I. — Caractères physiques, habitat, mœurs
Les habitants de Kamtchatka sont aussi sauvages que le pays qu'ils habitent.Quelquesuns n'ont aucune habitation fixe,.et errent d’un lieu à l’autre, avec leurs troupeaux de rennes; d'autres ont une demeure lixe, et résident sur le bord des rivières et sur la côte de la mer de Penschinska, se nourrissant de poissons et d'animaux marins, et des herbes qui croissent sur le rivage. Les premiers vivent dans des huttes couvertes de peaux de bêtes fauves ; les seconds dans des loges creusées sous terre, et tous deux en vrais barbares. Ils sont d’un caractère rude et sauvage, et aussi ignorants dans les sciences que dans les matières de religion.
Parce qu’on rencontre les restes des industries archéolitiques dans les cavernes, on en déduit que les gens de cette époque étaient des Troglodytes, idée simpliste, qui cependant a cours non seulement chez les ignorants de chez nous, mais aussi parmi bien des gens s'intéressant aux choses de la préhistoire. Cependant rien n’est plus inexact; ce que nous venons de dire au sujet des Kamtchadales, montre que bien des peuples primitifs ont erré de ci de là, sans demeure fixe, non pas à la recherche de pâturages
(1) T. I, 3° partie. Des habitants de Kamtchalka, habitants de Kamtchatka en général, p.19 de leurs mœurs et de leurs coutumes, chap 1. Des ”
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pour leurs troupeaux, car ils n’enavaientpas, mais à la poursuite du gibier. Ces gens séjournaient dans des abris de branchages, sous des tentes sommaires faites de peaux de bêtes, et naturellement dans les creux des rochers quand ces abris naturels se trouvaient dans des districts où ils fussent à même de trouver leur subsistance. Il en était ainsi, comme on le verra plus loin, d’après Pazzas (1), chez les Tchoutches, voisins des Kamtchadales.
Ceux des gens d’industrie archéolithique qui vivaient dans les cavernes n'étaient certainement pas les plus nombreux ; car le nombre des grottes habitables est restreint, et certaines contrées n’en possèdent pas ; mais ce sont des dépôts laissés par eux dans Les abris naturels qui nous ont permis de retrouver les vestiges de leur industrie et d’établir des successions, alors que les traces des campements en plein air ont pour la plupart disparu, que leurs instruments se sont éparpillés sur le sol, entrainés par les pluies, par les crues des rivières. Ne soyons donc pas surpris de ne pas trouver dans les cavernes toutes les successions, tous les passages d’une industrie à une autre; car nous ne disposons que de quelques pages arrachées de ci de là dans les annales de la préhistoire, le reste du livre a disparu. {
Nous ne savons pas si les hommes des industries paléolithique et archéolithique construisaient des abris artificiels, nous n’en possédons pas de preuves matérielles ; mais le bon sens indique qu’ils se faisaient des nids, tout comme les animaux, etle climat les y obligeait, n’eusse été que pour abriter leurs petits. Les amas de Solutré, les foyers qu’on rencontre dans cette localité célèbre, sont l'exemple le plus frappant de ces stations archéolithiques en plein air. Là, au Crot-du-Charnier a certainement existé, jadis, une importante agglomération, une bourgade, qui certainement ne fut pas la première.
Ils (les gens du Kamtchatka) sont divisés en trois différents peuples ; savoir, les Kamtchadales, les Koréki et les Kouriles. Les premiers vivent au midi du promontoire Kamtchatka, depuis l'embouchure de la rivière Uokoi, jusqu’à Karilskaga-Lopatha et dans l’île Schumischu qui est la première des Xourilskoï. Les seconds habitent au nord de la mer de Penschinska, jusqu’à la rivière Nouklchan et autour de l'Océan Oriental jusqu'à Anadir, les troisièmes habitent les secondes îles Kourilskoi et les autres îles de cette mer jusqu’à celles du Japon.
Les Kamtchadales se partagent en deux groupes, celui du Nord et celui du Sud, les premiers parlent une même langue, les seconds ont un grand nombre de dialectes. Quant aux Korcki ils se partagent également en deux, les nomades et les sédentaires.
(1) Description de toutes les nations de l'Empire de Russie, 1776.
Leur langage diffère si fort qu’ils ne peuvent s'entendent les uns les autres particulièrement ceux qui confinent avec les Kamtchadales, dont ils ont emprunté quantité de mots.
On ignore l’origine des Kamtchadales (1), aussi bien que le temps qu'ils se sont établis dans le pays. Ce que les peuples débitent là-dessus n’est fondé que sur une tradition fabuleuse ; ils prétendent avoir été créés sur le lieu même, et ajoutent que leur premier ancêtre Kouthu, faisait sa demeure dans le ciel.
Avant l’arrivée des Russes ils ne connaissaient d’autres peuples que les Koréki et les Tchoukotskoï.
Tous ses instruments et ses meubles diffèrent de ceux des autres nations ; ce qui fait croire qu'il les a inventés lui-même.
Il vit dans l’état de pure nature, comme les bêtes brutes, uniquement occupé de ses plaisirs sans avoir aucune idée de l’autre vie.
