CHAPITRE VI
Les alluvions quaternaires (1).
Mes longs voyages en Orient m’ayant mis à même d'étudier les phénomènes glaciaires et alluviaux dans un grand nombre de régions encore inexplorées ou peu connues de ce point de vue, j'ai été frappé de l’importance considérable que prennent, dans les pays désertiques, les dépôts d’alluvions, et je me suis rendu compte du rôle majeur que forcément ont joué par rapport à l’homme, leur contemporain, les phénomènes à la suite desquels le sol a pris l’aspect qu’il présente aujourd’hui.
Dans les déserts orientaux, ceux de l'Égypte et de la Mésopotamie, la surface du sol est restée en l’état où l’ont mis les phénomènes alluviaux de l’époque quaternaire : aucune végétation, aucun lambeau de terre végétale, aucune trace de la main de l’homme ne vient voiler à la vue les témoins de la puissance des eaux écoulées depuis des milliers et des milliers d'années : rien ne s’est modifié sur cet immense champ de bataille de la nature, c’est un livre grand ouvert, dans lequel le géologue peut lire les pages de la plus ancienne histoire de l’humanité.
En Europe occidentale, sous un ciel moins pur, mais plus favorable à la vie, la terre, peu après le dépôt des alluvions, s’est couverte de végétation, de couches épaisses d’humus ; et, partout, les traces du grand travail des eaux ont disparu de la vue, on ne les retrouve plus aujourd’hui que dans de rares excavations artificielles, et dans les berges des cours d’eau. Il faut être géologue pour savoir lire ces annales et, pour les géologues eux-mêmes, les vues d'ensemble n'apparaissent que sur les cartes couvertes de pointages enregistrant leurs observations. Aussi les conséquences du formidable travail des eaux dans nos pays ne sont-elles pas apparues dans toute leur ampleur, comme elles se montrent en Orient, dans les régions désertiques.
(1) Sur les érosions glaciaires, voir : M. Bouxe, land and Norway, ds. Proc. of:the Boston Socla Topographie glaciaire en Auvergne, ds. An- of. Nat. Hist., vol. XXIX, n° 14, pp. 273-322, 1900; nales de Géographie, 5° année, 15 avril 18%; ALBERT P. BINGHAM, Bull. Geol. Soc. of Americu,
W. M. Davis, Glacial erosion in France, Switzer- vol. II, 1900, p. 588 sq.
LES ALLUVIONS QUATERNAIRES aid
C’est done en Orient que j'ai compris l’importance des phénomènes diluviens par rapport à la vie humaine, c’est là que jai jugé de la valeur des vieilles légendes, que je me suis rendu compte des raisons pour lesquelles, dans la succession des industries humaines, il existe une énorme laeune entre le paléolithique et l’archéolithique. Depuis plus de vingt ans ces questions me préoccupaient; mais avant de parler de mes découvertes, il me fallait étendre mes études à l'Afrique du Nord, à l'Occident de l’Europe, que je n'avais jamais étudiés de ce point de vue. Aujourd’hui que les observations sur le terrain me sont pour toujours interdites, je crois le moment venu de soumettre à mes collègues les résultats d’études dans lesquelles j’ai cherché à m'expliquer ‘les causes du dépeuplement de la terre aux temps quaternaires et à suivre dans leur évolution les familles qui ont échappé au désastre dans les lieux auxquels j’ai donné le nom de distriets de survivance (1).
Aperçu général. — Dans presque tous les pays du monde, on rencontre, au-dessous de la terre végétale, quand il en existe, des formations d'épaisseur variée, de cailloux roulés, de sables ou d’argiles plus ou moins fines, recouvrant les sédiments marins ou lacustres qui constituent l’ossature de l’écorce terrestre. Sont exclus de ces surfaces les districts qui, aux temps quaternaires, étaient recouverts par les glaces. Toutefois les phénomènes d'avancement et de recul des glaciers, ont parfois permis des dépôts d’alluvions d’autre nature situés soit au-dessus, soit au-dessous des apports glaciaires, et, de même, entre les couches diverses de ces formations. Il en résulte que la frontière du domaine des alluvions et celle des dépôts glaciaires ne concordent pas d’une manière rigoureuse.
