ces hauteurs, par l’effondrement des régions qui les séparent, et que cette dépression correspondait alors au golfe Persique prolongé dans les pays qui sont aujourd’hui la Chaldée et la Susiane.
Le golfe chaldéo-élamite. — Cet immense bassin était d’ailleurs de peu de profondeur ; car, dans le golfe Persique, la sonde n’atteint jamais 150 mètres de fond, quelques fosses isolées offrant un maximum de 147 mètres. Cette cuvette était inclinée vers le sud-est. Très peu profonde dans ce qui est de nos jours la Mésopotamie, elle descendait en pente douce vers le détroit d’Hormuz où se trouve un seuil, par 118 mètres de fond. Au delà commencent les grandes profondeurs de la mer des Indes.
A la valeur des cotes de sondage dans le golfe Persique, il est nécessaire d’ajouter une dizaine de mètres environ; car, depuis les débuts de la période géologique actuelle, l’ensemble de la cuvette s’est relevé : d'autant, ainsi qu’en témoignent les bancs littoraux soulevés qu’on rencontre sur la côte, à Bahreïn, à Bender Bouchir, à Koweït, aux environs *de Babylone, et sur le bôrd occidental de la Chaldée. Les eaux de la mer remplissaient donc alors toute la plaine jusqu’en amont de Bagdad et, vers la Perse, au pied des montagnes Bakthyaries : quelques. ilots rocheux émergeaient en Susiane, dans les collines d’Ahwaz, hauteurs qui sont le prolongement du pli de Kouh-Hamrin, dernier ressaut du soulèvement iranien vers la dépression chaldéenne. Plus loin, vers le milieu du bassin, se montraient encore quelques points émergés, entre autres celui de Hitt sur l’Euphrate moyen, peut-être aussi le Djébel-Sugur, dans
le désert arabique,
Au nord, le pli de Kouh-Hamrin s’infléchissant et, d’une direction nord-occidentale-sud-orientale passant à l’est-ouest, formait les hauteurs du Sindjar (Djébel-el-Mehleibiyèh, Dj. Sindjar, Dj. Djereibeh, D]. Abdoul Aziz), et ce pli fermait le bassin maritime ou constituait un groupe
d'îles. :
Comblement de la cuvette. — Quand, après la fonte des neiges sur les hauteurs bordières de la cuvette, s’établit le régime des eaux fluviales, le sud de l’Iran comme la partie méridionale de l’Arabie n’envoyèrent à la mer que d’insignifiants cours d’eau; mais la partie septentrionale de la cuvette reçut au contraire tous les fleuves descendant du plateau arménien, du Taurus, du Kurdistan et d'importantes rivières issues du Louristan et du Kurdistan persan..Il s’ensuivit, lors de la fonte des neiges et des pluies torrentielles des temps quaternaires, un formidable afflux .de graviers, et la cuvette ne tarda pas à se remplir dans sa partie septentrionale; le rivage, tant en Mésopotamie qu’en Susiane, gagna encore sur la mer, dans les périodes qui suivirent cette première formation des dépôts diluviens, et les nombreux cours d’eau, lors de leurs crues annuelles, entraînèrent au loin les galets par remaniement des alluvions déposées antérieurement.
Primitivement, il s’était formé dans les chaines montagneuses une multitude de lacs, avant le creusement des vallées, et les eaux de ces lacs avaient brisé leurs barrières, au moment même des grandes tombées de pluieet de la fonte des neiges. Dès lors les principales voies d’écoulement étant tracées : chaque fleuve, peu à peu, travailla pour établir son régime définitif, œuvre qui est encore loin d’être accomplie par tous les cours d’eau de l'Asie antérieure.
Avec la diminution des précipitations atmosphériques, la puissance érosive des courants s’atténua et aux transports de galets succédèrent
“bientôt ceux des sables, enfin ceux des limons. C’est alors que, la haute Mésopotamie possédant déjà son relief définitif, commença la formation de la plaine chaldéenne. Ceci se passait à la fin des temps quaternaires, alors que l’homme avait été chassé de toute la partie émergée de la grande cuvette arabo-mésopotamienne.
Deux grands fleuves réunissaient leurs efforts pour combler les parties peu profondes du nord du golfe, l'Euphrate et le Tigre, auxquels la Kerkha joignait son tribut de sables et de limons. En Susiane, c’étaient PAb-6-Diz et le Karoun au nord, le Djerrahi à l'est, cours d’eau de moindre importance que le Tigre et l'Euphrate, mais aussi dont la tâche n'était pas, dans ce golfe peu étendu, comparable à celle des fleuves mésopotamiens. 6 se
Ce 1.F ra
5 Tant en Susiane qu’en Chaldée, il est bien difficile de dire où se trouvait exactement le rivage marin quand débutèrent les alluvions fines de boues ; d’ailleurs ces débuts ont été précédés par des dépôts sableux, plus où moins prolongés suivant les caprices des fleuves. qui les apportaient.
