CHAPITRE III
Les origines de la vie.
Bien que, depuis un siècle, les études relatives à l’histoire naturelle aient fait faire à nos connaissances de grands progrès ; bien qu’elles nous aient révélé des merveilles, ouvert un monde nouveau, dans toutes les branches de ces seiences, les faits demeurent isolés ; et e’est en vain qu’on leur demanderait de trahir les secrets de l’origine de la vie, en vain même qu’on attendrait d'eux la révélation de ce merveilleux enchaînement dont les lois ont amené la formation de la flore et de la faune des temps que nous vivons. Les naturalistes les plus versés dans la connaissance des animaux et des végétaux vivants et fossiles sont d’accord pour reconnaitre qu’il existe entre les groupes divers trop de lacunes pour qu’on puisse admettre le passage insensible d'espèces à espèces, de genres à genres, de familles à familles ; cependant il reste dans l’esprit l'intuition d’un enchainement dans les formes, dans les organismes, dans les divers éléments vitaux des êtres. En paléontologie, nous nous trouvons, pour chacune des périodes géologiques, en face de faunes distinctes, caractéristiques de leur âge, n’offrant avec celles qui les ont devancées, ou qui leur succèdent, que de très larges liens de parenté. Il semblerait qu'après chacune de ces époques, il se soit produit un cataclysme, détruisant ce qui était, et une nouvelle création, réorganisant le monde sous des formes jusqu'alors inconnues, mais d’après un plan d'ensemble constant. Les époques diverses se relient l’une à l’autre, non pas par des êtres, dont la vie se serait poursuivie d’une phase à une autre, mais par l’allure générale des flores et des faunes, par des espèces dites de remplacement.
Chacune des apparitions ou des disparitions de formes est précédée, eu suivie d’un hiatus, d’une lacune, que nous ne pouvons pas attribuer à l'insuffisance de nos connaissances, parce qu’elle est réelle, constatée à l’origine de toutes les faunes, de toutes les flores, dans tous les terrains, en tous les temps et sur toute la surface du globe.
« J’ai peine à croire, disait en 1883 d'Omalius d'Halloy, dans sa belle étude sur le transformisme, que l’Être tout-puissant, que je considère comme l’auteur de la nature, ait, à diverses époques, fait périr tous les êtres vivants, pour se donner le plaisir d’en créer de nouveaux, qui, sur les mêmes plans généraux, présentent des différences successives, tendant à arriver aux formes actuelles. »
Que s'est-il passé lors de chacun des changements de faune? Nous l'ignorons et c’est à peine si nous sommes à même d'émettre des hypothèses. Les climats se sont-ils modifiés ? oui, dans certains cas; la composition de l’atmosphère at-elle changé ? ce serait à croire; des fluides igncrés sont-ils venus influencer les conditions de la vie? nous n’en savons rien encore. Tout ce que nous pouvons affirmer est que le plan général suivant lequel l’existence des êtres s’est développée, bien que se présentant par échelons, est d’une admirable continuité, et c'est de cette continuité même qu'est née, dans l'esprit des naturalistes, la conception si rationnelle d’un transformisme raisonnable.
Si, des considérations d'ensemble, on passe à l'étude des détails; si l’on considère isolément un groupe quelconque d’animaux, on se trouve encore en face d’une évolution saccadée, sans transition absolument continue entre les formes. Dans un même groupe, chacune des périodes géologiques est caractérisée par un facies très spécial, dans la plupart des cas, d'autant plus net à percevoir que le groupe envisagé est plus élevé dans l’ordre zoologique. Aucun paléontologiste ne confondra une forme oolithique de céphalopodes, par exemple, avec un mollusque de cette même famille appartenant aux terrains jurassiques supérieurs ou crétacés inférieurs, bien que les aspects qu’on rencontre dans un même facies soient des plus variables et variés. La forme spécifique est même parfois presqu’'insaisissable, comme l’a fait observer Barrande pour les Orthoceras et les Cyrtoceras. Personne ne confondra un poisson du silurien, avec un autre vivant encore de nos jours, bien que nous connaissions bon nombre de poissons osseux, c'est-à-dire de type très archaïque, habitant certaines de nos rivières, les sterlets entre autres, qui ont conservé les caractères des groupes les plus anciens. Les liens, qui unissent ces deux extrêmes au travers de toute la durée des temps géologiques, ne nous apparaissent pas d’une manière continue, ils sont rompus par la multitude des hiatus paléontologiques, et cependant nous sentons que ceux dont l'observation nous échappe ont existé.
Si de l'étude des familles et des genres nous descendons à celle de l'espèce, les mêmes obstacles viennent encore se dresser sous nos pas. L'espèce? comment la peut-on caractériser d’une manière nette, précise. indiscutable, applicable à tous les êtres actuels ou fossiles, animaux ou
végétaux, à tout ce qui possède ou a possédé la vie? En réalité il y a espèce différente quand deux êtres ne peuvent se reproduire et fonder une descendance continue; mais comment apprécier ce caractère? Il est très difficile de le faire pour les animaux vivants, et pour les fossiles c’est de toute impossibilité. Nous en sommes donc réduits aux formes extérieures qui ne fournissent pas d'arguments sûrs, indiscutables ; aussi pour beaucoup des espèces, acceptées par les naturalistes, demeurons-nous dans le doute. Surtout pour celles qui semblent passer d’un étage dans celui qui lui succède.
Et, cependant, dans certaines branches de la zoologie, ce ne sont pas les matériaux qui manquent, fossiles et vivants. Ils sont le plus souvent innombrables, pour certaines classes d'animaux dont les parties dures ont survécu aux injures des temps. Il en est ainsi pour les mollusques, les polypiers, les bryozaires, les foraminifères, les échinodermes, alors que pour les êtres d'ordre plus élevé, notre documentation est bien moins riche, parce que d’une part les grands animaux ont toujours été beaucoup moins nombreux que les petits, et aussi parce que la conservation de leurs restes osseux ne s’est pas également bien opérée dans tous les terrains. Il en résulte que si nous rencontrons de fréquentes lacunes dans l’évolution des êtres inférieurs, ces lacunes deviennent plus nombreuses et plus profondes encore quand nous envisageons les poissons, les sauriens et que, pour les mammifères, nous en sommes réduits, sauf pour les temps les moins anciens du tertiaire, à des matériaux isolés ou réunis par groupes, mais généralement sans liens géologiques, par suite zoologiques.
Considérons, par exemple, la famille des Pachydermes, avec ses nombreux genres, que voyons-nous ? une série de formes qui, tout en montrant des liens généraux de parenté, diffèrent les unes des autres, sans que nous ayons de traces des intermédiaires les unissant. Ce sont des êtres séparés, vivant côte à côte ou successivement, dont nous ne connaissons pas l’ancêtre commun, bien que nous ayons l’intuition que cet ancêtre a existé. L’Anthkracotherium, avec ses molaires de cochon à la mâchoire inférieure, le Lophiodon du Falunien, avec ses dents si spéciales, le Ceropotamus dont la dentition est intermédiaire entre celle des Pécaris et celle des Hippopotames, le Tapir aux formes si particulières, l’Æippopotame au pied fourchu, le Rhinocéros, etc..., sont des parents éloignés des Ælephas ; mais nous ne connaissons rien de leur généalogie. D'ailleurs a-t-on jamais trouvé les intermédiaires entre les éléphants fossiles et ceux qui vivent encore de nos jours, tant en Afrique que dans l’Asie méridionale ? Non.
Il serait aisé d'étendre très longuement ces considérations sur la pauvreté de notre documentation en ce qui concerne l’évolution du monde animal et la botanique nous causerait bien plus d’étonnements encore; mais
je crois en avoir assez dit, pour montrer combien sont épaisses”"encore les ténèbres qui enveloppent nos connaissances. Notre ignorance tient à bien des causes; en dehors des hiatus paléontologiques, elle est due à l'inégalité d'aptitude des milieux à la conservation des documents, et à l'insuffisance de nos investigations. C’est à peine, en effet, si l'occident de l’Europe est exploré, s’il a révélé les secrets qu’il conserve dans ses couches géologiques et, sauf en quelques rares points, le reste du monde est encore vierge de recherches conduites scientifiquement, ou, tout au moins, ces recherches sont-elles très incomplètes. On conçoit donc sans peine que nos connaissances zoologiques soient encore dans l’enfance, en ce qui concerne les grandes lois de l’évolution des êtres.