En Europe occidentale, et dans bien d’autres régions moins bien étudiées que l’est notre occident, se montrent d’épaisses couches de dépôts alluviaux. Dans nos pays, les formations pléistocènes se composent de graviers et de sables, de limons calcaires (/0ess), de limons argileux (/ekm, terre à briques) s’échelonnant, dans les pays de plaines et de vallées, à diverses hauteurs, depuis le fond des vallées jusqu'aux lignes de partage des eaux actuelles, sous forme de terrasses successives, dont chacune est constituée par une couche de sable ou de gravier, recouverte par une nappe plus ou moins épaisse de terre limoneuse.
« Dans le bassin de Paris sur les terrasses inférieures, dit A. de Lapparent (2), la composition des alluvions anciennes est assez constante. Des nappes de cailloux roulés, plus gros et plus abondants vers le bas, alternent avec des lits et des veines de sable à grain bien discernable, à
(1) Note presentée à la séance du 5 mars 1923 de (2) Traité de Géologie, 5° édition, 1906, p. 1689. la Soc. Géol. de France.
stratification souvent inclinée et enchevêtrée, comme il convient à un dépôt produit dans une eau courante. C’est le gravier de fond de Belgrand (1). Au-dessus, vient un sable gras ou alluvion de rive, dépôt limoneux, de couleur grise, évidemment formé dans des eaux plus tranquilles, et le tout est couronné par une boue calearifère jaunâtre ou læss, qui semble irrégulièrement ravinée par un dépôt de /imon ou terre à briques d’un rouge brun foncé ».
Épais et abondants dans les parties basses du sol, les graviers deviennent de plus en plus rares au fur et à mesure qu’on s'élève en s'éloignant des cours d'eau actuels ou asséchés aujourd’hui (2), alors que le læss couronne les hauteurs d’une couche uniforme.
Ces graviers, jadis on les désignait sous le nom de diluvium rouge et de diluvium gris; mais on a reconnu depuis que ces deux aspects des alluvions ne sont pas un criterilum, que ces couches ne sont pas indépendantes les unes des autres et que le diluvium rouge ne doit sa couleur qu’à l’altération ou au remaniement sur place des dépôts qu’il recouvre.
Le creusement des vallées dans ses principaux traits s’est bien certainement produit, en ce qui concerne le nord-ouest de l’Europe, antérieurement aux temps quaternaires, et il s’est continué depuis, souvent modifié dans son allure par des mouvements du sol, et les alluvions caillouteuses sont les apports de crues successives, de grande intensité et de volume variable ; ces graviers ne renferment que des roches qui se rencontrent en amont du point considéré. C’est ainsi que, dans le diluvium des environs de Paris, on trouve des morceaux de granulite du Morvan. Les plus anciens de ces dépôts appartiennent au Pliocène supérieur ; ils sont en relations directes avec le premier creusement des vallées.
On a longtemps et longuement discuté sur le mode de formation des gisements alluviaux des environs de Paris. Deux opinions contradictoires extrêmes ont été envisagées l’une par BeLGRaND, l’autre par SranisLas Meunier. Le premier de ces deux savants géologues est d'avis que c’est par un processus violent, dù à l’action formidable des eaux diluviennes qui, d’abord ont couvert les plateaux, que la vallée de la Seine a été creusée ; que ces eaux ont enlevé tous les dépôts meubles de la surface, puis que le courant s’est concentré dans certaines directions creusant les vallées principales et les vallons, entrainant au loin, et déposant ensuite dans les fonds, les matériaux les plus lourds ; que peu à peu le régime définitif des fleuves et des rivières tendant à s'établir, les cours d’eau, soumis à de violentes. crues, ont rempli successivement une grande partie
(1) CE BeLGran», la Seine ; le Bassin parisien plateaux s'élèvent jusqu'à . 700 m. d'altitude aux âges antéhistoriques, pl. 4 (carte) et p. 74. (A. ViLLorT, C. R. Acad. Sc., 12 mars 1888). (2) Dans le Dauphiné les alluvions des hauts
de leur ancien lit au fur et à mesure qu’ils diminuaient de largeur. C’est ainsi qu’au cours des crues se seraient déposés les sables superposés aux graviers de fond.
