V. — L’habitation
ls (ics Kamtchadales) creusent dans la terre un trou d'environ cinq pieds de profondeur, dont ils proportionnent la largeur et la longueur au nombre des personnes qui doivent y vivre. Ils plantent au milieu de ce trou quatre gros soutiens de bois, sur lesquels ils placent des poutres pour soutenir le foit, en laissant au milieu une ouverture carrée qui leur sert de fenêtre et de cheminée. Ils couvrent le tout de gazon et de terre, ce qui forme une espèce de hutte. Ces huttes ont, par dedans, la figure d'un carré oblong, au bout duquel ïls placent la cheminée (mieux le foyer). Il y a des bancs tout autour, sur lesquels chaque famille fait son ménage à part, mais il n’y en a point du côté opposé à la cheminée, cet endroit étant destiné pour la batterie de cuisine, et pour y apprèter leurs vivres et ceux de leurs chiens. Dans les huttes où il n’y a pas de banes, ils mettent des poutres sur le plancher, qu’ils couvrent de natles. Pour plus de propreté, ils couvrent les murailles de nattes de foin.
Ils entrent dans ces huttes par le moyen d'une échelle placée près de la cheminée, de manière que lorsqu'ils allument du feu les échelons sont si chauds et la fumée si épaisse, qu'on en est suffoqué; mais les habitants n’y font aucune attention, montant et descendant comme des écureuils, quoique les échelons soient extrêmement étroits {encoches dans un tronc d'arbre).
Les Kamichadales passent tout l'hiver dans ces huttes.
Les huttes des Koréki sont faites comme celles des autres peuples errants, mais elles sont plus petites que celles des Calmoultks. Hs les couvrent, en hiver, de peaux de rennes crues et, en été, de peaux tannées. Is plantent au milieu quatre petits pieux, entre lesquels ils font le feu (3).
Chez les Kouriles (4) les hulles sont les mêmes que celles des Xamtchadales, excep{é qu'elles sont plus propres. IIS couvrent ordinairement le plaucher et les murailles de nattes de paille,
(1) Les Grottes de Grimaldi, &. IT, fase. IT p. 318. (B\MTU IL. pr225. (2) T. 11, chap. 1v, p. 109. Des ostroys ow habita- (4) DIE, p.250, tions des Kamtchadales.
Nous ne savons pas comment les gens des temps archéolithiques dans nos pays construisaient leurs abris, c’est seulement au Mésolithique, avec le Campinien, que nous avons, en même temps que la certitude qu’il existait des huttes groupées en villages, quelques renseignements sur ces habitations (1) : les huttes du Campigny étaient circulaires, leur diamètre était voisin de deux mètres, le sol avait été creusé d’une cinquantaine de centimètres en forme de cuvette aux bords relevés. Il est à croire qu’elles étaient coniques. Les gens de l’industrie néolithique continuèrent ce mode de construction (2) en l'améliorant : on en rencontre des restes dans toute l'Europe ; car les palalittes, comme les cavernes, ne sont que des habitats exceptionnels.
A côté de ces habitations d'hiver, les Kamtchadales avaient des huttes d'été.
Lorsque le beau temps est venu, ils (les Kamtchadales) se rendent dans d’autres (habilations) qu'ils appellent bulagans (3), qui leur servent de maisons pour l'été, et de magasins. Voici comment elles sont faites : ils plantent en terre neuf piliers, d'environ neuf brasses de long et plus, qu'ils lient avec des traverses, et forment une espèce de plancher (surélevé au-dessus du sol), qu'ils couvrent de racines et de gazons ; et, pour les garantir de la pluie, ils construisent par-dessus un toit, sur lequel ils mettent des ronces et du foin, assurant les extrémités des perches qui les ferment avec des cordes et des courroies. Ils y pratiquent deux portes en face l’une de l'autre (portes auxquelles on accède par des échelles ou (roncs d’arbres entaillés).
Ils ont de ces sortes de balagans non seulement autour de leurs habitations d'hiver, mais encore daus les endroits où ils préparent leurs provisions en été, et ils sont extrèmement commoies pour garantir leur poisson de la pluie, laquelle est (rès fréquente dans ce pays. Ils leur servent encore pour faire sécher leur gibier et leur poisson ct ils l'y laissent jusqu'en hiver, se contentant de retirer les échelles pour que personne ne les leur vole.
En été, lorsqu'ils vont à la chasse (ou à la pêche), ils ont, outre ces balagans, des huttes faites avec du gazon, dans lesquelles ils apprêtent leurs victuuilles et vidert leur poisson dans les mauvais temps.
Les Kamlchadales méridionaux bâtissent ordinairement leurs villages dans les bois, à vingt versles de l1 mer, et leurs habitations d'été, près des embouchures des rivières ; mais ceux qui vivent le long de la mer de Peschinska et de l'océan oriental bâtissent les leurs près de la côte (4).