Is ne connaissaient pas l’usage du fer, quoiqu'il y ait plus de deux mille ans que les Moungales (Mongoles) et les Tartares, leurs voisins du sud, s’en servent.
Ces lignes montrent combien ‘certains peuples vivent concentrés sur eux-mêmes, sans relations avec le reste du monde, connaissant à peine leurs voisins immédiats, ne sortant pas de leurs frontières naturelles. J'ai remarqué le même isolement chez bien des peuplades du grand Caucase, on l’a signalé dans beaucoup de pays, entre autres chez les Indiens du Haut Amazone. Cet état d’esprit amène forcément la conservation de cultures périmées dans toutes les autres contrées, et rend contemporaines des civilisations qu’on serait en droit de considérer comme successives. A plusieurs millénaires de distance les industries de la pierre se présentent à peu de chose près les mêmes dans le néolithique européen et le moderne Kamtchatka; en Australie, au Japon, les types paléolithiques de nos pays se montrent au temps de la hache polie et tandis qu’au Japon le néolithique a cessé peu de temps avant notre ère, en Australie il s’est continué jusqu'à nos jours. Ces quelques exemples suffisent à prouver combien il est imprudent d'accepter des synchronismes sur de simples observations morphologiques, surtout quand il s’agit d'industries chez des peuples très éloignés les uns des autres au point de vue géographique. Même dans nos contrées, il existe des différences locales plus ou moins sensibles d’une province à une autre.
L'industrie et la faune même, des deux stations archéolithiques de Gri- . maldi et de Monaco, distantes de 17 kilomètres et situées l’une et l’autre au pied de la montagne qui borde la mer, présentent des différences appréciables, surtout dans les bas niveaux.
A Grimaldi, l’outillage des premiers foyers à Hippopotame, a un facies moustiérien qui se maintient jusqu’au sommet du remplissage où se trouve le Renne.
A Monaco, l’industrie des niveaux inférieurs associe à quelques pièces
(1) T. II, chap. 11, pp. 88 à 9%.
de formes classiques chelléennes et acheuléennes des éclats calcaires de grandes dimensions, en assez grand nombre pour constituer un horizon. archéologique qui s’est laissé à peine entrevoir à Grimaldi.
À Monaco se retrouvent le Bison et le Renard bleu qui n’ont pas été rencontrés dans Les grottes de Grimaldi (L. DE VILLENEUVE).
Avant que les Russes eussent conquis ce pays (1), ils (les Kamtchadales) vivaient dans une entière indépendance; ils ne reconnaissaient ni lois, ni souverains, et ne payaient aucune taxe (2). Les vieillards, ou ceux qui se distinguaient par leur bravoure, avaient La principale autorité dans les villages : mais ils n'avaient ni le droit de commander, ni celui d’infliger aucun châtiment.
C'est là le régime social le plus primitif, oa le rencontre chez un grand nombre d> peaplades sauvages. Le stade suivant est l'autorité d’un chef, pris dans le Conseil des anciens, puis le chef élu, avec contrôle de ses actes par le Conseil, enfin le pouvoir absolu d'un seul. Nous ignorons sous quel régime vivaient nos prédécesseurs sur le sol de l'Europe. En Chaldée, les documents épigraphiques que nous possédons nous montrent qu'à cette époque (Ve millénaire av. J.-C.) les petits États étaient gouvernés par des princes très libres de leurs actes, mais cependant contenus dans leur autorité par un Conseil des anciens. Il en était de même en Égypte, mais dans ces deux régions les chefs étaient également conseillés et censurés par le clergé: Chez les peuples sauvages, ceux de la Sibérie entre autres, les sorciers ont une grande autorité. Dans les tribus Sakayes et Seumangs de la péninsule Malaise, le chef ou pangoulou est aussi soumis au contrôle des notables, c’est en conseil qu'on décide du lieu où l’on établira le village, (Tchangkat), la partie de la forêt qu’on défrichera, et le pangoulou, qui travaille comme les autres hommes de latribu possède la direction des entreprises ; de même c’est lui qui organise les expéditions de chasse. Il est à croire que dans les temps où les habitants de l'Europe vivaient de leur chasse et de leur pêche, l’organisation sociale était celle que nous voyons chez les négritos de la Malaisie; car pour lutter contre les puissants adversaires de cette époque, l'Éléphant, le Rhinocéros, le Lion, l’Ours, ebc., il fallait une unité d’eflort, et par conséquent une unité de commandement. Les Kamtchadales, qui n'avaient pas à combattre d'aussi dangereux ennemis sauf l'ours blanc n'avaient pas besoin d’une semblable autorité d'un seul, nous verrons plus loin que la chasse comme la piche se faisait, et se fait encore soit par familles, soit par villages par escouades peu nombreuses.
(4) T. IT, chap. 11, pp. 95-108. De l'ancien état mémoire. Ce n'est pas qu'il fût intéressé luides habitants de Kamichathka. même; mais il lui fallait bien tenir compte des (21 On voit encore là que la taxe était la principales préoccupations du Gouvernement qui grande préoccupation du missionnaire de l'Etat l'avait envoyé en expédition. russe : elle revient à chaque instant dans son
Quoiqu'ils ressemblent, pour l'extérieur aux autres habitants de Sibérie, les Kamtchadales en diffèrent cependant en ce qu'ils ont le visage moins long, les joues plus saillantes, les dents plus larges, la bouche grande, la taille moyenne, les épaules larges, ceux principalement qui vivent Je long des côtes.