SranisLas MEUNIER, au contraire, est d'avis que le travail de creusement et d'alluvionnement s’est fait entièrement suivant un processus très lent et régulier, semblablement à ce qui se passe de nos jours encore pour tous les cours d’eau dont le régime d'équilibre n’est pas encore atteint. Les matériaux lourds du fond des sablières seraient tombés par leur propre poids et progressivement dans la profondeur des dépôts. Quant aux gros blocs, ou bien ils se sont éboulés sur place en s’enfonçant successivement à mesure que le sol baissait, ou bien encore ils ont été transportés par des glaces flottantes (1).
On rencontre fréquemment dans les alluvions caillouteuses non seulement des ossements épars de grands animaux, mais aussi, et très souvent, des squelettes entiers, ou les os de tout un membre réunis dans la position relative qu’ils occupaient avant que les parties charnues du cadavre eussent disparu. Cette constatation est de la plus haute importance en ce qui concerne la violence des courants, et l'existence des éléphants, des rhinocéros et autres animaux de très grande taille, dans les pays où se rencontrent leurs squelettes, dans les formations antérieures au cataclysme. On ne peut nier, en effet, que ces animaux ‘ont été noyés par les grandes inondations, et que les eaux ont transporté plus ou moins loin leurs cadavres ; car, si les courants alluviaux avaient entrainé les restes de pachydermes morts avant la venue du flot, ces os se seraient disséminés au milieu des cailloux diluviens, et n'auraient pas conservé leur position relative les uns par rapport aux autres. Il est donc certain que les animaux dont nous retrouvons les squelettes entiers ont été noyés par le cataclysme, puis que leurs cadavres ont été entraînés au loin encore garnis de leurs parties charnues et de leur peau (2). Le fait n’est pas discutable. Les os ne sont pas usés quand ils se rencontrent assemblés, alors qu'ils le sont quand on les trouve séparément; c’est que ces derniers appartenaient à des animaux morts avant les débuts du cataclysme, et dont les débris qui gisaient sur le sol ont été entrainés au même titre que les silex arrachés aux couches sédimentaires et, par conséquent, traités par les courants comme de simples galets. Quant à l'intensité et à la soudaineté des inondations, elles ne sont pas discutables, en raison
(4) Cf. L. CapiraN, Les Alluvions quaternaires et renfermant des squeletles entiers de ce autour de Puris, ds. Rev. Ecole d'Anthrop , 1901, grand cervidé, et un nombre bien plus considépp. 240-350. rable de têtes séparées provenant, sans doute,
(2) Aux environs de Dublin, parmi les formations interglaciaires, fluviatiles ou lacustres, sont les argiles à Megaceros hibernicus (lacustres) comprises entre deux assises d’argiles glaciaires,
d'individus noyés dont les corps putréfiés auraient flotté et auraient été entraînés par le courant (W. Wiciams, Geol Mag., déc. 1881, VIII, p. 354, sq.).
du transport de masses minérales très lourdes, telles que les troncs d'arbres silicifiés arrachés aux couches tertiaires par des eaux violentes,
t à la noyade des grands animaux qui, si les courants avaient été lents, auraient eu tout loisir de s'enfuir dans les parties du pays que n’atteignait pas l’inondation.
Il ne serait pas besoin de faire toujours intervenir des courants d’une puissance et d’un débit fantastiques, pour expliquer le creusement des vallées ; car la vitesse d’affouillement d’un cours d’eau, même de peu d’importance, suivant la pente de son lit, est parfois très considérable.
Mes propres observations dans le désert, là où l’effet des érosions et des alluvions s’est le mieux conservé, m’obligent à penser avec Belgrand que les inondations quaternaires ont été d’une extrême violence, le creusement du Bahr-Béla-M4, en effet, n’est pas dû au passage prolongé d’un fleuve, qui aurait laissé de l’humus et des limons, mais bien à une masse énorme d’eau se précipitant tout à coup, coulant pendant une courte période, avec une vitesse extrême, puis, après son passage, laissant à sec le chenal profond qu’elle a creusé. Je cite le Bahr-Béla-Mà, parce qu'il offre toutes les particularités, sur une très vaste échelle, du creusement violent des vallées, mais, dans le désert, tant en Asie qu’en Afrique, j'ai fait à ce sujet de très nombreuses observations, portant sur des phénomènes de moins grande envergure, il est vrai, qu'au Béla-Mà, mais qui ne sont pas moins concluantes et M. Vignard vient de faire la même constatation dans la région d’Ombos. Là, il s'agit d’inondations causées par la rupture des barrages des lacs de Silsileh ; mais il en est de même si nous envisageons les phénomènes alluviaux causés par la fusion des glaciers modernes.