Les diverses régions sont peuplées d’une façon différente, suivant la facilité des communications qu’elles ont eues dans les périodes géologiques antérieures : sur un même continent il y a des limites d'habitat provoquées non seulement par la température, mais par les obstacles physiques : mon-
tagnes, déserts, marécages, etc. (1). Dans la mer, il y a aussi des obstacles à la propagation des faunes, les grandes profondeurs — par exemple — s’opposent à l’extension directe des animaux littoraux. La localisation des genres et des espèces dans l’espace est des plus curieuses; certains genres ou certaines espèces s’adaptent à des milieux spéciaux: ainsi le groupe des animaux cavernicoles provient d'animaux vivant au grand jour, qui se sont modiliés pour pouvoir prospérer dans ce nouvel habitat, où ils rencontraient certains avantages pour leur existence.
Il ya surtout une question sur laquelle on ne saurait trop insister, c’est celle de la transformation des espèces par l’isolement ; il est certain qu’une espèce, qui n’a plus de communication avec son centre de dispersion primñif, vivant sur elle-même, a tendance à accumuler les petites différences et à se spécialiser ; chez les insectes, il y a des cas de localisation spéciale qui les ont modifiés dans des directions différentes, et qui ont conduit les classificateurs à la création de genres et d'espèces nouvelles. L'impossibilité du mélange « l’amixie » est un grand facteur, ainsi le Castor, qui a été — au Quaternaire — une espèce générale du continent Nord-Arc-
tique, a donné, depuis la séparation de l'Amérique, une forme spéciale dont on à fait une espèce, Castor canadensis, qui se distingue de C. fiber, d'Europe, par sa taille moitié moindre, par sa robe toute changée, et même par la forme de sa tête. Mais ce fait d’amixie n’est pas seulement un cas géographique, il peut apparaître entre des variétés dont la taille s’est modi-
liée jusqu’au point d'interdire la copulation, comme chez les chiens, ou si l’époque de la fécondation ne concorde plus.
(4) Il ne faut pas oublier que les terres n'oc- diale (mers, 375 millions de k. c.; terres, 135 milcupent que le tiers environ de la surface mon- lions).
La nature actuelle, quand on la pénètre bien, nous fournit des vues sur son passé: le globe est peuplé de faunes très différentes dont les éléments sont souvent mélangés d'espèces locales et d'espèces ubiquistes, d’ailleurs dans toutes les régions naturelles, la faune est dans un état d'équilibre qui résulte d'un développement concordant d'espèces antagonistes ; 1l y a des oscillations et des transformations qui s’opèrent sous nos yeux par la multiplication ou le renforcement de certains groupes et par la disparition ou l’atrophie de certains autres (1).
En résumé, nos efforts de plus d’un siècle sont parvenus à faire connaître, en zoologie, une multitude de faits dont on a pu tirer une classification relativement rationnelle des animaux vivant de nos jours ou ayant vécu dans les temps géologiques; mais, dans la plupart des cas, ces faits sont
- sans liens positifs continus entre eux. Toutefois, de l'ensemble de ces cons-
tatations il résulte l'intuition, pour tout naturaliste, que de grandes lois ont présidé au développement de la vie sur le globe, lois dont nous sommes encore incapables de préciser les termes exacts, dont la complication, dans les détails de l'application, est certainement extrême, mais que préside et dirige une pensée simple, une volonté inflexible, perpétuelle, dont les manifestations sont aussi vieilles que le monde : qu’on la nomme Divinité ow Forces naturelles, cette pensée domine toute la Nature, et n’a jamais varié.
Si les animaux d'ordre supérieur n’ont laissé que fort irrégulièrement de leurs traces dans les couches géologiques, si par suite nous constatons dans nos connaissances d'importants hiatus, ces lacunes ne sont rien en comparaison de celles que nous rencontrons dans l’étude de notre propre histoire naturelle, dans celle de ces simiens qui ont vécu sur notre sol et dont certains sont peut-être nos ancêtres ou nos congénères originels.
Pour l’étude de l’homme fossile, nous ne disposons pas, comme pour celle des animaux, d’ossuaires généreux en documents, analogues à ceux de Pikermi, de Maragha, de Gaïsa, du Quercy, des mauvaises terres de l'Amérique du Nord, de la Patagonie, etc... Nous ne possédons que de rares débris isolés et quelques squelettes complets appartenant à divers âges relativement récents, et à différents pays; documents qu’il n’est pas exagéré de qualifier de sporadiques, par rapport aux séries zoologiques nombreuses, compactes et bien datées, géologiquement s’entend, que renferment les vitrines de nos musées. Dès lors les observations que je viens de formuler au sujet des incertitudes de l’évolution de l’hominien prennent plus de force, quand nous nous trouvons devant une branche dans laquelle les données positives sont plus pauvres encore que pour la plupart des groupes animaux.
(4) L. Cuewor, /a Genèse des espèces animales. Bibl. sc. internalionale. Compte rendu par G. DoëLFrus, ds. Cossmanx (Revue).
Le.
Les écrits sur nos origines physiques sont innombrables; certains d’entre eux présentent une grande valeur scientifique, mais beaucoup aussi, fort malheureusement, sont imprégnés d'idées préconçues et, de ee fait, ne méritent aucune confiance. Il faut le dire nettement, afin que le public ne s’y méprenne pas. L’ascendance simiesque simplement possible | de l'hominien a été très largement exploitée dans un but extra-scientifique; dès lors, les passions et les intérêts entrant en jeu, la mauvaise foi s’est montrée dans la lice. On a émis des hypothèses hasardées, et bientôt ces hypothèses ont été acceptées, par les gens ignorants, et par ceux intéressés à le faire, comme exprimant des vérités qui, à défaut de preuves scientifiques, s’appuyaient sur des noms d'hommes connus.
Cette manière d'envisager l’étude des orrgines humaines n’a pas seulement été préjudiciable à l'instruction du public, elle a été très fâcheuse pour cette branche de la science elle-même, sur laquelle elle a jeté le discrédit, en introduisant la passion dans les discussions.
C’est dans un esprit purement scientifique, très élevé, que M. Marcellin Boule, le savant professeur de paléontologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris, a dernièrement (1922) publié son livre {es Hommes fossiles. Cet ouvrage, le plus complet et le mieux documenté qui jamais, en aucune langue, ait été écrit sur la matière, expose avec une clarté mathématique, l’état de la question; l’auteur y discute, en géologue et en paléontologiste, chacune des découvertes de restes humains, d’époque quaternaire; critique, avec une juste sévérité, la valeur des divers documents au point de vue de l’authenticité, de la position stratigraphique, et, par conséquent, à celui de la chronologie relative; puis, en zoologiste très avisé, il examine les ossements, diseute de leurs aptitudes, de leurs caractères, les compare entre eux et avec ceux des simiens, montrant leurs analogies et Les différences qui les en séparent.
Notre champ d'observations, en temps comme en espace, est trop limité pour que nous puissions nous faire une idée des transformations physiques de l’hominien sous les diverses formes qu'il revêt actuellement sur la terre, ses mutations insensibles nous échappent, et il en est de même pour l’évolution physique de tous Les animaux d’ordre supérieur ; mais si nous en jugeons par ce qui se passe chez les insectes, les mollusques et autres familles d'ordre moins élevé qui évoluent plus rapidement parce qu'ils sont plus intimement liés au sol et aux conditions climatériques, nous nous rendons bien mieux compte de ce qui s’est passé en ce qui concerne nos ancêtres. C’est là que nous prendrons le guide de notre exposé.
En admettant la monogénie, la naissance d’un type unique très primitif, issu d’une famille zoologique quelconque, on est conduit, par les lois de l’évolution, à reconnaître qu'il a dû se former, à la longue, une mul-
titude de variétés humaines, suivant les milieux dans lesquels les diverses branches ont vécu; que cette évolution peut avoir été progressive ou régressive, que les divers groupes n'ayant pas toujours habité les mêmes milieux, les différences se sont accentuées non seulement par la force du temps, mais aussi par suite de stades divers, d'effets différents.
Si l’on croit à la polygénie, les conséquences de l’évolution sont les mêmes, mais portent sur plusieurs groupes initiaux, restes de générations dont, certainement, bien des branches, après s’être atrophiées, ont disparu. Ge sont là des lois imnuables imposées par la nature à tous les êtres pourvus de la vie.
