PREMIÈRE PARTIE NOTIONS PRÉLIMINAIRES
[.— Généralités. — Les peuples qui habitaient alors le nord-est de la Sibérie en étaient encore à l’industrie de la pierre; ils viväient, comme
le faisaient des milliers et des milliers d'années avant nous, les Magdaléniens, et la description de leur outillage et de leurs mœurs offre pour l’étude de notre préhistoire des similitudes tellement intéressantes que j'ai pensé faire œuvre utile en extrayant de cet ouvrage tout ce qui présente de l’intérêt au point de vue préhistorique et en y adjoi-
; ns
Dai empolskoïe 5
EMhoutche— à uen 46047 ex
su, NO lacs
Fic. 38. — Carte de la presqu'ile du Kamtchatka (1 : 15.000.000:).
gnant des comparaisons avec les civilisations éteintes, et celles de quelques-unes des peuplades vivant encore de nos jours dans d’autres parties du monde.
Je me dispenserai de parler de la géographie et de l’histoire naturelle du pays, hors dans le cas où il sera nécessaire de fournir des explications spéciales et, afin que le lecteur ne confonde pas mes observations avec le texte de KRASHENINIKOFF, je fais imprimer ce texte en caractères différents ;
ainsi, aucune confusion ne sera possible.
Je ne donne pas de dessins, mais une carte de la presqu’ile qui permettra de situer les localités principales, bien que beaucoup de noms ne se retrouvent plus sur les cartes modernes ; d’ailleurs il ne s’agit pas ici de géographie, mais bien d’ethnographie, et quelques mots sur la position relative des tribus seront bien suffisants.
IT. — Géographie physique. — Le Kamtchatka est un appendice méridional de cette grande presqu'ile qui termine l’Asie au nord-est, et fait face à une autre presqu’ile, située au nord-ouest de l'Amérique septentrionale, l'Alaska ; au sud du Kamtchatka sont les îles Kourilles.
. Le Kamtchatka commence aux rivières de Pustaïia et d’Anapho, par la latitude de 590 30’. La première se jette dans la mer à Penschinska, et la seconde se décharge du côté de l'Orient. L'’isthme est si étroit dans ces endroits qu'on découvre la mer de part et d'autre des montagnes qui sont au milieu, lorsque le temps est beau.
La péninsule est quelque peu elliptique, étant plus large au milieu qu'aux deux extrémités, sa plus grande largeur est entre l'embouchure de la rivière Tegerie et celle de Kamtchatka. Elles sont jointes, près de leur source, par la rivière Elouki.
Cette dernière suit le même cours l’espace de 415 verstes. On appelle la mer qui sépare Kamtchatka de V Amérique océan Oriental. A l'occident est la mer de Perchinska, laquelle commence près de la pointe méridionale du cap de Kamtchatka et des îles Kurilski, se porte vers le nord, entre la côte occidentale de Kamichatka et celle d’Ochotskoi, l'espace de plus de 4.000 verstes. La partie septentrionale est appelée la baie de Penchinska, de la rivière Penschina qui s’y jette.
La péninsule est presque divisée en deux par une chaîne de montagnes qui s'étend du nord au sud. Cette chaîne en forme plusieurs autres qui s'étendent vers la mer, entre lesquelles les rivières prennent leur cours. Ces chaînes s’avancent quelquefois bien loin dans la mer.
Dans les langues du pays, il n'existe aucun nom pour désigner l'ensemble de la péninsule, chaque canton prenant le nom de ses habitants, ou des choses remarquables qui s'y trouvent.
Il y a quantité de rivières, mais dont aucune n’est navigable, à l'exception de celle de Kaämtchatka, qui parcourt 496 verstes, depuis sa source jusqu’à son embouchure, qui est marécageuse (1).
Les iles Kouriles (2) sont très montagneuses, renferment des lacs et des rivières; pour la plupart, elles n’ont de bois que ce que la mer leur apporte d'Amérique.
Le Kamtchatka, comme les îles, est soumis à de fréquents tremblements de terre.
tit: Chimat.
L'automne et l'hiver durent plus de la moitié de l'année, et il n’y a que quatre mois de printemps et d’élé. Les arbres commencent à bourgeonner vers la fin de juin, et
(4) Les deux premiers chapitres de l'Histoire (2) Chapitre n1. — Le chapilre 1v est consacré de Kamtlchatka, jusqu'à la page 6%, sont pris par à l'Alaska. la géographie et la description des routes de la
péninsule.