Les Kamtchadales, au point de vue anthropologique, appartiennent au groune Paléasiatique, c’est-à-dire qu’ils sont réunis aux Tchouktchis,
aux Koriaks et aux Esquimaux d'Asie, Namollo où You-lté « mais ils *
en diffèrent sensiblement. Ils sont seulement 4.250 aujourd’hui (1900) et se russilient très rapidement. [ls ont complètement abandonné leuridiome, qui ne se rattache à aucune famille linguistique actuellement connue, et parlent un russe très corrompu. Chrétiens orthodoxes, nominalement, ils sont, au fond, 'animistes et l'élément anthropomorphe, souvent sous des apparences obscènes, tient une large place dans leurs mythes et légendes (1) ». :
Ce peuple est en voie de disparition par suite des maladies et de l’ivrognerie apportées dans leur pays par les Cosaques. Dans la partie de son ouvrage consacrée à la Conquête de Kamtchatka (2), le missionnaire décrit toutes les infamies commises par les Russes et leurs Cosaques envers les Kamtchadales depuis 1697, époque à laquelle le cosaque Atlasof fut envoyé par le gouvernement « avec ordre de voir s’il pourrait découvrir des nouveaux pays, et les soumettre à l’Empire de Russie », jusqu'à son temps, et il consacre un chapitre spécial (3) à la façon de vivre des Cosaques (au Kamtchatka) ef à la manière dont ils distillent l’eaude-vie.
11 est aisé de comprendre, conclut l'auteur russe(4), que les Cosaques ne purent assujettir ces peuples sans violences, et sans en venir à une guerre ouverte ; et ce fut dans cette occasion qu'ils emmenèrent les hommes, les femmes et les enfants prisonniers, et qu'ils les firent travailler pour eux. :
Ils sont très malpropres. Ils ne se lavent jamais les mains ni le visage, ils ne coupent point leurs ongles ; ils mangent dans le même plat avec leurs chiens, et ne le lavent jamais ; ils sentent le poisson d'une lieue ; ils ne se peignent jamais, mais les hommes et les femmes partagent leurs cheveux en deux touffes, dont ils lient l'extrémité avec de la ficelle. Lorsque quelque cheveu se lève ils l’arrètent avec du fil, ce qui fait qu'ils sont remplis de vermine, et ils sont assez sales pour la manger. Ceux qui sont chauves portent des cheveux postiches, eten mettent quelquefois jusqu’à dix livres, de manière
“qu'on les prendrait pour une meule de foin.
Tous les peuples primitifs des pays septentrionaux sont d’une malpropreté repoussante et beaucoup de tribus des contrées chaudes ne leur cèdent en rien à cetégard, même chez les musulmans qui, d’après les règles de leur religion, devraient cependant se tenir propres : rien n’est plus
(1) J. DeniKer, les Peuples de la terre, 1900, (3) T. IT, 4° partie, chap. vi, p. 326. p. 431. (4) T. IL, p. 327.
(2) T. IE, p. 256 sq.
amusant que d'entendre discuter sur les choses pures et les choses impures des Kurdes ou des Lours couverts de crasse et de vermine. Il est à penser que nos prédécesseurs sur le sol de la Gaule n’étaient pas moins malpropres que les Lapons ou les Sibériens de nos jours.
Ils sont extrêmement grossiers dans le commerce de la vie. Ils ne savent ce que c’est que de saluer un homme, et de lui faire politesse. Ils n’ôtent jamais leur bonnet et ne se saluent jamais les uns les autres. Leur conversation est des plus stupides, et marque l'ignorance la plus grossière. Ils sont cependant curieux et avides d'apprendre les choses qu'ils ignorent.
Ils commercent bien moins dans la vue de s'enrichir, que de se procurer les choses nécessaires à la vie.
- Nous ne savons rien à ce sujet, de nos gens d'industries archéolithiques, mais tout porte à croire que cette description eût parfaitement convenu à leur état d'esprit. Cependant, exception doit être faite pour les Magdaléniens dont certainement les goûts artistiques relevaient la mentalité. Cette appréciation semble devoir être mieux applicable aux Campiniens, et aux premières vagues humaines venues de Sibérie dans notre Occident.
IT. — Religion (1). Superstitions. Charlatanisme (2).
Ils appellent leur dieu Koutchou : mais ils ne lui rendent aucune sorte d'hommage. Ils n’en parlent que pour s'en moquer, et font à ce sujet des contes si scandaleux qu’on ne peut les rapporter sans horreur. Ils le blâäment, entre autres choses d’avoir fait les monlagnes escarpées, des rivières si étroites et si rapides, de causer des pluies et des orages: s’il leur arrive quelque malheur, ils l’accablent de malédictions et de blasphèmes.