Il n’est donc pas surprenant de rencontrer aujourd’hui tant de variétés hominiennes différentes. La progression de l’humanité peut être représentée par un ou par plusieurs faisceaux coniques, dont les bases composées de tiges se confondent, se subdivisant ou disparaissant avant d’avoir atteint la base, et ce que nous voyons de nos jours est seulement cette base même du système, coupée par un plan normal à l'axe de l'ensemble. Il nous faudrait, pour conclure, disposer d’un grand nombre de ces sections, échelonnées suivant les âges; mais ces plans schématiques, nous ne les posséderons jamais dans leur entier.
Parmi les espèces animales dont l’évolution nous soit accessible, je citerai l’Helix variabilis (Draparnaup), dont les transformations ont été fort bien étudiées par M. L. German. Voici ce qu’en dit le savant naturaliste (1).
« Il a été décrit, comme appartenant à ce groupe, beaucoup d’AHelix que tous les zoologistes n’acceptent pas comme espèces valables. Il est certain que leur nombre a été trop multiplié; mais c’est également une erreur que de les rapporter toutes à l'Helix vartabilis, soit comme variétés, soit comme forme de coquilles. L'étude sur place de multiples colonies montre bien qu’il existe réellement des espèces distinctes, d’ailleurs difficiles à délimiter. Certaines cependant ont une individualité assez nette. Je considère que le groupe entier d'A. variabilis est actuellement en pleine évolution, et que les caractères des espèces qui le composent ne soat pas encore, en général, définitivement fixés. »
Ces lignes sont applicables à l’état actuel de l'humanité.
« Nous savons à n’en pas douter, dit avec raison Quatrefages, dans ses Hommes fossiles el ho:nmes sauvages (1884), qu’envisagé au point de vue anatomique et physiologique, l’homme n’est autre qu’un mammifère, rien de plus, rien de moins, et qe, dès que les mammifères ont pu vivre à la surface du globe, l’homme a pu y vivre avec eux. » Mais les mammi-
(1) L. GERMAIN, Migrations malacolngiques dans la vallée de la Loire, ds. Ann. Soc. Nut., 1929, p.12, pole 3, :
fères ne représentent qu’un stage tardif de l’évolution de la vie. Il faut remonter beaucoup plus haut, dépasser les phases des batraciens, des reptiles, des poissons, s’avancer plus loin encore, toujours plus loin, pour suivre les traces de notre essence vitale; ces conceptions, d’ailleurs, quoi qu’elles répondent à la réalité, sont plutôt du domaine de l’imagination, par l’étendue des horizons qu’elles ouvrent à la pensée.
Malheureusement, nous ne possédons pas, pour nos études sur les hominiens, de matériaux fossiles aussi abondants que ceux dont nous disposons pour nous aider dans nos recherches sur les autres groupes zoologiques. Les fossiles humains sont extrêmement rares et leur antiquité est peu reculée, notre documentation ne comprend donc que des témoins isolés de la dernière phase de l’évolution humaine antérieure aux temps historiques, elle ne remonte pas au delà de la période géologique dite pleistocène ou quaternaire ; car, on l’a vu {chap. n1), nous ne possédons aucune trace certaine de l’homme dans les couches tertiaires.
La grande rareté des fossiles humains est due à des causes mulüiples, dont quelques-unes nous apparaissent, mais dont la plupart nous échappent.
Tout d’abord, il est à penser que, dans les origines, les hominiens étaient peu nombreux sur la surface du globe ; que, comme tous les animaux, surtout ceux de grande taille, ils vivaient en colonies, dans des habitats spécialement favorables à leur développement, et que, par suite, leurs restes les plus anciens n’existent que dans des gisements particuliers, qui n’ont pas encore été découverts. Certains groupes voisins de l’homme, comme celui des primates, se trouvaient sur la terre, dans les mêmes conditions de rareté, tandis que d’autres familles, celles des équidés, des bovidés, des pachydermes, par exemple, qui vivaient en grands troupeaux, ont pu laisser de grands ossuaires dans les régions qu’elles habitaient, quand ces débris se sont trouvés dans des conditions favorables
‘à leur conservation.
Il ne faut pas oublier que, soumis aux injures atmosphériques, ou bien enfouis dans des terrains aux réactions acides, les os disparaissent rapidement, et que c’est seulement dans les milieux neutres ou basiques qu'ils se conservent. Il n’est pas rare, quand on fouille des nécropoles antiques, de ne plus rencontrer que d’informes fragments du squelette, parfois même les dents seulement, parties dont l'émail, l’ivoire et le cément ont, mieux que toute autre, résisté aux agents chimiques.
Dans le fond des mers, la fossilisation s'effectue d’une façon toute différente, les animaux morts s’enlisent dans les sédiments, et là, leurs formes se moulent sous une pression parfois très considérable. Puis interviennent les réactions chimiques. Dans les milieux basiques, toutes les parties car-
bonatées ou phosphatées se'conservent, alors que les réactions acides dissolvent ces substances, et, parfois même, font disparaître toute trace du corps. Eu d’autres cas, elles remplacent les matières dissoutes par d’autres de natures diverses telles que la silice, le phosphate de chaux, et, en ce cas, ne laissent subsister que l’empreinte. La fossilisation dans le fond des mers se trouve donc dans des conditions bien plus favorables que celle qui s’opère à la surface des terres émergées.
Cependant, dans certains cas, dans les cavernes des pays calcaires entre autres, les conditions de conservation sont extrêmement favorables ; là, grâce aux infiltrations d’eau chargée de carbonate de chaux, il se forme une sorte de poudingue comprenant des débris de toute nature pris dans un ciment de même composition que les stalactites, c’est-à-dire de carbo- -nate de chaux. Ailleurs, dans les cavernes dépourvues d'infiltration abondante, l'humidité demeure le plus souvent basique, et protège les ossements contre les influences acides de l’atmosphère, sans qu’il y ait toutefois formation de conglomérat. Dans les alluvions, les nombreux ossements qu’on rencontre doivent en général leur conservation à la substance phosphatée qu’ils renferment. Mais il faut bien songer que nous ne possédons qu’une très faible partie des os qui, primitivement, sont entrés dans ces graviers, et que, pour la plupart, ces vestiges ont été broyés, puis dissous.
Aux causes de la disparition des fossiles humains, dont je viens de parler, il faut joindre l’érosion des terres végétales qui, dans tous les temps géologiques, a été presque générale. À peine connaissons-nous quelques traces d’humus des époques antérieures aux formations tertiaires et, pour cette dernière période, nous ne sommes guère renseignés que par les dépôts lacustres dans lesquels les courants d’eau douce ont apporté les restes des êtres qui vivaient à la surface des terres. C’est dans de pareilles conditions que se sont formés les ossuaires de la Tunisie (Gafsa), de la Grèce (Pikermi), de la Perse (Maragha), ete.., les dépôts fossilifères (helvétien), de Sansan (eocènes) de Rilly-la Montagne, les calcaires lacustres (miocènes), de la Beauce, ete.
Si l’homme avait été en grand nombre, à ces époques, tout comme certains groupes d'animaux, à coup sûr on rencontrerait ses restes : mais jusqu’à ce jour, aucune découverte de squelette humain n’a été faite dans les grands ossuaires des temps tertiaires, et l’on en a déduit que les hominiens n’existaient pas avant le quaternaire, ce qui certainement est exagéré. Cette assurance est insoutenable au point de vue scientifique parce qu'elle n’est basée que sur des arguments négatifs. Le plus ancien hominien connu appartenant à la base du pleistocène, et comme il montre un développement très voisin du nôtre, il tombe sous le sens que cet
être à eu des ancêtres, qui forcément vécurent à l’époque pliocène, pour le moins : d’ailleurs les squelettes appartenant au groupe zoologique le plus voisin de celui des hominiens, à celui des animaux qui vivent dans les mêmes conditions que l’homme, les simiens, bien que se faisant pressentir dès l’Eocène et, se montrant nettement au Miocène, sont d’une extrême rareté dans les ossuaires, et cette rareté porte à penser soit qu’à ces époques les singes étaient peu nombreux, soit que nous ne connaissons pas encore leurs principaux habitats. Ilen peut être ainsi pour les hominiens. Peut-être même les précurseurs de l’homme quaternaire, doués comme les singes d’une intelligence supérieure, et armés pour la fuite, se sont-ils soustraits aux cataclysmes qui ont anéanti les autres animaux et, à la suite desquels, se sont formés les grands ossuaires; ce sont là des hypothèses vers lesquelles on est entrainé, quand on cherche à s’expliquer la rareté des fossiles humains dans les temps quaternaires, et leur absence jusqu'ici constatée dans la faune pliocène parvenue jusqu’à nous.