Dans nos pays, chez les peuples agriculteurs et éleveurs de troupeaux en même temps, il était nécessaire d’avoir une résidence fixe, un village situé au milieu des cultures, où l’on revenait pour passer l'hiver et faire la
(4) Les Indiens Mura, peuplade primitive du taires; souvent même ces cases, au lieu d'êlre
Brésil, vivent dans des condilions analogues à celles qu'on rencontrait certainement chez les quaternaires «. Toute la contrée qu'ils habitent est sillonnée de rivières et d'une grande quantité de lacs qui forment parfois de véritables chapelets le long des cours d'eau avec lesquels la plupart communiquent pendant la période des crues. C'est généralement sur les rives des lacs et des rivières qu'habitent les indigènes. Leurs villages ne se composent que de quelques cases rudimen-
groupées sont séparées les unes des autres par de larges espaces de forêls. Ce ne sont que des habitalions éphémères failes de quelques branchages. (CF. le P. C. Taste vin, les Indiens du Haut Amazone ds l'Anthropologie, t. XXXIIL, 192, p. 509].
(2) Cf. J Decuererre, Manuel, 1908, pp. 348-333.
(3) Comparer ce nom à celui de Bala Khané des Persars.
(A) MTL p.41
LE
moisson. C’est encore ee qui a lieu chez les semi-nomades dans tous les pays. Je l'ai constaté dans le petit Caucase, dans la vallée de l'Araxe, au Kurdistan, au Louristan, où les pâturages d’été portent le nom deyeilakk, et les établissements d'hiver celui de germasirs; mais, à l’époque où la culture et l'élevage étaient encore inconnus, il n’en pouvait être de même que soit dans le cas où les habitants, sous un climat froid, faisarent des provisions pour l'hiver, soit dans celui où le climat n'imposait pas une interruption dans la chasse et dans la pêche, ou bien quand les gens avaient un intérêt particulier à rester auprès d'un lieu de pêche spécialement favorable, tel que certaines embouchures de rivières, certaines lagunes.
Lors de leurs expéditions de chasse, les hommes préhistoriques de l'Europe, tout comme les Indiens de l’Amérique du Nord, avant l’arrivée des Européens dans leur pays, se déplaçaient à la suite du gibier et campaient dans les lieux les plus favorables, auprès des rivières, des sources, dans les vallées. Ces campements étaient éphémères, du jour au lendemain les chasseurs partaient, ne laissant derrière eux que les cendres de leurs foyers, des os d'animaux et des outils de pierre brisés ou devenus inutiles ; avec le temps, ces traces disparurent toutes, sauf les pierres taillées. Ceci explique l’existence à l’état sporadique, dans tous les pays, d'instruments de toutes les époques.
VI. — La vie chez les Kamtchadales et leurs voisins {1). — Ce chapitre est l’un des plus intéressants de l'Histoire de Kamichatka ; il est complété et contrôlé par l’expédition de Parzas, envoyée quelques années après le retour de KRASHENINIKOFF, en sorte que nous possédons, avec beaucoup de détails, la vie intime des peuples de la Sibérie extrême-orientale au xvinre siècle, avant qu’ils fussent ou russifiés ou disparus.
De la vaisselle. — Tous les meubles des Kamtchadales consistent en plats, tasses, auges et bidons de bois de bouleau. Comme ces peuples ne connaissent point l'usage des métaux, je trouve à propos d'apprendre au lecteur comment, sans le secours d'aucun instrument, ils sont en élat de bâtir leurs maisons, de scier le bois, de faire du feu, d’apprêter leurs vicluailles, surtout étant incapables de compter jusqu’à dix.
Avant l’arrivée des Russes, les Kamlchadales se servaient d’os et de pierres au lieu de métaux ; ils faisaient des haches, des lances, des flèches, des aiguilles, des lames, etc. Leurs haches étaient faites d'os de baleine et de renne, et quelquefois d’agathe et de cailloux. 1ls les aiguisaient en forme de coin. et les attachaient à des manches tordus. Ils s’en servaient pour creuser leurs canots, leurs tasses et leurs auges ; mais ils y employaient tant de temps, qu'ils étaient trois ans à creuser un canot et un an à faire une grosse tasse, et de là vient qu’un canot et une auge étaient autant estimés chez eux que la plus belle pièce de vaisselle chez nous; et que le village qui en était en possession s'estimait plus que les autres, surtout si la tasse était de grandeur à traiter plus d’un
() T. TI, chap. v, p. 116. De leurs meublesiet de leurs ustensiles.
Ve
convive. C’est dans ces tasses qu'ils apprètent ieur manger et qu’ils font chauffer leur bouillon, en jetant dedans des cailloux rougis au feu.
Ce passage tout entier est applicable à nos gens d'industrie archéolithique qui, comme les Kamtchadales, ignoraient l’art du potier. Nous n'avons jamais retrouvé de traces de leurs ustensiles de bois ou de cuir, mais l'existence de cette vaisselle ne peut faire aucun doute chez des tribus qui, malgré leur outillage primitif, taillaient et sculptaient l’ivoire avec une si rare perfection.