Ce sont là des sentiments qui contrastent singulièrement avec la piété des Asianiques, des Sémites et des Égyptiens, piété sincère, beaucoup plus profonde que celle des Indo-Européens, chez qui la superstition et les manifestations extérieures tenaient beaucoup plus de place que la conviction profonde.
Ils placent au milieu d'une grande plaine un pilier entouré de haillons. Toutes les fois qu'ils passent devant, ils jettent contre un morceau de poisson ou quelque autre victuaille. Ils n’amassent jamais aucune baie autour, ni ne tuent aucune bête, ni aucun oiseau. Ils prétendent que cette offrande leur prolonge la vie : cependant ils n’offrent rien de ce qui peut leur servir, mais seulement les nageoires et les queues des poissons, en un mot, ce qu'ils seraient obligés de jeter. Ils ont cela de commun avec tous les peuples asiatiques qu'ils n’offrent à Dieu que ce qui leur est inutile. Indépendamment de ces piliers, il y a d’autres endroits qu'ils tiennent pour sacrés, comme les volcans, les sources chaudes, certains bois qu'ils croient être habités par les diables qu'ils craignent et respectent plus que leurs dieux.
(4) T. IL, chap. x1, p. 165. Des opinions que les (2) T. 11, ch. x11, p. 172. De leurs shamans ou Kamtchadales ont de Dieu, de la formation du magiciens. monde, et leurs articles de religion. — Chap. xin,
p. 174. De leurs cérémonies. .
« La pratique bizarre de pendre des haïllons autour d’une grande pierre dressée ou sur les arbres avoisinant les monuments mégalithiques est très répandue et sa répartition géographique correspond, presque rigoureusement, à celle de ces monuments (Cf., à ce sujet, A. Lane Fox, Remarks on Mr. Hodder Westropp's Paper on Cromlechs, with a Map of the Worid showing the Distribution of Megalithic Monuments. Journal Ethnolog. Society, vol. 1, 1869, p. 59). — A. Lane Fox ajoute « qu'il est possible de penser qu’une si singulière coutume peut être née indépendamment dans toutes les contrées où on la rencontre » (p. 64). — Je ne sais si on peut l’attribuer partout à une même idée, mais je pense cette pratique fort ancienne, probablement préhistorique, et il est curieux de la retrouver chez les Kamtchadales où il n’a pas été signalé, que je sache, de monuments mégalithiques. » [L. Germain.|
Ils croient aux bons et aux mauvais génies et cherchent à se rendre compte de tout ce qui existe. Quelques-uns vont jusqu’à vouloir pénétrer ce que pensent les oiseaux et les poissons.
Leur religion est entièrement fondée sur l'ancienne tradition, ils la reçoivent sans l’examiner. Ils n’ont aucune idée de la providence, et prétendent que tout homme est maitre de sa bonne ou de sa mauvaise fortune.
N'est-ce pas là une forme barbare du stoïcisme ? Quant aux lieux
funestes, ne retrouvons-nous pas cette pensée chez tous les Indo-Euro- P
péens ? Les bois sacrés, les sources miraculeuses rentrent dans cet ordre
d'idées.
Ils croient que le monde est éternel, que l’âme est immortelle, qw’elle se réunira au corps et qu’elle sera éternellement sujette aux maux et aux peines de cette vie. Ils croient encore que les plus petits insectes ressusciteront et élabliront leur demeure sous terre, que la terre est plate, qu'’au-dessous il y a un firmament pareil au nôtre et, sous celui-ci, une autre terre, dont les habitants ont l'hiver, lorsque nous avons l'été, et l'été, lorsque nous avons l'hiver. Quant aux récompenses et aux châtiments de l'autre vie, ils croient que dans l’autre monde les riches seront pauvres, et les pauvres sont riches.
Les notions qu'ils ont du vice et de la vertu sont aussi extraordinaires que celles qu'ils ont de Dieu. Ils regardent comme légitime tout ce qui les met à même de satisfaire leurs passions et leurs désirs, et ne connaissent d’autre péché que celui qui peut leur nuire. Ils regardent le meurtre, le suicide, l'adultère, la violence, etc., comme des choses absolument indifférentes en elles-mêmes ; ils croient au contraire que c’est un péché mortel de sauver un homme qui se noie, persuadés que qui le fait, se noiera tôt ou tard lui-même.
Outre les Dieux dont j'ai parlé ci-dessus, ils adorent? les animaux qui peuvent leur nuire. Is offrent du feu à l’entrée des martres et des renards (1) ; s’ils vont à la pêche (en mer) ils prient les baleines et les chevaux marins de ne point renverser leurs bateaux, et, s’ils chassent, ils conjurent les ours et les loups de ne point leur faire du mal.
Ils ont rempli le ciel et la terre d’une quantité prodigieuse d’esprits, qu'ils adorent (?)
(4) Cet usage semble plutôt faire parlie des procédés de chasse que des rites religieux.
et craignent plus que Dieu. Ils leur offrent des sacrifices dans toutes les occasions ; ils portent leurs images sur eux, ou les placent dans leurs huttes ; mais quant à Dieu, non seulement ils ne le prient jamais, mais même ils le maudissent et blasphèment contre lui lorsqu'ils se trouvent dans le malheur (1).