« Nous connaissons aujourd’hui au moins deux types d’hominiens du quaternaire ancien, qui, par leurs caractères ostéologiques, se placent nettement au-dessous des types actuels et présentent un ensemble de traits morphologiques par lesquels ils s’éloignent moins des singes fque le bloc des hommes nos contemporains (1). » Ces types sont :
L’'Homo heidelbergensis (dont nous ne possédons que la mandibule) qui remonte à l’aurore des temps quaternaires. Les dents sont celles de l’Homo sapiens ; alors que l’os maxillaire pourrait être pris pour celui d’un singe anthropoïde.
L’Homo neanderthalensis, qu'on trouve accompagné des restes de l’industrie moustiérienne, ce type descend peut-être de l'homme d’Heidelberg, mais peut-être aussi d’une forme encore inconnue et plus ancienne appartenant également à la base du quaternaire. « Cet être réunit dans l’organisation de son squelette et de son encéphale non seulement la plupart des caractères pithécoïdes que nous rencontrons épars chez quelques représentants de l’humanité actuelle, mais aussi des. traits d’infériorité inconnus chez ces derniers. » Les squelettes presque entiers et bien conservés de la Chapelle-aux-Saints et de la Ferrassie ont permis une étude approfondie de ces hominiens. Voici, d’après M. Boule, la diagnose du type néanderthalien résultant de ces travaux.
« Corps de petite taille, très massif, tête très volumineuse, à partie faciale très développée par rapport à la partie cérébrale. Indice céphalique moyen. Crâne très aplati; arcades orbitaires énormes formant un bourrelet continu ; front très fuyant ; occiput saillant et comprimé dans le sens vertical.
(4) M. Bouc, Les Hommes fossiles, Paris, 1921
« Face longue, proéminente, avec des os malaires plats et fuyants, des maxillaires supérieurs dépourvus de fosses canines, et présentant la forme d'un museau. Orbites très grandes, rondes. Nez saillant, très large. Espace sous-nasal vaste.
« Mâächoire inférieure robuste, sans menton, à larges branches montantes, à région angulaire tronquée.
« Dentition volumineuse ; morphologie des arrière-molaires ayant conservé des traits primitifs.
« Colonne vertébrale et os des membres présentant de nombreux caractères pithécoïdes et dénotant une attitude bipède ou verticale moins parfaite que chez les hommes actuels. Jambes très courtes.
« Capacité encéphalique moyenne, d'environ 1.400 centimètres cubes.
Conformation cérébrale présentant de nombreux caractères primitifs ou simiens, notamment dans la grande réduction relative des lobes frontaux et le dessin général des circonvolutions. »
Ce type est très différent non seulement des races modernes dites supérieures, mais des classes les plus basses, telles que celles des Négritos, des Esquimaux, des Fuégiens, des Boschimans, des Pygmées, africains ou asiatiques, des Veddahs, des Polynésiens, Mélanésiens, Australiens, ete...
Tels sont les types humains les plus primitifs dont nous ayons connaissance; puis vient la série des squelettes accompagnant les industries archéolithiques (aarignacienne et magdalénienne) ; ils sont beaucoup plus rapprochés des nôtres, et sans nul doute appartiennent à l'Aomo sapiens ; il en est de mème des négroïdes des Grottes de Grimaldi, dont les gisements ont été observés avec tant de soin et de perspicacité par M. de Villeneuve (1).
Il est inutile de nous étendre plus longuement sur les caractères de ces races primitives ; mener plus loin l’exposé serait entrer dans des détails ostéologiques qui fatigueraient le lecteur. Qu'il suffise de savoir que, dès les débuts des temps quaternaires, il a existé, dans l'occident de l’Europe, plusieurs races humaines, fort primitives, à peu de chose près contemporaines, sinon vivant côte à côte.
Au fur et à mesure que nous avançons dans les temps quaternaires, les découvertes de squelettes se font de plus en plus nombreuses, et les races se multiplient, montrant que, dans les temps auxquels nous pouvons atteindre, la population de nos contrées était déjà très variée, donc très mélangée. Nous sommes bien loin encore d’avoir découvert toutes les variélés d’hominiens quaternaires de l'occident de l’Europe et, déjà, cependant, nous pouvons distinguer les races dolichocéphales de Grimaldi, de
(1) Les grottes de Grimaldi, tome I, fase. I.
at
Cro-Magnon et de la Chancelade; c’est à la fin du pleistocène seulement que nous voyons paraitre des populations brachycéphales, peu avant le passage des industries archéolithiques à celles du néolithique, par l’intermédiaire des formes mésolithiques. C’est le monde moderne qui s’affirme alors. Quant aux hominiens des pays orientaux, de ces régions qui devaient plus tard éclairer le monde entier de leur civilisation, nous ne savons absolument rien.
L'homme appartient-il à la classe zoologique des primates? Le singe et lui ont-ils eu un ancêtre commun ? Les données de la paléontologie, de la zoologie et de la biologie, appliquées à d’autres groupes animaux, portent à le croire, en font une presque certitude; mais, jusqu’à ce jour, aucune preuve matérielle irréfutable n’est venue transformer en évidence cette hypothèse très rationnelle. Car si nous sommes pauvres en ‘documents relatifs aux hommes primitifs, nous ne le sommes pas moins en ce qui concerne les simiens, et cette pénurie de renseignements, très défavorable aux études comparatives, laisse dans le doute.
Le primate, être le plus élevé parmi les mammifères, se distingue des autres animaux par le développement de son cerveau, et par les grandes dimensions de sa boîte cérébrale, par ses membres antérieurs adaptés à la préhension et terminés par des mains à ongles plats ; il est également remarquable par sa dentition omnivore et la position pectorale de ses mamelles.
Cette définition, comme on le voit, s'applique aussi bien à l’homme qu'au singe ; cependant les hominiens diffèrent des primates par des caractères précis. Chez les primates, les bras sont plus longs que les jambes et le cerveau est relativement peu développé; chez les lémuriens, les orbites sont incomplètement fermées, et chez tous les singes, les pieds sont prenants. Seuls de tous les simiens, les Anthropomorphes (Chimpanzé, Gorille, Orang, Gibbon) n’ont pas de queue, les Cynomorphes {Cynocéphales, Macaques, Cercopithèques, Semnopithèques) en sont pourvus. Les Sébiens (Sapajous, Sajous, Atèles, Hurleurs, Sakis) ont trentesix dents, dont trois prémolaires, alors que les Hapalidés ou Arctopithèques (Ouistitis, Tamarins) en ont trente-deux, mais sont pourvus de griffes au lieu d'ongles plats aux mains. Les singes de l’ancien monde ont comme l’homme trente-deux dents. !
A ces différences il convient d’ajouter, pour chacun des groupes, une foule de caractères ostéologiques, de particularités dans la manière de marcher, de setenir, ete...
Les singes modernes, bien qu’étant de tous les animaux ceux qui se rapprochent le plus de l’homme, en sont encore fort éloignés, quand nous mettons en parallèle les simiens et les hominiens de notre époque. Si les
divergences doivent s’atténuer, c'est assurément dans les fossiles des temps qui ont précédé les nôtres que les preuves en doivent être trouvées.
« Les précurseurs du grand groupe des Primates nous apparaissent, dans l'Amérique du Nord, presque au début de Père tertiaire, vers la base de l’éocène, en même temps que les archaïques représentants d’autres ordres de mammifères ; mais ce ne sont encore que des formes généralisées, se distinguant mal de quelques groupes voisins, surtout des insectivores (1). » Dans l’éocène moyen de la même région, les premiers Lémuriens se montrent tendant vers les types actuels, et ces Lémuriens nous les retrouvons très caractérisés dans le vieux monde à partir, également, de l’éocène moyen, alors qu'en Égypte, au Fayoum, vivaient des Primates.
Le miocène nous montre à Sansan des singes voisins des Gibbons ; en Toscane, des formes rappelant les Cynocéphales, et le Dryopithèque de Saint-Gaudens, pris d’abord pour un animal très voisin de l’homme, a été reconnu plus tard comme fort inférieur aux anthropoïdes actuels. Quant au Mesopithecus Pentelici, de Pikermi, c’est un Macaque par ses membres, un Semnopithèque par ses dents.
