‹ La Prehistoire orientaleChapitre 198 sur 308 · A ON · texte numérisé non relu

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Fic. 57. — Carte du cours inférieur de la Kerkha.

formèrent sur leurs deux rives des sortes de jetées dont l’avancement fut rapide et le flot marin rejetant à droite et à gauche des embouchures les alluvions sableuses créa des dunes qui s’avançant à peu près normalement aux jetées fluviales, enfermèrent des étendues d’eau plus ou moins vastes, les transformant en lagunes qui devinrent des marais, par suite de la diminution lente de la salure. Ces marais se couvrirent de roseaux et les crues annuelles des rivières y fit naître des îles qui, se joignant plus tard les unes aux autres, formèrent le sol chaldéen.

Quelques-uns de ces marais subsistent encore de nos jours et je citerai les principaux :

Le Khor-el-Djézair est de tous celui qui a le mieux conservé les caractères de ses origines ; c’est une grande bande d’eau douce longue de 90 à

100 kilomètres, large au plus de dix, qui borde le désert arabe d’une part et. d'autre part, le Chatt-el-Arab, sur sa rive droite, depuis la hauteur de Kornah, jusqu’au sud-est de Basrah. Une digue, ancienne jetée, large de 4 à 5 kilomètres, sépare le marais du fleuve; mais cette digue est coupée par une multitude d'arroyos mettant en communication les eaux calmes avec le fleuve. Au sud, le marais semble être relié à la mer par un canal qui viendrait aboutir au nord de l'ile Boubiân, mais cette région de la basse Chaldée est encore inconnue.

En amont de Kornah, entre les deux fleuves, sont les grands marais d’'Abou-Kélâm et le village même de Kornah est bâti sur la digue qui sépare les marécages du Tigre de ceux l’Euphrate. |

En remontant plus au nord, sur l’Euphrate, on rencontre d’abord sur la rive gauche le Khor-el-Husseiniyèh, au nord du confluent du Chatt-el- Haï avec le fleuve de Babylone; puis sur la rive droite, plus haut encore, sont les marais de Nedjef et d’Abou-Nedjm.

li est à remarquer que les ruines de villes chaldéennes sont nombreuses sur le cours de l’Euphrate, alors que sur le cours inférieur du Tigre elles font totalement défaut, jusqu’à 250 kilomètres environ de Kornah ; ce fait est probablement dû à ce qu’à l’époque où se développa la civilisation chaldéenne, les bords du Tigre étaient beaucoup plus marécageux que ceux de l’Euphrate et quelques-uns de ces marais ont persisté jusqu’à nos jours, tels le Khor-el-Azem, le Chatt-Djamous, les marais de Samargha sur la rive gauche, et d’autres n’occupant plus que de médiocres surfaces, sur la rive droite. D'ailleurs, si les sites de villes très anciennes font défaut aux abords du Tigre, on en rencontre bon nombre à la hauteur de Kouh-Hamrin, près des montagnes, Tépèh-Moussian et de nombreux tells dans son voisinage, T. Béyât, T. Baksayèh, etc.

La plaine voisine du Tigre, d’ailleurs, est à la hauteur de Bagdad plus basse de quatre mètres que celle qui touche l'Euphrate, et quand ce dernier fleuve s’enfle, les eaux s’écoulent vers le Tigre. À Kornah cette différence est rachetée et les deux fleuves sont au même niveau, mais il n’en demeure pas moins évident que l’Euphrate s’était déjà endigué, alors .que la mer, ou les marais, s’avançait beaucoup plus au nord dans la direction de Bagdad que dans celle de Babylone. Il est à remarquer également que la Kerkha, qui se jette aujourd’hui dans le Chatt-el-Djamous, a modifié son cours inférieur.

Quand on parcourt la plaine chaldéenne on est frappé par le nombre incroyable de sites antiques qu'on rencontre à chaque pas, grandes villes oubliées aujourd’hui et dont on ne connait même pas le nom, bourgades, villages, dont il ne reste plus que de simples buttes de terre plus où moins grandes (fig. 58).

Chacune de ces villes, chacune de ces bourgades, avait son canal apportant les eaux de l’'Euphrate ; sans ce canal elle n'aurait pas pu vivre et la mort est venue quand les canaux se sont comblés ; presque tous le sont aujourd’hui, une légère dépression, de quelques centimètres, marque parfois l’ancien tracé de ces canaux, mais souvent aussi rien ne guide plus la vue maintenant.