Les Kamtchadales ont trois jours de fête dans le mois de novembre, d’où vient qu'ils : l’appellent le mois de la purification.
Ces fêtes, que certainement ils tiennent de leurs ancêtres, ont aujourd'hui perdu leur signification primitive, et peu à peu sont tombées à état de rites puérils et sans aucun caractère.
Les Kamtchadales méridionaux, après plusieurs cérémonies ridieules, prennent un petit oiseau et un poisson qu'ils font rôtir sur les charbons ; ils les partagent eutre eux, et chacun jette sa part au feu en guise de sacrifice; on l'offre aux esprits qui président à la fête. Ils font ensuite bouillir le poisson, ils versent le bouillon devant leur idole, et mangent le poisson. Ils emportent un bouleau hors de leur hutte et le portent dans un magasin, où ils le laissent pendant un an. Voilà comme finit la fête.
Assurément ces rites sont symboliques; mais il est impossible d’en connaitre l’origine et la signification. On remarquera avec quel soin le missionnaire, bien que ces sortes d'études fussent inconnues de son temps a recueilli les renseignements sur les pratiques religieuses des Kamtcha-. dales. Il consacre un court chapitre au charlatanisme.
Les Kamtchadales n’ont aucun shaman ou devin de profession comme leurs voisins (2) ; mais toutes les femmes passent pour sorcières, et pour savoir interpréter les songes. Dans leurs conjurations, elles marmottent certaines paroles sur les nageoires des poissons, la saranne et autres choses semblables, au moyen de quoi elles guérissent les maladies, détournent les malheurs, et prédisent l’avenir.
Ils ont beaucoup de foi aux songes ; ils se les racontent les uns les autres dès qu'ils sont éveillés, et jugent par eux du bonheur ou du malheur qui doit leur arriver. Quelques-uns de ces songes ont une interprétation fixe. Outre la magie, ils se piquent encore de chiromancie et de pouvoir prédire à un homme le bonheur ou le malheur qui doit lui arriver au moyen des lignes qu’il a dans la main ; mais c’est un secret qu'ils ne communiquent à personne.
La religion des Koréki est encore plus absurde que celle des Kamtchadales. Ils ne connaissent que les malins esprits, qu’ils croient habiter les bois et les rivières, et les respectent parce qu'ils les craignent. Ils reconnaissent pour leur dieu le Xouta des Kamtchadales, n’ont aucun temps fixe pour le prier, ni pour lui offrir des sacrilices ; mais lorsque l'envie leur en prend, ils tuent un renne ou un chien, qu'ils plantent sur un pieu, la tête tournée vers l'Orient, n’y laissant que la tête et la langue. Ils ignorent quel est celui à qui ils offrent ce sacrifice qu’ils font quand ils ont quelque rivière ou quelque désert à traverser, qu'ils croient habité par des diables. Pendant qu'ils font ces sacrifices, leurs shamans où magiciens frappent sur un petit tambour (3).
Quant aux Kouriles (4), ils connaissent aussi peu la divinité que les Kamtchadales. ls ont dans leurs huttes, des idoles faites de coupeaux, dont la tournure a quelque chose de rare. Ils les appellent /ngool et les adorent : mais on ne sait si c’est en qualité de bons ou de mauvais esprits. Ils leur sacrifient le premier animal qu'ils prennent, ils mangent la chair et pendent la peau devant l’idole; et lorsqu'ils changent de hutte,
MT ME p.10 (3) T. II, p. 234 sq.
(2) Les Koreki (cf. &. IX, p. 235). (4) T. H, p. 250 sq.
ils les y laissent toutes deux. Lorsqu'ils ont quelque voyage dangereux à faire, ils emportent l’idole avec eux ; et dans un danger pressant, ils la jettent à la mer, dans la croyance d'apaiser la tempête.
Le seul point commun, au point de vue religieux, entre les Kamtchadales et nos gens du quaternaire est la notion de la survivance de l’âme qui, d’après le culte des morts dès les temps de l’industrie paléolithique, parait certaine; mais les cérémonies, s’il en était en Europe occidentale à ces époques, n'ayant pas laissé de traces, nous ne pouvons faire aucune conjecture, cependant comme je l’ai dit plus haut, dans les superstitions relatives aux sources, aux bois sacrés, aux lieux défendus, on trouve des points de contact entre les primitifs de l'Asie orientale et nos prédécesseurs sur le sol de la Gaule. Ces croyances appartiennent-elles au vieux fond dolichocéphale européen, ou sont-elles arrivées avec les brachycéphales de la Sibérie, nous ne pouvons pas en décider scientifiquement, mais cette dernière supposition parait être la meilleure. En ce cas les superstitions des Kamtchadales seraient un reste de croyances générales chez les Sibériens.
Un pareil état d’esprit et de telles croyances religieuses ne sont pas faits pour élever le sens moral.
Uniquement occupés du présent, ils (les Kamtchadales) ne se mettent nullement en peine de l'avenir. Ils ne connaissent ni les richesses, ni l'honneur, ni Ja réputation ; ce qui fait qu’ils sont exempts de convoitise, d’orgueil et d’ambition. En revanche, ils sont paresseux, impudiques et cruels. Ces vices occasionnent souvent des querelles entre eux et des guerres avecleurs voisins ; et ces guerres sont bien moins fondées sur le désir de s’agrandir que sur celui d'enlever leurs provisions et leurs filles, regardant cette méthode comme la plus courte pour se procurer une femme (1).