Quand les immenses fleuves scandinaves de glace sont entrés en fusion, il s’est formé des cours d’eau sous-glaciaires, rivières très violentes, qui ont été de puissants agents d’érosion ; mais, en même temps, se sont constitués des lacs très nombreux et très importants, barrés par les glaces; et, sinous en jugeons par ce quise passe de nos jours dans l’Alaska (1), entre autres, au glacier de Béring, issu des mont Chugach, qui ne présente cependant qu’une superficie de 3 à 4.000 kilomètres carrés. Ce glacier est pourvu de lacs d’un volume d’eau considérable, barré par des digues de glace et, quand l’un de ces barrages cède, il en résulte de terribles débâcles qui, fréquemment, bouleversent toute la vallée en aval. Il possède aussi plusieurs lacs morainiques très étendus, situés entre le front glaciaire et la moraine terminale, dont l’écoulement subit cause de terribles effets : la vague d’eau monte à des hauteurs incroyables, couvre tous les flancs de la vallée, et s’écoule en quelques heures.
(4) G C. MartTiN, Geology and mineral re- Washington 1908.) (U. S. Geo. Survery., Bull. sources of the contrôler bay, Region Alaska, n° 335).
Cet exemple, pris à notre temps, époque dans laquelle le régime des glaciers est très modéré, peut donner une idée des effroyables cataclysmes qui ont eu lieu durant la période de fusion des grands glaciers scandinaves, sous l'action des pluies torrentielles de ce temps, et l’on conçoit sans peine quelle dévastation durent causer les débâcles quaternaires. Cette remarque n’empêche pas d'admettre pour certaines vallées un creusement plus lent, travail dont nous avons aussi de nombreux exemples modernes.
Lorsqu’en 1714 les échevins de Thoume dérivèrent la Kander pour la jeter dans le lac, par un canal artificiel dont la pente était de 6,5 p. 100, la rivière se mit à affouiller les matériaux meubles et morainiques de son canal, avec une telle rapidité qu’en quelques années le lit descendit de 45 mètres à l’endroit même de la dérivation (1). Depuis lors, l’affouillement s’est propagé jusqu’à 9 kilomètres en amont, et le confluent de la Kander avec la Simme s’est abaissé de 21 mètres. Dans les trois premières années, plus de 10 millions de mètres cubes de matériaux solides ont été ainsi amenés dans le lac, où ils ont construit un delta qui, depuis lors, a continué à s’accroitre au taux moyen de 300.000 mètres cubes par an (2).
La rectification de l’Isar à provoqué entre le 23 octobre 1878, et le 14 février 1885 (soit en 2.300 jours), un abaissement de lit de 1 m. 443, (soit O0 m. 00062 par jour), sur 5 kilomètres de longueur, avec enlèvement de 22.775 mètres cubes de gravier (3).
Puis, une vallée étant creusée (4), vient l’aplatissement des versants, l’adoucissement des crêtes qui, de même que les contributions des affluents, viennent encore apporter aux courants des matériaux pour leurs alluvions.
On sait donc que le ravinement dans les débuts du creusement d’une vallée est extrêmement rapide; les inondations quaternaires, profitant des dépressions antérieures ont dû très vite donner à nos régions du nord l’aspect qu’elles présentent aujourd’hui et, par suite, l’alluvionnement lors des crues s’est produit de très bonne heure; puis sont survenues de nombreuses modifications de ces alluvions, causées par les eaux pluviables agissant sur les terrains perméables, et produisant des affaissements et des tassements.
Les phénomènes glaciaires, nous l’avons vu, ont débuté au cours du
(1) BacHmanx in PENcx, Morphologie, I, p. 317; À. DE LAPPARENT, Leçons de géogr. phys., 3 édition, 1907, p. 69.
(2) Stecxk, Arbeilen aus dem Geogr. Instilut, Berne, 1893.
