HÉRODOTE, VII
Il résulte de ces précieuses lignes que Phrygiens (Briges), Arméniens et Macédoniens mélangés appartenaient à une même vague humaine, dont la masse principale demeura en Europe et que Les tribus composant ce flot parlaient des dialectes aryens.
Partis de la péninsule balkanique, dans laquelle ils se confondaient alors avec les autres hordes indo-européennes, les Phrygiens traversèrent le Bosphore ainsi que l’affirment Hérodote et Pline (1), se guidant d’après de vieilles traditions, et les Arméniens (Askaniens) faisaient alors partie de leurs tribus. Les noms des deux lacs ascaniens, l’un situéen Bithynie, l’autre en Pisidie (2), celui du portascanien(3), peut-être méme l’appellation de l’île ascanienne (4) sont, assurément, autant de jalons laissés parles migrations d'Askénazou, l’'Achkénaz de la Bible, c’est-à-dire par les Phrygiens comprenant les Arméniens dans leur sein.
Ceci se passait au cours du second millénaire avant notre ère. Un flot humain s'était présenté dans la péninsule balkanique et la vallée du Danube, s’écoulait vers l'Occident et les pays méditerranéens, venanton ne sait exactement d’où, mais assurément des pays transouraliens par les plaines de la Russie. Il se répandit sur l'Asie Mineure, la Thrace, la Macédoine, la Hongrie, l’Autriche, gagna la Gaule, l'Italie et l'Espagne.
Ce flot, s’avançant par vagues successives, était celui des hommes de langue aryenne parmi lesquels se trouvaient les Celtes qui, avec leurs congénères, apportaient avec eux l’usage industriel du fer, de nouvelles armes, plus puissantes que celles des peuples dont ils envahissaient les territoires.
Ces hordes laissaient derrière elles les grandes cimes montagneuses sur lesquelles la colère divine avait jadis enchaîné Prométhée; mais elles venaient de plus loin, de régions inconnues, et la chaine du grand Caucase se dressant devant leurs souvenirs, masquait à la vue des Méditerranéens et des Occidentaux, des peuples en migration eux-mêmes, les pays d’où ce grand mouvement était originairement parti.
À la liste de ces peuples, il convient d’ajouter les Matiènes (5) que, sui. vant les auteurs, nous trouvons cantonnés dans le nord de la Médie, au pied du Parachoatras (Elbourz) (6) etau sud de l’Araxe (7), près de la mer Caspienne (8)-et qui, suivant Hérodote (9), faisaient avec les Saspires et les Alarodiens partie de la XVIIIe satrapie de Darius. Le même'auteur parle de tribus matiènes établies plus au sud, dans le Kurdistan, aux confins de la Susiane, au sud de l'Arménie (10).
(1) PLINE, Hist. nat., V, 49. listes. Genève, 1894). :
(2) Srrasow, XII. Puiwe, Hist. nat., XXXI, 10. (6) SrraB., XI, 7, 2; IL, 1, 14. ERATOSTHÈNE ap. Lac d’Isnik(Bithynie) et lac de Bourdour(Pisidie). STRA8. ,XI, 8, 8.
(3) Puine, Hist. nat., V, 32. (7) StrraB., XII, 13, 3.
(4) Puine, Hist. nat., V, 38 (dans les Cyclades). (8) Puine, VI, 48.
(5) Cf. Tuéopore REINACH, Un peuple oublie, (9) Héroporte, IL, 94.
tes Matiènes. (Actes du X° Congrès des Orienta- (10) HÉRODOTE, V, 52.
Hécatée nous montre les Matiènes établis entre l’Araxe et le Tchorokh (1) et dans les montagnes situées entre le lac de Van et le Tigre (2).
Puis, nous rencontrons ce peuple dans le voisinage des Phrygiens sur l'Halys (3).
Au v: siècle avant notre ère, nous ne trouvons donc plus que les ruines d’un peuple matiène, qui, fort probablement avant les invasions des Cappadociens, des Phrygiens et des Arméniens, jouait un rôle très important dans toute la région vers laquelle, au point de vue des métaux, les Grecs et les Hébreux tournaient leurs regards. Ce sont probablement ces gens que les Égyptiens nommaient les Witani avec lesquels 1ls étaient en contact vers le xv° siècle avant notre ère (4). Cette date, nous l'avons vu, coïncide avec celle de l'introduction en Égypte de l'usage courant du fer.
Que se cachait-il derrière Je voile caucasien, si toutefois le Caucase n’a joué que le rôle d'écran; que s’est-il passé dans les pays du Nord de PAsie antérieure, entre la mer Caspienne et le Pont-Euxin, dans le Nord de la Perse et plus loin encore ? Sur ces pays en ces temps, les légendes se taisent et c’est à l’archéologie seule qu’il convient de s’adresser pour éclaircir ces mystères. Nombreux étaient les peuples qui, dans ces siècles éloignés, habitaient la Transcaucasie, Arménie, le nord [ranien, et variées étaient leurs origines ethniques : les hommes de langue aryenne’paraissaient, sous les noms de Mèdes et de Perses, entraient en contact avec ces tribus anaryennes et non sémites qui, depuis bien longtemps déjà, peuplaient la région montagneuse du Nord asiatique. Quel rôle ont alors joué les Chalybes qui ont donné chez les Grecs leur nom à l’acier? Quelle a été la part des Aryens dans cette évolution, quelle est celle des anciens peuples ?