Il ne faudrait pas croire cependant que tout espoir soit perdu de retrouver jamais le tracé de ces voies fluviales. Il n’en est rien dans bien des cas. J'ai remarqué, en effet, alors que je parcourais ces immenses plaines d'une régularité si parfaite, que là où jadis se trouvait un canal, on peut suivre deux petites zones parallèles, larges de quelques mètres

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Fire. 58. — Itinéraire du voyage de J. de Morgan en Basse Chaldée (1899).

seulement se prolongeant au loin et caractérisées par la présence de coquilles fluviales mortes, Melania, Melanopsis, Unios, Cyrena, ete. Ces coquilles, qui vivaient dans les eaux douces du canal, ont été rejetées sur ses bords, lors des curages nécessaires à l'entretien de ces voies. En bien des circonstances j'ai observé que ces bandes de subfossiles lacustres conduisaient à des ruines antiques, passaient auprès, puis s’en éloignaient pour aller en ligne droite rejoindre un autre tell. Je suis loin de prétendre que, grâce à cette méthode, il sera possible un jour de dresser la carte de tous les canaux de la Chaldée, mais du moins des observations soigneuses de la surface permettront-elles de poser bien des jalons.

Nous avons vu que, lors du comblement de la dépression chaldéenne, les fleuves avaient laissé sur leurs rives et souvent au loin dans la plaine des marais plus ou moins étendus ; or ceux de ces marais dont l'existence

s’est prolongée jusqu’à nos jours ne sont que de faibles débris des surfaces d’eau qui existaient jadis. Beaucoup de ces marais se sont asséchés au cours des siècles qu'a vécus la Chaldée ; mais, du temps des rois d’Our et après, 1l en existait encore. Aïnsi la terre se trouvait partagée en deux parties sans proportions l’une vis-à-vis de l’autre : les terrains asséchés et par suite cultivables, et ceux livrés aux roseaux et aux animaux aquatiques. Or, parmi ces derniers, beaucoup sont asséchés aujourd'hui. Ils seraient donc méconnaissables si la nature ne s'était chargée de nous les indiquer. Dans ces terrains, qui jamais n’ont été soumis à la charrue, les coquilles des Unios et des Anodontes sont encore dans la position même où elles ont vécu, c’est-à-dire posées verticalement, alors que là où le sol a été cultivé, on les rencontre en désordre et les deux valves séparées.

Si nous observons la conduite des deltas de nos fleuves modernes, nous voyons que les dernières conquêtes des apports vaseux demeurent pendant un certain temps exposées aux inondations et, par suite, difficilement habitables, mais que, peu à peu, le niveau des terres nouvellement constituées dépasse celui des hautes eaux, et qu’alors l’homme peut y fixer sa demeure. C’est là ce qui a eu lieu en Chaldée; peut-être aussi le mouvement d’ascension que nous constatons pour les plages soulevées s'est-il continué, faisant émerger des eaux une grande étendue de terres et les mettant à l’abri des crues.

En Elam se passa un phénomène analogue à celui dont il vient d’être question pour la Chaldée; mais la dépression susienne située au pied des hautes montagnes des Bakthyaris et du Louristan fut plus exposée que la Chaldée aux actions diluviennes ; d'énormes masses de galets s’entassèrent au pied des derniers contreforts de la grande chaine et au bas, près de ia mer qui, les battant de ses vagues, y découpa de hautes falaises abruptes, et les fleuves soumis encore au régime torrentiel entrainèrent au loin les alluvions anciennes, comblant la mer jusqu’à une grande distance. Les villes de Chouster et de Dizfoul, de Râm Hormüz, sont bâties sur ces bancs de galets. La Kerkha, au sortir des montagnes, toujours violente aujourd’hui même, a laissé jusqu’au site de Suse d’épais bancs de galets sur ses deux rives. Puis a commencé le comblement par les limons et le fleuve d’Arabistan, après avoir reçu l’Ab-è-Diez et le Djerrahi, est venu joindre ses eaux à celles du Chatt-el-Arab. J'estime qu'à l'époque de Sennachérib la mer venait presque jusqu'aux collines d’Ahwaz, car les ruines qu’on rencontre en aval de ce barrage appartiennent toutes à notre ère, aucune ne renfermant de restes plus anciéns.

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