(3) A: DE LAPPARENT, Lec. Geogr., op. c., p. 70; PENCK, 0p. c., I, p. 317
(4) Cf. A. BriQuer, Sur la succession des Cycles d'érosion dans la région gallo-belge, ds. C. R, Acad, Se., CLI, 1910, p. 172-174. — LI faut aussi lenir compte de ce que la dissolution de roches calcaires a, dans certains cas, joué un grand rôle dans le creusement des vallées, de même que l'action des torrents sous-glaciaires.
pliocène, et se sont terminés pendant le quaternaire; mais ils ont été d'intensité variable, les glaces avançant et reculant suivant l’importance des dépôts de neige dans leur inlandsis. Cette fusion irrégulière des glaces a pris une importance considérable du jour où elle a coïncidé avec les pluies torrentielles qui, nous le savons, ont été la caractéristique du climat pléistocène. A plusieurs reprises, des torrents d’eau se sont écoulés sur les plaines du nord-ouest européen, le creusement des vallées s’est continué, et le dépôt des alluvions caillouteuses s’est produit en bien des phases.
Puis viennent dans le nord-ouest de l’Europe les loess, dont l’origine demeure encore inconnue, que certains géologues ont cru pouvoir attribuer aux phénomènes glaciaires, mais qui, pour d’autres, sont considérés comme élant d’origine éolienne. Ces deux explications ne sont pas satisfaisantes. A. pe LapparenT (1) les attribue plus justement, semble-t-il, au ruissellement, et il ajoute, que le loess apporte la preuve décisive d’un régime de pluies diluviennes, ayant régné pendant certaines phases de l’époque pléistocène. Mais le loess pour se former sous l’influence du ruissellement avait besoin de sédiments sableux, tels que ceux qui se sont déposés dans le bassin de Paris au cours des temps tertiaires. Il ne peut donc exister partout.
Les alluvions caillouteuses du diluvium se rencontrent dans tous les pays du monde qui n’ont pas été couverts par les glaces, et les loess ne sont pas moins étendus; on constate leur présence dans la vallée du Rhin, dans celle du Danube et de ses affluents, dans le Hainaut. le Brabant, le Limbourg, le nord de la France ; sa limite septentrionale, dans nos parages, semble être vers le 57e parallèle de latitude. Il atteint souvent des altitudes assez importantes, 250 mètres sur le Rhin, 200 à 220 mètres dans le nord de la France, 400 mètres sur l’Oder et la Vistule ; sa puissance d’ailleurs est très variable ; constdérable en Hongrie, en Moravie, en Roumanie, elle l’est plus encore en Chine, où elle dépasse souvent 500 mètres. Le loess n'existe pas dans les steppes de la Russie.
L'origine du le/m ou terre à briques n’est pas moins problématique (2) que celle du loess. Certains géologues supposent une transformation du loess par les pluies (3), dont les eaux, chargées d'acide carbonique, auraient dissous le calcaire; d’autres (4) y voient une action du froid analogue à celle qui se produit encore de nos jours en Sibérie. D'ailleurs les forma-
(1) Traité de geologie, 5° édition, 1906, p. 1699. fluviatiles ou mixtes (Succinea oblonga) lui serait (2) Pour la lhèse de la formalion éolienne des plalôt contraire. læss., cf. E. IlauG, Trailé de Géologie, 11, 1920, (3) VAN DEN BRAEK, Sur les phenomènes d'altép. 1765. La présence de coquilles terrestres ration des dépôts superficiels, Bruxelles, 1881. (Pupa muscorum, Helix hispida) ne prouve aucu- (4) S. V. Woon, Geol. Mag., 1882, pp. 339, 411.
nement l'origine éolienne ; celle de Mollusques 8 4
tions fluvio-glaciaires, c'est-à-dire résultant de la fusion des glaciers, de celles des glaciations secondaires (hivernales), des neiges et des pluies, sont extrèmement compliquées, et les géologues sont bien loin d’être d’accord à leur sujet (1).
Dans l'étude qui précède, nous avons examiné les alluvions pléistocènes dans le nord-ouest de l’Europe ; et cet exposé spécial nous a permis d'établir dans leurs grandes lignes les effets causés par la fonte des glaciers concordant avec les pluies torrentielles auxquelles ces régions ont été soumises dans la même période. Mais les conséquences de ces puissantes précipitations atmosphériques se retrouvent dans les autres parties du globe, sinon semblables jusque dans leurs détails, du moins analogues dans leurs lignes principales. En Amérique du Nord et du Sud, aux Indes, partout où 1l a existé de grands glaciers, il s’est formé d’épais et vastes bancs de dépôts glaciaires et des alluvions quaternaires comparables à celles de l'Europe. Je ne m’étendrai pas sur les régions que je n’ai pas eu l’occasion de visiter, me contentant d'entretenir le lecteur des pays dans lesquels, quant aux alluvions quaternaires, j'ai été à même de faire des observations sur le terrain, c’est-à-dire l'Égypte, la Mésopotamie, le plateau [ranien et la Tunisie.