Ill. — La numération. La notion du temps, les saisons, les mois, les jours. — Comment les primitifs de nos pays comptaient-ils, nous n’en pouvons rien savoir autrement qu’en nous adressant aux peuplades sauvages modernes. Or, chez les sauvages, la numération s’arrête le plus souvent au nombre des cinq doigts de la main (Polynésiens, Négritos de Malacca, ete...) et l’on a remarqué que chez les Égyptiens pré-dynastiques, il en était de même, les cinq premiers nombres étant de provenance afri-
.caine et les suivants, jusqu’à 10, d'origine sémitique, c’est-à-dire asiatique (2), nous sommes donc justifiés à penser que nos précurseurs archéolithiques et mésolithiques, peut-être même néolithiques, n'étaient pas plus avancés. Les galets peints du Mas d’Azil, que Pon pense avoir été des essais de fixation mnémonique de la pensée, ne permettent aucune hypothèse quant à la numération.
(1) T. II, p. 99. (2) G. Jéqrier.
Ils (les Kamtchadales) ignorent leur âge (1), encore qu’ils sachent compter jusqu’à cent; mais ils ont tant de peine à le faire, qu'à moins de se servir de leurs doigts, ils ne peuvent compter jusqu’à trois. Rien n’est plus risible que de les voir compter au delà de dix; car, après avoir compté les dix doigts de leurs mains, ils les joignent pour signifier dix; ils passent ensuite à leurs orteils et comptent vingt; après quoi, ne sachant plus où ils en sont, ils s’écrient : Matcha ? où prendrai-je le reste ?
On comprend sans peine combien le commerce des fourrures avec de pareilles gens devait être avantageux.
Quant à la mesure du temps, elle fournit un exemple parfait de ce que devait être la division de l’année aux temps préhistoriques. Le temps n'existait, pour ces gens, que par leurs occupations ; la chasse et la pêche y jouaient le plus grand rôle et, se reproduisant chaque année aux mêmes époques, leurs périodes se fondaient avec les saisons pour constituer lé calendrier et, si quelques peuples plus avancés que les autres ont cherché dans le cours des astres une division plus rationnelle de l’année, ce n’a pu être que bien longtemps après avoir composé la numération jusqu'aux nombres élevés; c’est pourquoi l'hypothèse d'En. Meyer quant à l’application du cycle sothiaque chez les Égyptiens doit être reléguée dans les conceptions fantaisistes quant à son application. Certainement les habitants de la vallée du Nil, pendant bien des siècles après les débuts pharaoniques, ont partagé l’année suivant l’emploi qu’ils faisaient des diverses saisons et la crue du fleuve jouait le rôle principal dans leur calendrier. Quand on a étudié non seulement le préhistorique égyptien, mais celui des autres pays, quand on à compris ce qu'était la mentalité des primitifs toujours préoccupés des nécessités matérielles de la vie, on ne peut que sourire en lisant ces quelques lignes d'En. Meyer (//ist. de l'Antiquité, t. I], p. 59, trad. A. Moregr): « Le roi Ménès a régné dans la vallée du Nil vers 3300 av. J.-C. ; mais, beaucoup de siècles avant lui, les Égyptiens avaient dépassé les premières étapes de la civilisation humaine; depuis un millénaire déjà, en 4241 av. J.-C., on avait introduit dans la Basse Égypte un calendrier qui n’a jamais été changé par la suite » et, ce calendrier, c’est un calendrier astronomique compliqué. Rien n’est plus contraire au sens des civilisations primitives qu’une semblable assertion (2).
Ils (les Kamtchadales) font leurs années de dix mois, mais il y en a de plus longs les
uns que les autres; parce qu'ils ne se règlent pas sur les changements de lune, mais selon les occurrences particulières ainsi qu’on peut le voir dans la table suivante :
L'auteur russe donne successivement les divisions de l’année chez les Kamtchadales du Sud et chez ceux du Nord. J’estime préférable de les mettre en parallèle.
(1) Fait courant chez les primitifs et chez bien (2) Nous traiterons d'ailleurs à fond de cette des peuples demi-civilisés. question capitale.
KAMTCHADALES ET MAGDALÉNIENS Sud : 1° Purification des péchés (jour de Nord : fête dans ce mois).
2° Qui rompt les haches (à cause de RUES Eee Fe 3° Commencement de la chaleur.
A5 Temps:du,lonsjout.5L, #.
5° Mois de la préparation (pour la
La purification des péchés.
Mois qui rompt les haches.
Temps du long jour.
Mois où les castors marins mettent bas.
Mois où les vaches marines mettent
pêche) . . TRS te bas. :
6° Mois du poisson rouge (des sau- Mois où les rennes domestiques metmons) . tent bas.
7° Mois du poisson blanc Mois où les rennes sauvages mettent bas.
Commencement de la pêche.
Mois où les rivières se gèlent,
Mois de la chasse.