Le fleuve humain dont, au cours du second millénaire avant notre ère, nous entrevoyons les rives méridionales, ne s’est pas écoulé sans laisser des traces de son passage, et ces traces nous les retrouvons dans tous les pays de l’Europe qui ont été l’objet d’études scientifiquement conduites : nous verrons dans les pages qui suivent qu'aujourd'hui, grâce à mes récentes découvertes dans le Nord de la Perse, nous pouvons dépasser vers l'Orient la Transcaucasie, mais qu’au delà du Talyche l'incertitude est encore complète.
S'appuyant sur des données archéologiques et ethnographiques, l’un des plus grands maitres en préhistoire, Gabriel de Mortillet (5) a émis l'hypothèse suivant laquelle le berceau de la métallurgie se serait trouvé
(1) HécarTée, fr. 168, Müller. col. 1; 2. Dumouin, Hist. Insch., I, pl. XII.
(2) In., fr. 189, Müller. (5) L'origine du bronze, ds. Rev. d'Anthropo-
(3) HÉRODOTE, I, 72. logie,1875, n° 4. L'auteur fait état de la petitesse
(4) Cf. H Brucscn, Zeis. f. Ægypt Sprache, des poignées des armes. Joux Evans (l'Age du 1880, p. 81. MaRiETTE, Karnak, pl. XI, 1. 47, bronze, 1882, p. 298) ne parlage ras cette manière
pl. XXVII. C. DE RouGé, Znscer. hiérogl., pl. 177, de voir.
er
dans la partie orientale des Indes, dans le sud de l'Asie centrale ; mais ce n'est là qu’une supposition qui, bien qu’elle soit basée sur des arguments de valeur, n’a pas encore été consacrée par des découvertes archéologiques directes, bien au contraire. Depuis lPoccident de la Perse jusqu’à l’Indus et, plus loin, au delà du Gange et du Brahmapoutre, il n’a été fait que des recherches très sommaires et le peu que nous connaissôns de l’archéologie préhistorique de ces pays ne parait pas autoriser A MDATREE de Gabriel de Mortillet.
Pour ce qui s’est passé dans nos pays de l'Occident, nous sommes assez bien renseignés. La grande migration aryenne du second millénaire avant notre ère a, en quelques siècles, couvert toute l’Europe. Partant du bas Danube, voire même des steppes de la Russie méridionale, elle s’est étendue au sud submergeant la culture égéo-mycénienne de la Grèce continentale.
Poussées par les hordes nouvellement venues, les tribus doriennes, jusque-là fixées dans la contrée montagneuse de l’Epire et de la Thessalie, ont envahi la Grèce centrale, à l'exception de l’Attique, et le Péloponèse, moins l’Arcadie (1). Les Doriens étaient armés d’épées de fer, et leurs coutumes barbares les rapprochaient des Celtes et les éloignaient des gens de culture mycénienne. Leurs sépultures, très simples, rappellent celles de la première phase européenne du Hallstattien.
Dès lors, à la civilisation mycénienne, succède, dans l’Hellade continentale, la culture dite dipylienne avec ses armes de fer et sa céramique caractérisée par lornementation géométrique rectiligne (2).
En Occident, le courant celtique s’écoula vers la Gaule, vers les côtes de la Mer du Nord et de la Baltique, régions que, dans les environs de 530 avant J.-C., ses tribus durent abandonner devant les envahissements de la mer (3), ou mieux l’effondrement du sol, suite du mouvement qui, jadis, avait causé la disparition des glaciers quaternaires. C’est alors que les Celtes qui occupaient tout le milieu et l'Ouest de l’Europe, se précipitèrent au pillage des centres les plus riches de ces temps: En 390 avant notre ère, Rome fut dévastée par Brennus, et un siècle après, en 279, c’est Delphe et son temple qui succombent. IL est à penser que ces mouvements variés n’ont pas été exécutés par les mêmes tribus : mais bien par des hordes différentes cantonnées dans les diverses parties de l’Europe centrale, et ces hordes suivirent l’exemple des Briges, peuples de même sang qu’elles, qui avaient traversé le Bosphore pour venir en Phrygie ; d’autres tribus
(1) Cf. DÉCHELETTE, Manuel, 1], 2° partie, p.518. place dans les plaines basses de l'Allemagne du (2) Cf Ep. Porrier, Catalogue des vases du Nord, dans la presqu'ile et les îles danoises, Louvre, 1, p. 223. Monrezius, The geomeiric pe- le berceau des Celtes. DÉCHELETTE (Manuel, t. I, / riod in Greece (Proc. brit. Assoc., August, 1904) 2° partie, p. 566) fait observer, à l'encontre de DÉCHELETTE, Manuel, II, 2° partie, p. 518 sq. cette hypothèse, que la civilisation de Hallstatt
(3) C. Juan (Hist. de la Gaule, t. 1, p 229) n'est pas représentée dans ces pays.
de cette famille ont parcouru la même voie, puis se sont arrêtées dans la Cappadoce, où plus tard elles fondèrent l'État celte de la Galatie. | Les mouvements de ces populations durèrent plusieurs siècles et l’on ne saurait préciser l’époque de leurs débuts. Tout ce. que nous pouvons avancer, d’après les sources autorisées, c’est queles Phrygiens se trouvaient sur les rives du Bosphore vers le xru° siècle avant notre ère, date qui, à peu de chose près, coïncide avec celle des relations de l'Égypte avec les Mitani et de l'introduction du fer comme matière des armes dans les vieux
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