La vallée du Nil est d'époque récente; pendant la période astienne, on l’a vu, elle n’était encore qu'un golfe rempli d’eau saumâtre, et la mer Rouge venait de s’ouvrir. Quelques cours d’eau, descendant du sud-est, se jetaient, il est vrai, dans le Golfe égyptien; mais il est à croire que les eaux s’accumulaient, au centre africain, dans les dépressions de l'écorce terrestre causées par les soulèvements tertiaires des montagnes, et que les pluies torrentielles du pliocène et du pléistocène en faisant monter le niveau de ces immenses réservoirs l’ont amené à dépasser les digues naturelles qui les enserraient. Dès lors, les barrages étant rompus, il se produisit rapidement de vastes brèches, et les eaux se sont rapidement répandues vers le nord-ouest, dans des pays relativement plats qu’elles inondèrent, de grandes pluies venant accroître la masse d’eau, tout le pays a été couvert, raviné dans certaines directions, garni d’alluvions dans d’autres.
C’est assurément à ce grand effort des eaux qu'il faut attribuer la rupture du barrage d’Assouan, de celui de Silsileh ; le creusement du Bahr- Béla-Mà, ou fleuve sans eau, s’étant produit vers la même période, mais avant que le Nil eût brisé les obstacles que lui présentait alors le Massif cristallin de Syène.
(4) F. DEBENHAM, À new mode of transportation transports de boues marines par les glaces expliby Ice : the raised marine muds of South Victoria queraient, dans certains cas, des phénomènes
Land (Antarctica), in Quart. Journ. of the Geol. qu'on avait pris, jusqu'ici, pour des soulèvements Soc of. London, vol. LXXV, 1920, pp. 51-76. Les de plages.
La dépression à laquelle les Arabes donnent le nom de Bahr-Béla-Mà s’allonge parallèlement à la vallée du Nil, depuis la Nubie jusqu’à la hauteur du Fayoum, puis elle s’infléchit vers l’ouest. C’est une vallée dont la largeur varie entre 4 et 10 kilomètres, parfois même plus encore; elle est creusée dans des assises presque horizontales appartenant aux formations tertiaires (Éocène et Miocène); par places des falaises, hautes de 25 ou 30 mètres, la bordent et, parfois aussi, l’on voit des témoins taillés à pic, dressés au milieu de l’ancien lit de ce cours d’eau géant.
Dans le Bahr-Béla-Mà, il n'existe ni humus, ni dépôts d’eau douce, sous quelque forme que ce soit. Jamais fleuve régulier n’a coulé dans cette dépression, dont le fond est garni de marnes miocènes, riches en Bryozoaires, et d’alluvions caillouteuses sans traces de l’homme dans la partie qu'il m'a été donné d'étudier.
Toutes les collines voisines sont recouvertes d’alluvions caillouteuses, antérieures au creusement de la vallée, et les vallons secondaires tout comme la vallée principale, sont garnis de bancs de galets. L’arrachement des couches, pour former le Bahr-Béla-MA4, s’est donc produit après le dépôt des alluvions des plateaux, et les matériaux enlevés alors ont été portés au loin vers l’oasis d'Ammon. Il est à remarquer que les couches géologiques dans lesquelles s’est creusé le lit du fleuve sans eau, là où j'ai été à même de le visiter, ne renferment pas de silex ; ce sont des sédiments (1), dont les eaux ont euraison, sans qu'ilrésultât de leur arrachement autre chose que des boues et des sables.
Les galets (2) qu’on rencontre sur les tables des collines voisines et dans la vallée elle-même sont de provenance éloignée; ils sont identiques d’ailleurs à ceux des terrasses de la vallée du Nil et du désert entre le fleuve et les oasis de Kharghieh, Dakhlieh, etc.
Le Bahr-Béla-Mà est coupé par d'immenses dunes de sable qui, au moindre vent, se déplacent avec une étonnante rapidité. Ces dunes parfois hautes de 40 ou 50 mètres sont épaisses de plus de 4 kilomètres et s’allongent au loin dans le désert jusqu’à perte de vue (3).