8° Mois du poisson Kaiko (?).
9 Mois du grand poisson blanc .
10° Mois de la chute des feuilles .
Les occupations des gens du Nord et du Sud n'étant pas absolument les mêmes, il ne faut pas chercher des concordances absolues dans le partage du temps chez les deux peuples.
Ce dernier mois (Sud n° 10, celui de la chute des feuilles) dure tout le mois de novembre ou de Ja purification et en vaut presque trois (des nôtres). On observera que ces noms des mois ne sont pas les mêmes partout et qu'ils ne sont utiles que parmi les habitants de la rivière Kamtchatka.
11s divisent les temps d'une manière singulière. Ils partagent communément l’année en deux parties, savoir en hiver et en été, celui-ci commence dans le mois de mai et l'autre dans celui de Novembre. ct
Si nous rapprochons du calendrier des Kamtchadales l’idée que se font encore de nos jours, de l’année, dans nos pays, les cultivateurs, les pêcheurs à la mer et, en général, tous les ouvriers dont les travaux dépendent de la nature, nous verrons que cette idée est du même ordre que celle des peuples primitifs (1) : semailles d'automne, semailles de printemps, labourage, moisson, les foins, le battage des grains, etc. ont plus d’importance pour nos paysans que le calendrier officiel. Quant aux pêcheurs, leur temps est réglé par le passage des bancs de poissons et c’est ainsi que
nos gens des cavernes partageaient l’année, il n’y a pas à en douter.
Is (les Kamtchadales\ ne distinguent point les jours par des noms particuliers; ils ne connaissent ni les semaines, ni les mois (proprement dits) el ne savent même pas de combien de jours leurs mois (divisions du temps) et leurs années sont composés. Ils nfarquent leurs époques par les choses remarquables qui sont arrivées, par exemple la venue des Russes, la grande révolte ou la première expédition (russe) de Kamtchatka (2).
(1) CuarLes FE. JEAN (Le milieu bib ique avant J.-(, Tome IL. — La Lillérature p. 530 sq.) donne una exposé très complet du mois chez les Chaldéens, les Assyriens et les Hébreux IL est des calendriers d'origine indéterminée, mais il en est aussi, comme celui des Hébreux qui sont laillés sur les nécessités agricoles. Comme on s y pouvail atlendre chez un peuple plus agriculleur que pasteur, l'année esl parlagée en sept ou huit
périodes, qui, à l'époque “envisagée par l'auteur, sont déjà d'égale durée ; c'est un acheminement vers l'année de 12 ou de 13 mois, qui forcément est de basse époque. Le R.P. Vincent (dans 2evue bibl., nouv. série, vi, 1909, p. 243-269) a fait une élude complète de la question.
(2) Trois événements qu'ils ont payés assez cher pour pouvoir eu garder le souvenir.
Ils n’ont ni écriture ni figures hiéroglyphiques, pour eonserver la mémoire de ce qui s’est passé, de sorte que toutes leurs connaissances ne sont fondées que sur la tradition, laquelle est souvent fabuleuse et incertaine.
Il est à remarquer que l’idée de figurer la pensée est absolument étrangère à l'esprit des peuples sibériens et de ceux qui sont sortis de Sibérie pour envahir l’Europe. Il existe bien quelques graffiti sur les rochers en Sibérie, mais ces timides essais ont été sans lendemain. L'écriture pietographique ne s’est développée de par le Monde que dans trois centres, tous trois anaryens. Dans le plus ancien, le foyer chaldéo-égyptien, la pictographie est passée à l’hiéroglyphe et en Chaldée elle s’est arrêtée aux caractères canéiformes, alors qu’en Égypte l’hiéroglyphe passait au démotique qui aurait été la source des alphabets. Les systèmes hiéroglyphiques secondaires (proto-élamite, hétéen, crétois) sont morts sans descendance. Le second foyer est celui de la Chine, qui s’est arrêté à un système comparable aux caractères cunéiformes de la Chaldée; puis, enfin, le foyer américain qui en est resté à l’hiéroglyphe simple. Quant aux autres peuples de la terre, quelques-uns ont fait de timides essais (Polynésie) qui n’ont pas eu de suite. Pour les Sibériens, ce levier puissant de progrès leur a toujours manqué ; c’est pourquoi, avant que les Russes se soient emparés de ces pays, la barbarie néolithique régnait chez tous les peuples qui n'avaient pas été en contact avec la Chine, ou n’avaient pas reçu de l'Asie occidentale la connaissance de l’écriture. Très tardivement, par des missionuaires chrétiens, l'écriture syriaque s’est introduite chez les Mongols et les Turcs (Onigours); avant cela, en Sibérie, c’étaient les ténèbres profonds, au nord tous les peuples en étaient encore à l’industrie néolithique, depuis la mer Blanche jusqu'au détroit de Béring, au sud e’était l’industrie du bronze, celle du fer, venant de la Chine, relativement très civilisée alors, ne faisait que paraïtre dans l’extrême Sud sibérien.