: où idéal
quelques-uns à se dépouiller dans le mois d’acût. L'hiver est modéré et constant, et le froid ni le dégel ne sont point aussi subits qu’à Zakutsk. Le mercure du thermomètre de de l'Isle a toujours été entre 1600 {— T°,5) et 180 (— 90). Il descendit dans le mois de janvier au 205, à cause du froid violent que nous eûmes deux années de suite. Le
mois de janvier est toujours le plus froid, et le mercure, dans ce temps-là, est entre le 171° (— 13°) et le 200€ degré (— 31°).
Le printemps est plus agréable que l'été, et s’il pleut quelquefois, on a aussi de beaux jours. La neige dure jusqu’à la fin de mai, qui passe chez nous (en Russie) pour être le dernier mois du printemps. L'été est presque toujours froid et pluvieux, ce que j'attribue à la neïge, dont les montagnes voisines sont continuellement couvertes. Vers le Haut Kamtchatka, les pluies commencent aprèsle solstice d'été et durent jusqu’à lafin d'août. Le temps est généralement beau et serein dans l’automne, excepté vers la fin de septembre, qui est très orageuse. Les rivières se gèlent au commencement de novembre.
On a rarement des beaux jours dans les mois de novembre, de décembre et de janvier ({).
IV. — Les volcans. — Il y a trois volcans principaux dans la péninsule, ils jettent des fumées et des pierres, et souvent sont en éruption violente, et parfois il y a de terribles raz de marée (2). Les sources chaudes sont nombreuses, elles forment des lacs et des rivières, d’où se
: 1°, A ge * dégagent d'épaisses vapeurs (3).
V. — Des métaux et des minéraux. — Vers 1735, la géologie de la péninsule était naturellement complètement méconnue. Cependant l’auteur parle de gisements de cuivre aux environs du lac Kuriskoi et à la baie d’Ivovoi et d’autres de fer, des pyrites, du soufre d’une grande pureté, de l’ocre.
On trouve dans les pierres des montagnes, quoique assez rarement, des cristaux de couleur de cerise et, près de la rivière Charious, une espèce de verre vert, dont les habitants faisaient autrefois des couteaux, des haches, des lancettes et des dards. Les Russes l’appellent verre naturel et les Kamtchadales nanagi.
Il est très naturel de trouver des coulées d’obsidienne dans un pays aussi volcanique. Quant aux cristaux couleur de cerise, c’est probablement du grenat qui abonde dans certaines régions, mais les Kamtchadales n’en faisaient aucun cas. D'ailleurs, bien que ce soit ne pierre commune, elle n’a joué que très tardivement un rôle dans la bijouterie, les Égyptiens,
.les Chaldéens n’en faisaient pas cas et, dans aucun pays, cette pierre n’a joué de rôle aux temps préhistoriques.
Il croît aussi dans ce pays une espèce de pierre légère, blanche comme de la chaux,
dont les habitants font des plats et des lampes, dans lesquels ils brüleut de l'huile de poisson.
Ces laves très légères, comme la pierre ponce, tendres et très faciles
AY TI, Hist. nat, 1e partie, pp. 121 à 148. (3) Hist. nat., chap. ur, pp. 160-177. (2) T. 1, ist. nat., chap. un, pp. 148-159.
à travailler, abondent dans les contrées volcaniques, les églises de la ville arménienne d’Ani sont toutes faites de cette matière, qui est fort souple sous le ciseau du sculpteur ; cependant, malgré son abondance, elle ne paraît pas avoir été employée dans nos pays aux temps préhistoriques.
Les habitants trouvent, près des sources des rivières, des pierres transparentes, dont ils se servent en guise de pierre à feu (1).
Probablement du cristal de roche qui, joint à un morceau de pyrite de fer, constitue un excellent briquet.
VI, — Les arbres et les plantes. — Les arbres principaux du Kamtchatka sont le larix, le peuplier blanc, le peuplier noir, le pin et le sapin, mais ce dernier arbre ne croit qu’en un seul endroit. Le bouleau est très répandu.
Les habitants font un grand usage de l’écorce de bouleau ; ils la dépouillent pendant qu’elle est encore verte, et après l'avoir coupée menu comme le vermicelle, ils la mangent avec du caviar sec. Dans les villages où l’on entre en hiver, on trouve les femmes occupées à hacher cette écorce avec leurs haches d'os ou de pierre ; on la fait encore fermenter avec le suc ou la fève du bouleau, et cette boisson est assez agréable.
Le!
\ Les gens de nos pays avaient ces mêmes ressources, mais il est impossible de dire s’ils en faisaient usage.
Les bouleaux du Kamtchatka sont plus pleins de nœuds et d'excroissances que ceux de l'Europe ; mais les habitants se servent de ces nœuds pour faire des assiettes, des cuillers et des tasses.