Dans la vallée du Nil, les alluvions caillouteuses couvrent les collines et leurs pentes sur le versant de la vallée ; on les rencontre à toutes les hauteurs, à Négadah, et dans une foule d’autres localités elles se trouvent au pied des collines, à quelques mètres seulement au-dessus du Nil.
Ce que je viens de dire au sujet des alluvions caillouteuses du Bahr- Béla-Mà et des plateaux qui bordent cette vallée, montre que le creusement de cette dépression, postérieur aux bancs supérieurs de galets, s’est
(1) Marnes et argiles, grès friables. 350 kilomètres de longueur, sur 4 à 5 de largeur (2) Silex, bois silicifié, cornaline et agale en (Cf. Hucn J. L. BEADNEL, On some recent discogrande abondance. veries in the Nile Valley and Libyan desert, ds
8) Ces vagues de sable atteignent parlois Geogr. Mag , pp. 23-28).
À LES ALLUVIONS QUATERNAIRES 119 a Oasis de Bañriehs, 24 \\ "RE PA HE SAN gi 1 /; LL 122 LL HE u . 74 je Oasis de fa arkfrek GENE 4 NS #1 RSC \ TT LS VA Se rus “ RC Q
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FiG. 21. — La vallée du Nil, celle du Bahr-Péla-Mâû et les oasis.
probablement fait en même temps que se créait la vallée du Nil, c’est-àdire vers la fin de la période pliocène. Les eaux de l'Afrique centrale suivaient alors probablement les deux chemins. Le barrage de Syène venant à se rompre, elles abandonnèrent la voie dé gauche pour prendre celle de droite, et il se forma une diguc d’alluvions à la tête du Bahr-Béla-M, désormais condamné à la sécheresse. L'absence de silex taillés dans le diluvium des plateaux du Bahr-Bêla-Mà, comme dans celui du fond de la vallée, montre que ces phénomènes se sont passés au cours du Pliocène et sont probablement contemporains du premier creusement de nos vallées de l’Europe.
Dès lors tous les efforts des eaux se sont concentrés dans ia vallée du Nil, fleuve dont le régime d'équilibre n’était pas encore établi. De grandes crues annuelles, plus violentes que celles qui se produisent de
FiG. 22 et 23. — Coupes du Bahr-Béla-Mä, d'après nature.
NS
nos jours, sont survenues, et le phénomène alluvial s’est manifesté par stades successifs, par terrasses, tout comme dans nos vallées européennes. Les régions voisines des eaux, c’est-à-dire du Nil et de ses affluents d'alors, se peuplèrent; des campements s’installèrent sur les hauteurs moyennes ; il se forma des ateliers de taille du silex près des affleurements de cette matière, et les hommes vécurent ainsi, dans certains districts favorisés par la végétation. Ces hommes, des inondations plus violentes les unes que les autres sont venues les chasser, et le grand asséchement de l’Afrique du nord commença.
Entre le Fayoum et le Bahr-Béla-Mà, de même qu'entre le Bahr-Béla- Mà et Minieh, je n’ai pas rencontré la moindre trace de l’industrie paléolithique ; il est dune à croire que cette région n’a pas été habitée aux temps quaternaires. D'ailleurs, je l'ai dit, les alluvions de cette partie du désert doivent être rangées dans le pliocène, alors que les alluvions plus récentes du Nil, et spécialement de la Haute Égypte, appartiennent, sans nul doute, au quaternaire et aux temps modernes.
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Il est à noter que nulle part dans les déserts égyptiens de l’ouest je n’ai rencontré de loess ou de terre à briques; peut-être ces matières fines ont-elles été emportées par le vent, et c’est probablement de leur arrache-
ment que proviennent les sables fins du désert. L'absence de sédiments
fins dans la région du Bahr-Béla-M4 n’a rien que de très naturel, puisqu'après le creusement violent de la grande vallée et de ses vallons secondaires, les eaux ont disparu pour toujours de cette partie du pays.
Bien que le travail violent des eaux soit terminé en Égypte, il est cependant encore des cas où l’on peut juger de l’activité et de la puissance des courants dans le désert; chaque année, maintenant, il tombe au Caire ou dans les environs des pluies d'orage plus ou moins violentes, et pen-
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