IV. — Usages funéraires. — La manière dont certains des Kamtchadales se défont des cadavres, après la mort, a quelque chose de commun avec les coutumes mazdéennes. :
Les Kamlchadales, au lieu de brûler les morts et de les mettre en terre, dans une fosse, attachent le corps par le cou avec une courroie, le trainent hors de la hutte et le jettent aux chiens; et voici les raisons qu’ils donnent de cette conduite. Ceux, disent-ils,
qui sont mangés par les chiens, lireront Jes traineaux avec de beaux chiens dans l’autre monde. ;
Je ne puis m'empêcher de voir dans cette coutume un souvenir défiguré des principes de la religion mazdéenne. Les Mèdes et les Perses étaient des Aryens, venaient de la Sibérie, et il est à croire que ces usages sont
(A) T. I], chap. xix, p. 212, De leurs funéruilles.
venus dans l’Iran avec eux; mais cette coutume ne parait pas avoir été générale chez les peuples sibériens, car nous n’en trouvons aucune trace dans les pays d'Europe qui ont été envahis.
Cependant lorsqu'on (l'un des leurs) vient à mourir, ils le laissent souvent dans la hutte et se transportent (eux mêmes) ailleurs.
Nous trouvons cette coutume dans les cavernes de Menton, aux temps de l’industrie paléolithique ; par conséquent elle n’est pas, chez nous, d'origine sibérienne. Toutefois, on la rencontre avec l’industrie néolithique, là elle pourrait être de provenance orientale.
Ils jettent toutes les hardes du défunt, non pas qu'ils croient qu'il en a besoin dans l'autre monde, mais parce qu’ils sont persuadés que celui qui les porte le suit de près.
Mais il en est aussi qui enterrent leurs morts.
Après avoir enseveli le corps, ils se purifient de la manière suivante : Ils vont couper quelques racines dans les boïs et en font un cercle, dont ils font deux fois le tour et les rapportent dans l’endroit où ils les ont prises et les jettent du côté du couchant. Ceux qui ont trainé le corps sont obligés de prendre deux oiseaux; ils en brüûlent un et mangent l'autre avec leur famille. Ils sont obligés de se purifier le jour même; car s'ils ne le faisaient point, personne ne les recevrait chez soi, ni n’entrerait chez eux. En mémoire du mort, la famille mange un poisson à diner et jette ses nageoires au feu.
Nous ne pouvons naturellement pas expliquer ces rites singuliers, ils datent de temps immémoriaux et, peu à peu, certainement, se sont transformés par oubli des causes originelles.
Chez les Koréki, il en est tout autrement, c’est la crémation quiest en usage.
Ils brülent leurs morts de la manière que voici : Après les avoir revêtus de leurs plus beaux habits, ils les font trainer par les rennes qu'ils ont le plus aimées jusqu’à l’endroit où l’on doit brüler le corps. Ils dressent un gros bûcher dans lequel ils jettent les armes du défunt et quelques-uns de ses ustensiles comme sa lance, son carquoiïs, ses flèches, son couteau, sa h&che, sa marmite, et ils y mettent le feu, et, pendant qu’il brûle, ils égorgent la (sic) renne qui l’a trainé, ils mangent sa chair et jettent ce qui en reste dans le feu.
Ils célèbrent la mémoire du défunt un an après sa mort. Tous les parents s’assemblent, ils prennent deux jeunes rennes qui n'ont point encore traîné, et toutes les cornes qu'ils ont amassées pendant l'année; ils se rendent dans l’endroït où l'on a brülé le corps, lorsqu'il est proche, ou sur une montagne, où ils égorgent les rennes. Le shaman (sorcier) -nterre les cornes, disant qu'il envoie un troupeau de rennes au mort. Cela fait, ils retournent chez eux et se purifient en passant entre deux pieux plantés en terre. Le shaman les frappe pendant ce temps-là, priant le mort de ne pas les enlever (1).
Les trois modes principaux existent donc dans les rites funéraires des Sibériens extrême-orientaux, l’abandon du corps aux animaux, linhumation et la crémation; l’auteur ne parle pas du décharnement qui, appliqué
(1) T. IL, p. 245.
au Japon, n’était d'usage ni chez les Kamtchadales, ni chez leurs voisins ; il ne parle pas non plus de monuments élevés sur la tombe, quelque simples soient-ils. Somme toute, chez ces gens grossiers, il n'existe pas de culte des morts, mais simplement la crainte des maléfices que le défunt peut attirer sur leur tête, sentiment qui s’accorde fort bien avec celui qu'ils éprouvent à l'égard de leur dieu et avec les superstitions sans nombre qui se meuvent dans leur pensée. Est-il bien certain que nos précurseurs paléolithiques aient eu les sentiments élevés qu'on leur prête si volontiers ? « On serait surpris de voir ces peuplades indifférentes devant leurs morts, dit Carrarznac (1), en parlant des squelettes de Menton, au contraire, elles se préoccupaient d’eux. Depuis la première découverte de M. le docteur Rivière, en 1872, les sépultures paléolithiques, de plus en plus nombreuses et certaines, se sont imposées à l’attention. On les a discutées à plusieurs reprises. » L’existence de la sépulture intentionnelle, comme on le voit chez certains Kamtchadales, n'implique pas, forcément, le culte des morts tel que nous l’entendons.