Le saule et l’aune servent pour le chauffage. L’écorce du saule sert de nourriture aux habitants, et ils emploient celle de l’aune pour teindre leurs cuirs, comme on le verra, d'ailleurs. Ils ont un arbre appelé tchérémough (Padus foliis annuis. Linx) (2) et deux espèces d’aubépine (Oxyanthus fructu rubro et Nigro) dont l’une donne un fruit rouge et
l’autre un fruit noir. Ils en amassent quantité pour l'hiver. Ils ont aussi beaucoup de cormiers (Sorbus). Ils ont aussi le Sfanza et le genevrier.
Suit une longue énumération de plantes sur lesquelles je reviendrai en parlant de l’alimentation.
VIT, — La faune (3). — L'auteur décrit successivement les trois classes d'animaux, terrestres, fluviatiles et marins. Les deux premières seules présentent un intérêt pour nous ; car sauf dans les Kjækkenmæddingers de l'Occident européen, où les coquillages et le poisson jouent un grand rôle, je ne crois pas qu'on ait, Jusqu'ici, trouvé de traces des grands animaux marins dans nos cavernes. [l semble que l’homme ne les ait pas poursuivis, bien que les Magdaléniens aient figuré le phoque (4).
(1) T. I, Hist. nat., chap. 1v, pp. 178-183. (4) Montgaudier, Sordes (Landes), Abri Mège. (2) Les déterminations scientifiques du texte Une parlie de mâchoire de phoque a été trouvée russe, que nous respectons, sont aussi dans l'édi- par Michel Hardy et Feaux à Raymonden, On Lion de 1767. comprend difficilement comment le phoque, ani- (3) T. I, Hist. nat , chap. vi. Des animaux ter- mal marin côtier, ait pu être connu des gens de
reslres. l'intérieur de la France.
L’abondance du gibier était telle dans nos pays, qu’il n’était pas nécessare que l’homme archéolithique s’aventurât sur les mers à la recherche de sa nourriture. D’ailleurs, nous avons tout lieu de penser qu’à cette époque la construction des pirogues n’était pas encore connue.
Au commencement du xvin° siècle, les Kamtchadales chassaient presque uniquement pour leurs besoins. [ls vendaient bien des fourrures aux, Japonais et aux Chinois, par des intermédiaires, mais ce n’était qu’en petite quantité.
Les principales richesses de Kamchalka consistent dans la quantité de bêtes fauves qui s'y trouvent, comme renards, martres-zibelines, lièvres, marmottes, hermines, belettes, gloutons, ours, loups, rennes domestiques et sauvages, etc. Leurs peaux de renards égalent, et même l’emportent sur celles de Sibérie par l'épaisseur, la longueur et la beauté de leur poil. On trouve de plus à Kamchatka toutes les différentes espèces de renards qu'on voit ailleurs, comme le rouge, lé couleur de feu, le renard à poitrine bleue, ou tacheté de croix noires, le chätain, le châtain noir, etc. Quelquelois même des renards blancs.
C’est à cause de la grande richesse en fourrures du Kamtchatka, que les Kamtchadales ont perdu leur liberté, la cupidité des Russes s’est abattue sur ce pays et, sans aucune autre raison que la présence de ses cosaques, le Gouvernement impérial a imposé ces populations d’un nombre considérable de peaux, nombre singulièrement accru par la malhonnêteté des fonctionnaires, et les spéculateurs sont venus achever la ruine de ces gens.
En 1743 le tribut revenant à l'État se composait de 43.280 martres-zibelines, 3.282 renards rouges, 1 noirs et #41 bleus, et 259 castors marins. En 1714, il consistait en 5.640 martres-zibelines, 151 renards rouges, 10 bleus, 137 castors marins, et 4 onces d’or pris par les indigènes sur un navire japonais naufragé (1).
Les Russes prenaient tout aux Kamtchadales, il en est résulté de sanglantes révoltes dont les armes à feu eurent raison.
Les martres-zibelines étaient si communes avant la conquête de Kamtchatka, qu'il y avait des chasseurs qui en prenaient 70 à 80 par an, bien moins pour leur fourrure qu’à cause de leur chair qu'ils trouvent délicieuse. Dans ce temps-là les habitants payaient volontiers en fourrures, ils en donnèrent 8 pour un couteau et 18 pour une hache.