Si l’on compare le travail effectué par le Tigre et l'Euphrate aux résultats des efforts du Nil pour créer. son delta, on voit que les progrès des fleuves asiatiques sur la mer sont incomparablement plus sensibles que ceux réalisés par le Nil. Dans les débuts, le fleuve africain débouchaït à la hauteur du Caire, dans un golfe triangulaire de peu d’étendue et ses limons, dès qu'ils avaient dépassé la hauteur d'Alexandrie, étaient
479%Est deParis. Courbes de SàS mètres, o’égele profondeur.
2bes 2
Fic. 54. — Carte de l'embouchure du Chatt-el-Arab.
emportés au loin, pour le.moins.en très grande, partie, par les courants marins ; seuls les sables plus lourds que les vases pouvaient se déposer au delà ‘de.cette limite et gagner sur la mer, profonde en cét endroit, Pour l’avancement du delta chaldéen, il en était tout autrement, parce que d’une part il n’existait aucun courant marin d’action appréciable:au fond du golfe Persique et que, d'autre part, la cuvette était peu profonde en ce point. Les vases et les sables concoururent ‘donc ensemble aux progrès de la côte sur la mer, depuis les temps les plus reculés:jusqu’à nos jours ; car l'avancement du Chatt-el-Arab se poursuit avec intensité.
En examinant les cartes marines du golfe Persique, on remarque que, près de l’embouchure du Chatt-el-Arab (Hg. 54, 55), la convexité des courbes est tournée vers le golfe, tandis que, plus au large, cette convexité change de sens. Les courbes jusqu’à 20 brasses de fond montrent deux pointes saillantes entre lesquelles est un rentrant, cela prouve que les |
sables sont rejetés par le fleuve à droite et à gauche et que, sous l’action du courant et de la marée (1), le chenal demeure ouvert; quant aux boues fines, mises en contact avec l’eau salée, elles se précipitent, une partie est rejetée sur les côtés tout comme les sables, alors gués le rEries se dépose en pleine mer. L'influence des apports du fleuve se fait sentir jusqu'à 277 kilomètres environ de son embouchure et ses dépôts, plus + moins épais, couvrent une surface d'environ 50.000 kilomètres carrés. On peut se faire une idée, par ces nombres, de la rapidité avec laquelle
Fig. 55, — Carte de l'avancement sous-marin du delta du Chatt-el-Arab.
a dû se produire le comblement des parties encore moins profondes du golfe chaldéen. é L’avancement actuel du Delta est encore aujourd’hui considérable. H. Rawlinson (2) l’évaluait à 53 mètres par an, se basant sur ce que, de 1793 à 1833, les progrès auraient été de 3.200 mètres. Ces observations, qui sont valables pour la période pendant laquelle le fleuve a comblé une
(1) A Bender-Bouchir, l'amplitude de la marée encore sentir sur le Tigre à 15 km. en amont de varie entre { m. 80 et 2 m. 40, A l'entrée du Chatt- Kornah. él-Arab, elle est de 2m. 40 à 3 m.; à Basrah où (2) Cf. Sir H. RAWLIN50N, J. R. A. S., vol, XX VII. elle est en retard de six heures sur les bouches p. 186. . du fleuve, elle.est de 1 m 60 à 2 m. — Elle sefait d
mer relativement profonde, cessent d’être justes pour le comblement de parages de moindre fond. Suivant ces calculs, la réunion du Tigre et de lEuphrate, à Kornah, se serait produite 1.150 ans plus tôt, c'est-à-dire vers la fin du vne-sièele de notre ère. Or ce ne peut être, puisqu'au début de la conquête musulmane les gouverneurs arabes des premiers khalifes ont battu monnaie à Basrah (1).
Je ne reviendrai pas ici sur tous les documents relatifs à l'avancement
Myriamètres
Kilomètres
Fic. 56, — Expédition maritime de Sennacherib contre l’Elam en 696 avant J.-C. et état des embouchures du Tigre et de l'Euphrate à celte époque.
du delta du Chatt-el-Arab qui nous ont été légués par les auteurs de l’antiquité, Strabon, Pline, Hérodote, etc., ayant traité très complètement ailleurs de ce sujet (2). ni sur les données fournies par les textes assyriens de Sennacherib (3), me contentant de rappeler qu’en 696 avant le Christ l’'Euphrate, le Tigre, la Kerkha, le Kâroun et le Djerrahi possédaient leurs embouchures distinctes,
(1) Nous possédons des drachmes au type (2). Mémoires de la Délég. èn Perse, L. I, 1900,
sassanide de Ziâd-ben-Abou-Sofiän frappés à Bas- p. 10. rah, en l'an 51 de l'hégire soit 671 de notre ère. (3) Id, p. 17.
Il est à remarquer que les ruines qu’on rencontre entre Kornah et la mer et entre Ahwaz et le confluent du Käroun et du Chatt-el-Arab sont toutes postérieures aux débuts de notre ère. Cette observation, jointe à ce que je viens de dire dans le paragraphe qui précède, porte à penser que a réunion des deux grands fleuves chaldéens s’est faite, non pas au vi siècle après J.-C., mais bien vers le 1°" siècle avant ou le re siècle après le Christ.
Ainsi, quand les dépôts de graviers eurent cessé de se produire, les fleuves divers commencèrent le travail de remplissage de la baie par des alluvions fines et chacun d’eux poussa son delta en avant, indépendamment des autres. Dans ces eaux calmes, la marée aidant, les cours d’eau