Aux Indes les singes fossiles sont nombreux; mais le Sivapithèque connu seulement par quelques fragments, et dont Pilgrim faisait un hominien, possède des canines de vrai singe anthropoïde.
Dans le pliocène, on rencontre bon nombre de restes de singes, mais ces animaux se rapprochant de plus en plus des genres actuellement vivants, s’éloignent de l’hominien, au fur et à mesure qu’on se rapproche des temps modernes. Quant au pleistocène, il est d’une pauvreté désolante en restes de simiens, et le peu qu’on connaît de ce groupe, ayant vécu dans les temps quaternaires, nous reporte aux formes de la faune actuelle.
Ainsi notre documentation sur les primates fossiles, c’est-à-dire sur le groupe des simiens qu'on suppose être le plus voisin de celui des hominiens, est tout à fait misérable, et c’est à la faune moderne que nous devons encore recourir pour chercher à reconnaitre des liens de parenté.
Dans cet ordre d'idées, la découverte qui a fait le plus de bruit est sans contredit celle du Pithécanthrope de Java. Elle se composait seulement d’une calotte cranienne, d’un fémur et de deux dents.
Malgré l'insuffisance de ces matériaux, l’auteur de la découverte, Eugène Dubois, créa genre et espèce nouveaux Pithecanthropus erectus dont il donne la description suivante :
« Crâne beaucoup plus volumineux (en valeur absolue et relativement
(1) M. Boues, 0p. cit.
à la masse du corps) que chez les grands singes, moins volumineux, cependant, que chez les hommes ; capacité cérébrale égale aux deux tiers environ de celle de l'homme. Inclinaison du plan nucal de l’occipital beaucoup plus forte que chez les grands singes. Dentition différente de celle de ces derniers, quoique de conformation archaïque. Fémur aux dimensions humaines et disposé pour la marche en station verticale (1). »
Le gisement de ce fossile, nous l’ayons vu, est attribué au terrain pliocène supérieur par E. Dubois, au pleistocène inférieur par les autres géologues. Ces ossements ont élé découverts disstminés dans les alluvions, par suite il n’est pas certain qu’ils aient appartenu au même individu. Quant à la calotte cranienne, qui est incomplète, elle oblige à formuler de sérieux doutes quant aux déductions qu’on a cru pouvoir tirer de sa capacité et de sa forme.
Somme toute, cette calotte cranienne est celle d’un grand singe et e fémur est celui d’un hominien. Peut-être nous trouvons-nous là, comme à Piltdown, en présence d’un être composite, reconstitué à laide d'éléments étrangers les uns aux autres, n’appartenant même pas à un même genre zoologique.
« À n’envisager que le document le plus important, il est incontestable que cette calotte prend place exactement, je dirai presque immédiatement entre celle d’un grand singe, comme le Chimpanzé, et celle d’un homme aux caractères archaïques, tel que l’homme de Néanderthal (2). »
Dubois fait du Pithécanthrope un ancêtre de l’homme, alors que la plupart des naturalistes le considèrent comme appartenant à une ramification de notre ascendance, et M. Boule le place dans une branche éteinte des singes anthropomorphes. Cette dernière opinion semble être la plus acceptable.
Comme on le peut voir par les lignes qui précèdent, les matériaux dont nous disposons pour l’étude comparative des simiens et des hominiens sont d’une pauvreté déplorable. À peine connaissons-nous quelques squelettes isolés de l’homme et du singe fossiles; la plupart du temps notre documentation ne porte que sur des fragments dont les caractères zoologiques sont souvent discutables, et dont l’interprétation ouvre la porte à la fantaisie. Ce que nous savons de l’homme appartient à l’homme et ce que nous connaissons des singes est nettement simien. Entre les deux branches plane le doute.
Certes, si nous envisageons les lois de la zoologie dans leur ensemble, nous pouvons prévoir qu'un jour viendra où l’on trouvera la liaison entre
(1) E. Dugors, Pithecanthropus erectus, eine Zool., Leyde, 1896. Cf. M. BouLe, /es Hommes fos- Menschenaehntiche Uebergangsform aus Java, in- siles, chap. 1v, le Pithécanthrope, pp. 94-1140, 4° 2 pl., Batavia, 1894, id.; Congrès internat. de (2) M BouLe, 09. cit.
ÿ les deux groupes, où les diverses branches de l'arbre généalogique viendront se souder au tronc. Mais, où est cette soudure? à quelle époque géologique est sorti de l'écorce de ce tronc la jeune pousse de ce petit rameau qui allait devenir la tige principale ? En temps, nous pouvons l’imaginer en nous appuyant sur des considérations zoologiques générales, et la placer au Miocène, époque à laquelle les simiens se déclarèrent d’une manière très nette. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.
Qu'est l’homme de Néanderthal, par rapport à cette longue lignée d'êtres qui sont allés en se perfectionnant graduellement au cours des millénaires, des dizaines, des centaines peut-être de milléniums? Cet homme n’est que l’un des derniers termes de cette grande série, un terme plus ancien que nous, mais cependant bien récent, et les autres squelettes des temps quaternaires, ceux des artistes des cavernes, des chasseurs de chevaux, de bisons et de rennes, qui, au point de vue physique, sont plus près de nous encore, nous n’en connaissons pas leurs ancêtres. Que nous sommes loin de ces êtres dont nous soupçonnons seulement l'existence, de l’Homo stupidus, de l’Homo alatus! « A l’heure actuelle, dit Deniker, dans l'introduction de son livre, les Races et les peuples de la Terre, nous sommes réduits aux hypothèses, sans avoir un seul fait positif pour la solution du problème. » |
Aux temps où vivaient les premiers hommes dont nous possédons des restes fossilisés, les races étaient déjà multiples. Devons-nous attribuer ces différences à l’atavisme, et admettre que les origines de l’homme sont multiples (1)? Devons-nous, au contraire, n’y voir que le résultat de transformations causées par le climat, par l'ambiance dans laquelle chacun des groupes a vécu ? Dans l’un et l’autre cas, la juxtaposition des hominiens de caractères divers, dans la même région, oblige à mettre ce mélange sur le compte des migrations ; car, dans la faune actuelle, les groupes zoologiques sont rarement confondus, les bovidés, entre autres, vivent suivant leurs espèces dans des cantons différents et c’est, semblet-il, l'ambiance de ces cantons qui, tout en respectant certains caractères ancestraux, a créé les formes spéciales.
Pour l’homme il en a été forcément de même que pour les animaux, surtout à l’époque de l’Homo stupidus, alors que l’hominien n’était pas encore assez développé au point de vue intellectuel pour être à même de lutter contre les éléments, et qu’il devait alors, comme les autres animaux, se plier à leurs volontés.
(4) RENAN (De l'origine du langage, p.16) éla- et comme sorti instantanément du génie de blit une distinction entre l'origine des mots et chaque race » théorie qui implique la pluralité celle du langage. Quant à ce dernier, il dit: «Je de l'espèce humaine (sir Jon LusBock, trad. persiste, après 10 ans de nouvelles études, à en- En. BARBIER, les Origines de la civilisation, 3° édivisager le langage comme formé d'un seul coup, tion, 1881, p. 411).
Le mélange des races implique donc la migration ; et la migration ne peut se produire sans qu’il y ait conquête du plus fort sur le plus faible. Là, deux puissances sont en jeu, celles des forces physiques et celle de l’ascendant intellectuel : fatalement c’est ce dernier qui devait dominer un jour ; mais le premier a pu, a dû même triompher en mainte occasion ; et, dans ces mouvements dont nous avons d’ailleurs des preuves, il s’est opéré des mélanges, les vaincus n’ont pas cessé d’exister, leurs maitres se Sont croisés avec eux, alors que les anciennes races pures ne s'éteignaient que peu à peu.
Quand je dirigeais les fouilles de Suse, il m'est arrivé fréquemment de rencontrer parmi mes ouvriers indigènes des individus offrant tous les caractères physiques de ces Élamites dont je rencontrais les effigies sur les bas-reliefs que mes travaux mettaient à jour ; et ces descendants des Élamites parlaient la langue arabe, professaient la religion musulmane et, quant aux mœurs, ne différaient en rien de leurs compatriotes Sémites. Plus de trois mille ans se sont écoulés, cependant, depuis l’époque où le royaume d'Élam disparaissant, sa population s’est trouvée disséminée, mélangée à ses voisins, Sémites et Iraniens.