D'autres peuples que les Sibériens étaient encore au xvirr° siècle ignorants de la poterie; les Polynésiens étaient dans ce cas, aussi faisaient-ils grand usage de la vaisselle de bois qui, certainement, de même que leurs pirogues, exigeait, pour les faire, autant de patiencc qu'aux Kamtchadales ; mais les Polynésiens, gens à l'esprit beaucoup plus subtil que les hommes du Nord, joignaient à cette vaisselle d’autres récipients, ils tressaient des paniers avec une telle perfection que ces récipients ne laissaient pas passer l’eau; en outre, ils avaient des calebasses que la nature leur offrait. Quoi qu’il en soit, chez tous ees peuples, et chez nos archéolithiques, l’eau bouillante ne pouvait être obtenue que par le procédé des cailloux rougis au feu, ce qui, forcément, limitait singulièrement les ressources culinaires : aussi voyons-nous les Tahitiens se nourrir presque exclusivement de fruits, de viande et de poisson grillé ou rôti, et les Kamtchadales consommer, avec des grillides, beaucoup de poisson cru, frais ou sec.
Lorsqu'ils veulent allumer du feu, ils prennent un aïs de boiïs sec, percé de plusieurs trous, dans lequel ils tournent un morceau de bois rond jusqu’à ce qu'il s’enflamme, ils se servent en guise de mèche (ou d’amadou) de foin bien sec et bien battu. Les Kamtchadales font un si grand cas de ces instruments qu'ils ne vont jamais sans eux.
Ce procédé pour allumer du feu est encore très usité chez les peuplades primitives, maïs nous n'avons aucun indice quant à la manière qu'employaient les gens préhistoriques : usaient-ils de ce procédé, avaientils découvert qu’en frappant une. pyrite de fer avec une pierre siliceuse on obtient une étincelle ? Il est à croire qu’ils employaient plutôt la friction, car, dans les cavernes, on ne rencontre pas de rognons de pyrite de fer, qui eussent été nombreux en cas de Pusage du briquet. Le feu était dans l'antiquité considéré comme un élément très précieux, en Italie on le conservait dans une hutte spéciale, et c’est de là qu'est venu le culte de Vesta et le Collège des Vestales. Dès les premiers temps de l'industrie paléolithique dans nos pays, le feu était connu.
Des armes et des outils. — Leurs couteaux étaient faits d’un cristal de montagne verdàtre (obsidienne) ; ils étaient pointus et faits comme une lancette, et enchâssés dans un manche de bois. Ils se servaient pareillement de ces cristaux pour armer leurs flèches,
leurs lances et leurs lancettes. Leurs aiguilles étaient faites d'os de martre-zibeline ; ils s’en servaient pour coudre leurs habits et pour broder.
Avec leurs instruments de formes variées en obsidienne, leurs haches faites d'os de baleine, de bois de renne ou de pierre polie, les Kamtchadales étaient en pleine industrie néolithique, et l’art avec lequel ils façonnaient des aiguilles dans de petits os remonte, chez nous, à l’industrie solutréenne. [ls étaient si habiles qu'ayant obtenu des Russes des aiguilles d'acier, quand la tête venait à se briser, ils perçaient dans le métal un nouveau chas, par leurs moyens primitifs, et recommençaient Jusqu'à ce qu'il ne restât plus que la pointe. Leurs armes étaient empoisonnées, tant pour la guerre que pour la chasse.
De tous les ouvrages que j'ai vus de ces sauvages, ajoute le missionnaire, aucun ne m'a plus surpris qu'une chaine d’os de baleine, que je trouvai dans une hutte inhabitée, près du cap Tchoukotskotï. Elle avait un pied et demi de long ; elle était composée de différents anneaux pris dans la même dent (os), aussi ronds et aussi unis que si on l'eüt
faite au tour. Il est étonnant que des gens aussi sauvages aient pu faire avec un simple instrument de pierre, un ouvrage qui eùt passé chez nous pour un cheï-d'œuvre.
Aujourd'hui cette excellence du travail, avec des outils grossiers, ne surprend plus, depuis que nous connaissons les œuvres d’art magdaléniennes. Nous nous rendons compte de ce que peut obtenir la patience chez des gens dont le temps ne compte pas. Qu’importent les jours et les semaines pour cet Indien de l’Alaska qui polit en le frottant pendant des mois et des mois dans sa main, un objet d'ivoire de morse qu’il a sculpté, certain d'obtenir par ce procédé un poli qu'on ne peut créer de toute autre manière.
Je ne parlerai ni des pirogues, dont la forme importe peu dans une comparaison avec les industries des temps préhistoriques, ni des traineaux qui étaient inconnus dans le monde entier avant la domestication des animaux, et dont on n’a jamais fait usage en Occident. Le renne, en Gaule, n’a pas connu le servage, et le chien, qu'on voit paraitre avec les Kjoekkenmoeddingers danois n’a jamais été que l’auxiliaire de l’homme pour la chasse et la garde des troupeaux.