Comme on le voit, par son climat, par sa flore et par sa faune, le Kamtchatka se présente à peu de choses près dans des conditions analogues à celles qui existaient dans nos pays à l’époque des Magdaléniens. Les deux faunes ne sont certainement pas identiques ; car à cette époque en Europe occidentale, existaient encore des survivances des temps antérieurs. Le rhinocéros, l’éléphant, le cheval devaient bientôt s’éteindre et le bœuf plus tardivement. Le reste de la faune magdalénienne correspond
(t) T. II, pp. 287 et 292.
bien, sauf ces restrictions dues en grande partie à l’éloignement des deux pays, à celle du Nord-Est sibérien.
Dans la vie des Kamtchadales, le poisson des rivières joue un très grand rôle et, certainement il en était de même en Europe,aux temps de l'industrie archéolithique. Nous ne pouvons pas nous faire idée, dans les pays de « grande civilisation » dont les rivières et les fleuves sont dévastés de ce qu'étaient ces mêmes rivières etces mêmes fleuves alors que les hommes étaient moins nombreux et que les procédés de pêche étaient encore primitifs. J'ai visité des pays où l’on ne pêche pas, les poissons y meurent de vieillesse. En Susiane, dans la Kerkha, à Poul-è-Teng et en-aval, on tue au fusil des « poissons de Tobie » atteignant jusqu’à 2 et 3 mètres de la tête à la queue, dans le Gader Tchraï, au Kurdistan, quand le poisson descendait pour le frai les bandes étaient si denses, si nombreuses, que l’on ne voyait plus le fond de cette rivière aux eaux limpides.
Je ne parlerai pas des poissons de mer et des monstres marins, ils n’ont pas joué de rôle dans notre préhistorique occidental, alors qu’en Amérique, sur les côtes"de Californie entre autres, les Indiens se sont avec ardeur livrés à leur pêche et à leur chasse, on en trouve partout les traces dans leurs sépultures ; mais il s’agit là de temps récents, postérieurs aux débuts de notre ère.
Le poisson est si abondant au Kamtchalka, qu'il fait déborder les rivières quand il remonte et, lorsque les eaux se retirent, il en reste une si grande quantité de morts sur le rivage, que l'air en est infecté. Dans ce temps-là les ours et les chiens en prennent plus qu’on n’en pêche avec les filets. Tous les poissons qui remontent sont des espèces de
saumons, et on les nomme en général poissons rouges ; mais ils diffèrent si fort les uns
des autres, qu'il y a infiniment plus d'espèces à Xamlchatka que dans aucun autre endroit du monde.
Mais avec les saumons qui passent des rivières à la mer et vice versa, les cours d’eau renferment une multitude d’autres poissons, chevennes, vaudoises, perches, goujons, anguilles, etc., en prodigieuse quantité. Ces espèces, les Kamtchadales les méprisent pour la plupart, et quand ils en prennent les donnent à leurs chiens.
I y a quantité d'oiseaux (1) à Kamichatka, mais les habitants en mangent fort peu ; et la raison en est qu'ils ne savent point les prendre : ce qui fait qu'ils se contentent de poissons et de racines. La pèche leur est si avantageuse, qu'il serait aussi ridicule, chez eux, de l’abandonner pour aller à la chasse, qu'il le serait, chez nous, à un laboureur de quitter sa charrue pour aller à la pipée.
Les oiseaux de mer sont d’une abondance extrême sur les côtes et dans les iles. Les habitants récoltent leurs œufs et chez les Kouriles insulaires
(1) T. I, chap. x. Les Oiseaux, p. 41 sq.
on se sert de la peau des oiseaux pour faire des vêtements. Quant aux oiseaux « qui fréquentent les rivières » ils sont extrêmement variés : des cygnes gris, sept ou huit espèces d’oies, une douzaine de canards, des sarcelles, plongeons, bécassines, etc... que les indigènes prennent au piège quand la pêche est finie.
Tel est le milieu dans lequel vivent les peuplades de la Sibérie orientale du Nord. Nous avons sommairement vu quelle est la nature du sol, le climat, la flore, la faune du Kamtchatka. Plus au nord chez les Tehoutches, les Koriaks, les Youkaghirs, le froid est plus intense encore, car ces peuples sont sur le cerele polaire, quelques-uns même au delà. Il ne faut pas oublier que le pôle du froid est actuellement près de Verkhoïansk, chez les Yakoutes, au sud du pays habité par les Youkagirs, et que toute cette côte de l'Océan Glacial arctique est soumise au régime dit des toundras; mais nous n'étendrons pas nos observations et nos remarques à ces régions, nous resterons dans le domaine des Kamtchadales, qui semble mieux répondre, pour les conditions de l’existence, à ce qu’étaient nos propres pays à la fin des industries archéolithiques.