De tout temps l’homme a été une valeur, tout comme le bœuf ou le cheval, et l’histoire nous enseigne que les exterminations, presque toujours incomplètes d’ailleurs, ne sont qu’un cas particulier, qu'une exception ; le vaincu devenait esclave et suivait les destinées de son maitre, laccompagnait dans ses migrations. Qui nous dit que les Négroïdes des cavernes de Menton ne sont pas des esclaves venus de très loin, des gens n'ayant rien de commun avec la population des pays dans lesquels leurs ossements sont restés ? Qui nous prouve aussi que ce ne sont pas eux les véritables autochtones, et que les autres dolichocéphales de nos pays ne sont pas des étrangers ?
Dès que nous apparaissent les traces de l’homme, nous constatons des mouvements multiples, très considérables, comme intensité, comme distances parcourues et, avec l’aurore de l’histoire, ces mouvements se caractérisent, se précisent de telle sorte que nous sommes à même de retrouver, en partie du moins, les éléments constitutifs de la population d’un pays.
En France, par exemple, abstraction faite des restes des populations préhistoriques, nous reconnaissons historiquement la présence dans le sang d'éléments celtes, ligures, ibères, latins, germaniques (Goths, Vandales, Lombards, Francs, etc...), arabes, anglo-saxons, scandinaves, influençant à un degré plus ou moins élevé les diverses provinces, sans compter les intrusions sporadiques, comprenant toutes les races du monde venues par l’esclavage, par les relations commerciales avec les diverses parties du globe,
par les guerres ét mille autres raisons encore; en sorte que l’origine d'un Français est bien difficile à préciser par l'examen physique de son corps, et que les causes d’exceptions sont innombrables. 11 se peut que dans les temps très anciens, tels que ceux du quaternaire, les mélanges aient été moins compliqués, mais il serait enfantin, cependant, de nier leur existence : aussi est-il fort imprudent de généraliser les données fournies par des témoins isolés de ces époques.
En zoologie, l'espèce vraiment scientifique ne s’établit pas sur un seul individu, parce que cet individu peut être une exception, une monstruosité. 11 faut un grand nombre de spécimens possédant tous les mêmes caractères communs. Toutefois, en paléontologie, souvent doit-on, par suite de la rareté des spécimens, se contenter d’un seul exemplaire, quelquefois même de simples fragments ; mais la valeur scientifique de ces espèces est fréquemment sujette à caution, et il n’est pas rare que la découverte d'individus mieux conservés ou plus Cat vienne obliger à des modifications dans la détermination.
En ce qui concerne les. hominiens, et en général tous les grands mammifères qui tiennent la tête des séries zoologiques, on ne saurait être trop prudent, en raison des conséquences que peut entrainer une erreur et malgré les découvertes de ces dix dernières années, je ne puis encore que répéter ce que je disais en 1909 dans mes Premières civilisations : «nous ne connaissons rien des origines naturelles de l’homme », ce que nous avons acquis en ces derniers temps fait avancer nos connaissances quant à l’évolution de l’humanité, mais n'autorise aucune conjecture en ce qui concerne nos origines zoologiques. Tout ce qu'on peut dire demeure toujours dans le domaine de l’hypothèse.
Examinant, en remontant dans les âges, les industries de la pierre dans nos pays et les conditions de la vie humaine, M. Marcellin Boule, après avoir passé en revue dans son ouvrage sur les Hommes fossiles les industries archéolithiques et les époques durant lesquelles elles ont été en usage, s'exprime ainsi : « En remontant au Moustiérien, nous constatons des changements autrement importants. Tout témoigne d’une topographie différente, modelée par des agents physiques dont les traces imposantes se voient partout : démolition des régions montagneuses, accumulation de dépôts morainiques, sur des milliers de kilomètres carrés, dernières phases du creusement des vallées, et formation des terrasses inférieures d’alluvions; puissants dépôts de limons sur les surfaces continentales et d’argiles à ossements dans les excavations souterraines; variation
des lignes du rivage maritime, manifestations volcaniques multipliées, etc.
Ces phénomènes physiques s'accompagnent de changements appréciables dans la faune, notamment de la disparition de plusieurs espèces de grands mammifères, dont les ossements sont plus fossilisés que ceux de l’âge du Renne. L’Homme, au moins dans nos régions, appartient à une espèce différente de l’Homo sapiens. Cet Homme, du très vieux paléolithique (sezsu Stricto) a vécu dans un milieu physique et biologique tout autre que son successeur. La topographie et même la géographie des époques acheuléenne et chelléenne témoignent de changements ultérieurs d’une ampleur formidable.
Nous ne possédons encore que de très rares fossiles humains des temps paléolithiques, et ces restes ne sont pas suffisants pour que nous soyons à même de nous faire une idée exacte de ce qu'était l’humanité, aux temps où les grands glaciers se sont retirés pour toujours. Les races de Néanderthal, d'Heildelberg, de Grimaldi, de la Chapelle-aux-Saints, etc., n'étaient assurément pas seules sur le globe, même dans nos régions très limitées ; il en existait d'autres, dont l’ancêtre de l’'Homo sapiens, types différents, que nous ne connaissons même pas encore par leur squelette. Ces branches parallèles de l’humanité constatée d’alors étaient peut-être déjà très nombreuses aux temps de l’industrie moustiérienne, quant à celles dont nous possédons les vestiges, elles semblent avoir disparu dès avant l’aurore des cultures archéolithiques ; mais ce ne sontencore [à qu’hypothèses, que probabilités concernant l'Occident de l’Europe. Quant à ce qui s’est passé dans le reste du monde, nous n’en savons absolument rien. Il est donc impossible d’asseoir sur des bases sérieuses la généalogie de l'humanité.
Comment serait-il possible, en nous appuyant sur les pauvres et rares documents que nous possédons de généraliser? N’a-t-il pas existé une multitude de variétés humaines, répandues dans les divers pays habités aux temps pleistocènes, et ces variétés n’ont-elles pas fait souche, tout au moins pour un temps? Voici qu'on vient de découvrir à Broken Hill, dans la Rhodésia,un crâne présentant des caractères fort primitifs. « Or, dit à son sujetle docteur L. Capitan (1), fait particulièrement intéressant, mais paradoxal, le crâne de Broken Hill, notablement inférieur, par la face, à ceux du type néanderthaloïde, leur est, au contraire, supérieur par d’autres”caractères très importants. C’est ainsi que la voûte cranienne est moins aplatie, la projection en arrière de l’occipital est moins en arrière que chez les néanderthaloïdes classiques. Ce dernier point montre que l’homme de Broken Hill portait la téte moins basse et moins inclinée en avant que ne le faisaient les néanderthaloïdes purs. D'autre part, les dents
(1) Rev. scientifique, 1922, n° 2 (28 janvier).
36 PRÉITISTOIRE ORIENTALE
volumineuses présentent cependant des caractères tout à fait humains. Enfin, les membres, au lieu d’être incurvés, larges et trapus, possèdent également des caractères humains évolués. »
Il faut avouer, pour conclure, en ce qui regarde l’homme au point de vue zoologique, que nous ne possédons pas encore de données positives suffisantes, tant sur l'homme lui-même que sur les simiens, pour être autorisés à rattacher les hominiens aux primates, bien que nous y soyons portés par mille raisons d’ordre général, zoologiques et biologiques. Nous entrevoyons bien, il est vrai, dans ses grandes lignes, la généalogie de nos ancêtres ; mais ne prétendons pas à l’exposer dès aujourd’hui sous un jour scientifique, ce serait aller trop vite en besogne. Attendons que de nouvelles découvertes soient venues nous apporter des documents nombreux et probants; car peut-être devrons-nous alors modifier du tout au tout notre manière de voir. Nous ne pouvons pas préjuger de ce que donnera, de ce point de vue, l'exploration des parties de la croûte terrestre émergeant encore aujourd’hui et demeurées vierges de toutes recherches, nous ne pouvons nous faire aucune idée de ce que renferment les continents disparus depuis que l'homme s’est montré sur notre globe. N'oublions pas que la paléontologie humaine est encore au berceau.
[Il est un fait dont, à propos des origines de l’homme et de ses industries, on n’a pas, à mon sens, tenu jusqu'ici assez grand compte, fait sur lequel, d’ailleurs je reviendrai plus loin, c’est que les temps quaternaires ont connu-de violents cataclysmes qui ont détruit en grande partie la faune et la flore dans bien des régions, que l’homme lui-même en a été victime, que les survivants à ces désastres ont été contraints à changer d'habitat et que, forcément au cours de ces mouvements il s’est produit de nombreux mélanges, que sans aucun doute certaines races ont disparu, de telle sorte qu’il n’est plus resté sur la terre que les ruines d'une humanité primitive qui comprenait non seulement de nombreuses variétés, mais peut-être aussi plusieurs espèces et ce sont les vestiges de ces ruines sur lesquels nous travaillons aujourd’hui, cherchant sur tous les points du monde, mettant en présence les documents les plus éloignés par leur provenance géographique, et fort probablement, sans aucune parenté entre eux.
Qu'est-ce donc que la connaissance de quelques squelettes, en présence des très nombreuses variétés de l’homme ou de l’hominien quaternaire ? Pouvons-nous espérer tirer de ces pauvres documents des vues d'ensemble, alors que nous ne pouvons encore que bâtir sur le sable des édifices qu'une seule découverte peut, un jour ou un autre, faire écrouler ? Certes, je suis bien loin de désapprouver les louables efforts des anthropologistes ;
mais ils me semblent être entrés sur un terrain trop vaste pour leur documentation, et nous devrions encore nous en tenir aux études régionales, n'étant pas encore assez bien renseignés pour envisager dans son ensemble le problème si compliqué des origines naturelles de l'humanité. N'est-il pas quelque peu téméraire de parler des squelettes de Cro-Magnon et de la Chancelade à propos de l’homme de la Rhodésia, de chercher une loi générale d'évolution, en la basant sur des types géographiquement aussi éloignés les uns des autres, alors qu’il y a toutes les probabilités en faveur d’ambiances complètement différentes pour le Sud africain et l'occident de l’Europe ?
Certains auteurs pensent que beaucoup de peuples ont dégénéré pour en arriver à la situation inférieure dans laquelle nous les trouvons aujourd'hui. Il en est, certainement, dont l’esprit a rétrogradé ; mais ces dégénérés sont très peu nombreux, nous n’en connaissons que de rares exemples et, dans la grande majorité des cas, les peuples ont, au contraire, plus ou moins progressé suivant leurs aptitudes etles conditions naturelles dans lesquelles ils ont vécu. A quelques rares exceptions près, l'Histoire, comme la Préhistoire, n’ont à enregistrer que des progrès plus ou moins rapides ou plus ou moins lents, suivant les circonstances. L'évolution des peuples historiques est là pour nous convaincre de la rareté des rétrogradations. Si nous rangeons les peuples divers vivant aujourd’hui sur la surface du globe, en les classant suivant leur degré de culture, et si nous examinons au même point de vue les civilisations dont l’archéologie nous fournit les traces, nous voyons qu’il y a parfois, entre les deux séries des différences qui ne sont pas en faveur des modernes, qu’à chaque forme actuelle correspond une culture ancienne souvent plus avancée. Mais il faut noter que la nature ethnique des peuples s’est modifiée, que des éléments « barbares » sont venus, dans bien des cas souiller l’ancien fond par leur domination, ou même leur seule présence.
On doit remarquer aussi que tous les peuples n’ont pas progressé d’une manière continue dans toutes les branches de la pensée, que ces diverses branches, chez chaque peuple, ont eu des périodes de maxima et des phases de minima. L’art grec a connu son apogée au 1ve siècle avant notre ère; puis, peu à peu est tombé au goût oriental des byzantins. Les produits artistiques les plus purs de l'Égypte paraissent sous l’ancien empire et s’atrophient peu à peu pour devenir barbares, sous la domination romaine. Et il en est de même pour les lettres, si florissantes au cours des siècles voisins des débuts de notre ère, et presque complètement délaissées au temps des grandes invasions germaniques ; mais ce ne sont là que des fluctuations voulues par les circonstances et qui n’ont pas empêché le progrès général de suivre son cours.
La population humaine au Pleistocène moyen. — Nous avons vu qu'il n’est pas possible de s’en rapporter aux éolithes pour affirmer l'existence de l’homme à telle époque antérieure, à celles caractérisées par des instruments dont la taille intentionnelle ne peut être mise en doute. Nous avons fait observer, que bien qu'il soit certain que les premiers hommes, des kominiens, ont adapté à leurs besoins les matériaux qu’ils avaient à leur disposition, on ne peut pas distinguer les éolithes de facture artificielle de celles produites par les agents naturels. En conséquence, pour nous faire. une idée de ce qu'était la population du globe dans les premiers temps, nous devons descendre jusqu’à la période dans laquelle l’homme usait de l’industrie paléolithique. IL tombe sous le sens que partout où l’on rencontre de ces instruments, l’homme a vécu soit sur place dans les cavernes, soit en plein air, dans le voisinage. Quand ces restes se trouvent dans les alluvions la question devient plus difficile à résoudre; mais, l’aire de dispersion par les eaux des galets et, par suite, des instruments n'étant jamais très grande, il est à penser que les établissements n'étaient pas extrêmement éloignés.
Toutelois, en dehors de ces considérations, qui fournissent des preuves . positives ou négatives, suivant que les silex certainement taillés se présentent ou non, nous disp2sons d’une multitude de faits permettant d'exelure, à priori, l’homme de bien des parties de la terre.
A l’époque Pliocène, temps auquel s’est produite la plus grande expansion glaciaire, l’homme pourvu de l’industrie chelléenne n'existait pas encore, 1l ne parait qu'après la seconde grande phase glaciaire celle du Pleistocène inférieur qui, nous l'avons vu, a été d’étendue assez réduite par rapport à celle qui l’avait précédée. Toutefois, sauf dans quelques lieux exceptionnels livrés par le retrait de quelques glaciers, l’homme chelléen ne semble pas avoir habité l’ancienne région glaciaire ; et, l’on peut sans crainte d'erreur importante, effacer de la carte du monde une surface considérable soit : le nord et le centre des Iles Britanniques, la Scandinavie, le nord de l’Allemagne, presque toute La Russie, la majeure partie de la Suisse, du Dauphiné, du Tyrol, les Pyrénées, le Caucase et la Transcaucasie, l'Arménie, le plateau Iranien, la Turkomanie (1), les hauts
plateaux de l'Asie centrale (2) de l'Himalaya à l’Altai, l'Asie méridio-
(1) En Turkomanie, les recherches de Pumpelly Explor.in Turkhestan. Erped.of 1901. Préhistoric civilisation of Anau. 2 vol, 1998, in 4 Washington (Carnegie Institution) n'ont amené aucun résultat au point de vue de l'existence, dans cette région, de l'homine Quaternaire. Les premiers habitants, lout comme dans l'Iran, possédaient déjà la connaissance de la pierre polie, sinon du cuivre.
(2) En Mongolie, on rencontre de nombreuses enceintes abandonnées el là, « on trouve actuel-
lement encore et en grande quantité, des haches de pierre, des poiates de flèches en silex, de la poterie grossière et d'autres menus objets ». Ces objets sont caractéristiques de l’industrie néolithique et la Mongolie ne parait pas avoir jamais conou les industries paléolithiques et archéolithiques pas plus que la Mandchourie, la Corée, la Chine et le Japon, et cette industrie de la pierre a survécu même quand ces peuples. mongoles connurent les métaux. Il en est de même aujourd'hui pour les tribus tchouktis qui
nale (1), et tout le nord de l'Amérique septentrionale, le Groenland et toutes les terres polaires.
Ajoutons à cette étendue déjà si considérable de terres, celles où l’on ne rencontre pas d'instruments paléolithiques, c’est-à-dire Madagascar, l'Australie et toutes les terres de l'Océanie, le Japon, le sud de la Chine, l’Indo-Chine, le nord de l’Asie antérieure (?) la-Grèce, les Iles méditerranéennes(Cyclades, Chypre, Candie, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, l'Italie, sauf l’île de Capri, près de Naples), le sud de l'Amérique du Nord, les Anülles, le Mexique méridional et bien des parties de l'Amérique du Sud.
L’aire habitée par les hommes d'industrie paléolithique se réduit donc aux régions suivantes : le sud de l'Angleterre, la Belgique, la France, moins les départements alpins, pyrénéens et centraux (Auvergne), l’Allemagne centrale et méridionale, la Mésopotamie, la Syrie, l'Égypte, toute l'Afrique (2), le centre de l’Hindoustan, l’ile de Ceylan, l'occident et le centre de l'Amérique du Nord. Dans cétte dernière région, l’industrie qu’on pense être paléolithique pénètre profondément sur les territoires envahis par l’expansion maxima des glaciers et n’a donc pu se déposer qu'après le retrait. Après de longues discussions les archéologues ne sont pas encore aujourd’hui d'accord sur ce qu’on doit penser des instruments grossiers que renferment les alluvions de l'Amérique du Nord, les uns les considèrent comme étant quaternaires; mais comme aucun des ossements humains découverts jusqu’à ce jour en Amérique du Nord comme dans celle du Sud, ne peut être attribué au quaternaire beaucoup de géologues refusent à cette industrie une très haute antiquité. Quant aux instruments qu’on trouve dans les alluvions, à Trenton, entre autres, au point de vue morphologique, leur antiquité est fort discutée (3). Ces instruments très grossiers, en général, sont loin de présenter des caractères aussi nets que ceux de l'Occident de l’Europe, avec lesquels ils semblent n'avoir que de vagues rapports de formes et les exemples de l'Australie et du Japon invitent à la prudence.
Quant au continent méridional américain, la plus grande indécision
<errent dans les régions glacées de l'Est sibérien vers le détroit de Behring. Ces peuples sont probablement venus de l’Allaï ou du Turkestan, quelques milliers d'années avant nolre ère {R. et Kimiko Torrr, Popululions primitives de lu Mouwgolie orientale, ds Journ. of the College of Science. Imperial University, Tokio, vol. XXXVI, 1914. L'Anthropologie, 1915, &. XXVIL, p. 154).
({) Au Cambodge l’on n'a jusqu'ici rencontré que des restes d'une culture énéolithique très avancée et assurément de date récente (Cf.
F. Virour, ds. l'Anthropologie, 1914, Lt. XXV, n° 1-2, p. 114 sq. ;
(2) Dans l'Orange, on rencontre dans les alluvions le type Acheuléen caractérisé comme en Europe par le coup de poing appartenant à deux formes : dans l’une, la plus répandue, l'a hache est plus large que longue, dans l'autre elle est al-
longée, lancéolée (P. I. Jonnsow, Geol. and archaeol ,no'es on Orangia Londres, 1910).
On a trouvé dans les alluvions anciennes de Vaal River (dépôts diamanutlifères du sud de l'Afrique), des instruments paléolithiques fort usés, avec une molaire de mastodonte qui probablement provient d'un remaniement (Cf. l'Anthropologie, t. XX, n° 2, 1910, p. 248). Au Transvaal, pendant la guerre contre les Boers, le colonel E. R. Collins a réuni une intéressante série de silex taillés (paléolithique) trouvés dans les alluvions en creusant les lranchées (l’'Anthropologie, 1914, t. XXV, n° 5-6, p. 596) Les graviers de Natal renferment également des instrument paléolithiques (Cf. Anthropos, &. IV, p. 972. Vienne, 1909).
(3) Cf. H. Beucaat, Man Archéol. Amér., 1912, ch. 111, p. 103 sq.
règne encore sur le problème de l’homme quaternaire. Tout est discuté, depuis l’époque jusqu’au mode de formation des couches dites pampéennes (1). Les instruments diffèrent complètement de ce que nous connaissons soit du vieux Monde, soit même des États-Unis (2). Lerégime glaciaire de ce vaste continent n’a même pas été étudié. Il paraît, cependant, que dans les Andes ont existé jadis des glaciers importants, et que la pointe méridionale des terres a été prise jusqu’à une assez grande distance, dans le système glaciaire du pôle austral.
Telle est l’aire qu’habitait l’homme paléolithique sur nos continents actuels, maïs il ne faut pas oublier que bien des massifs continentaux se sont réduits par suite de l’immersion de leurs bords sur une étendue plus ou moins grande, telles les plaines de la mer du Nord et celles qui s’éten- ‘daient entre la Bretagne et la Normandie d’une part et l'Angleterre et l'Irlande d’autre part. De grandes terres atlantiques ont également disparu, et nous ne savons pas ce qui s’est passé entre la côte orientale de l'Afrique et la presqu’ile Indoue ; mais il est possible qu’il ait existé des liaisons entre les deux continents.
Le monde habité occupait environ le dixième de ce qu’il est de nos jours, et encore, dans cette zone la population n’était-elle certainement pas très dense. Uniquement préoccupées de la recherche du gibier et du poisson, de petites tribus, souvent réduites à une famille, erraient de droite et de gauche. Quelques concentrations se produisaient près des gisements naturels des matières minérales aptes à la taille des instruments et dans les refuges naturels, cavernes, abris sous roches. Ailleurs dans les régions moins favorisées par les habitations naturelles, l’homme se construisait des huttes grossières, comme le” font encore certains peuples sauvages du nord de la Sibérie; c’est certainement ainsi que les peuplades de la Picardie, de l’Artois, de l'Ile-de-France, de l’ouest de la Belgique, du sud de l’Angleterre s’abritaient contre les intempéries, et ces campements sommaires s'élevaient non pas sur les plateaux, alors couverts de forêts, éloignés de l’eau, mais’ dans les vallées à proximité des rivières, autant que possible à l'abri des vents régnants; c’est ainsi que s'installent encore aujourd’hui tous les primitifs, que les dolichocéphales ont fondé leurs villes. Car, je le ferai remarquer au sujet des acropoles, la tradition, chez les vieux peuples a toujours été d’habiter les pays-bas et de négliger les hauteurs. Ce sont les brachycéphales qui ont colonisé les hauteurs, à des époques ‘relativement récentes.
Cette manière de vivre explique pourquoi l’on rencontre les instruments paléolithiques, surtout dans les vallées, par groupes plus ou moins impor-
(1) Le professeur M. Boure (les Hommes fossiles 1921,p.404 est d'avis qu'ils appartiennent au quaternaire. (2) Cf. H. BEUCHAT, op. cit., p. 230.
tte
tants, d’après le nombre des habitants, ou suivant le temps pendant lequel la station a été habitée.
Les déductions que nous sommes en droit de tirer de nos observations relatives à l'Occident européen ne perdent aucunement de leur valeur dans les pays soumis à un climat plus chaud. En Égypte nous rencontrons les restes quaternaires de l’homme sur les terrasses de la vallée là où coulaient des affluents du Nil comme à Ombos (1) et, plus loin dans le désert d’aujourd’hui, jadis couvert de végétation, nous constatons la présence de stations probablement voisines des sources, établies sur les couches du diluvium Pliocène. Il en est de même dans la presqu'ile du Sinaï (2).
Puis ce sont les ateliers encore remplis d'éclats, de pièces manquées, d'ébauches, sur les affleurements même du silex, qu'on trouve en grand nombre en Égypte, en Tunisie, en Algérie, au Comal, et qui, depuis les temps les plus reculés, sont demeurés vierges de tout remaniement, n’ont pas été touchés par d’autres eaux que celles de la pluie.
Enfin, l’on ne doit pas oublier que certaines peuplades telles que les Tasmaniens ont fait, et font encore usage de véritables éolithes et que d’autres en Malaisie et en Polynésie usent, pour leurs besoins, d'instruments faits de matières périssables. Assurément qu'aux temps Pleistocènes les mêmes usages ont eu Cours, et nous ne pouvons plus aujourd’hui discerner les traces de leur culture quand leur industrie était éolithique, les retrouver dans le cas de l'emploi des matières qui ne pouvaient se conserver.
Il résulte de ces dernières observations que l’absence d’instruments paléolithiques dans une région n'implique pas obligatoirement que ce pays n’a pas été habité. Toutefois on ne doit pas accorder trop d'importance à ce genre de cultures ; car, à défaut d'instruments de pierre taillée on retrouverait assurément des restes de foyers et d’autres indices certains de la présence de l’homme : ossements d'animaux brisés pour en extraire la moelle ou brülés, squelettes humains, etc.
D'ailleurs, les sauvages faisant usage d’éolithes ou uniquement de matières périssables pour leur outillage sont peu nombreux. Il faut chercher très loin pour en rencontrer quelques exemples, dans presque tous les cas, aussi bien en Polynésie, qu’en Australasie, qu'en Amérique du Nord et du Sud, la taille de la pierre joue un rôle très important dans l'outillage des hommes primitifs, et il en était assurément de même aux temps Pleistocènes. L’habileté de réalisation était moindre, mais l’intention toujours la même.
(4) Cf. W. M. FLINDERS PETRIE, Sinaï, op. cil., (2 Cf. VicnarD, Bull. inst. fr. or. du Caire» pp. 227 et 267. 1993,